renato maestri
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Zermatt, samedi 30 octobre 2004.1

Lors de mes voyages, il m’arrive d’apercevoir le temps comme grandeur immatérielle, ce qui me rend vulnérable car tout ce qui sépare le passé du présent disparaît, le remous des événements éphémères qui marquent le voyage me happe, et mes buts perdus de vue, je me laisse entraîner par les événements.

Je n’ai jamais pris la peine de m’arrêter sur ces fugues puisqu’il m’est facile d’en accepter les bénéfices : une rencontre, une belle image, la réponse à une question qui me rongeait, un souvenir dont j’avais perdu la trace, et le désir de remémorer l’enchaînement des faits, passe à la trappe.

Puisque une fois encore les aléas du voyage m’auront happé, je m’essayerai à écrire de manière simple et détachée ce qui m’arrive au jour le jour.

 

Hier — entre Colmar et Bâle le roulement continu du train me précipita dans un état hypnagogique, il n’y avait que des figures sans cesse faites, défaites et refaites par la lumière : un arbre, montagnes enneigées, un lac. Puis je tombai dans un assoupissement profond agité de songes, et au gré du débit léger et monotone de mes voisins, des lambeaux de fables et légendes familières formèrent des ébauches d’images imprévues que longtemps changeantes, lors de leur dernière métamorphose s’ordonnèrent en un rêve au final inattendu.

 

J’étais prisonnier dans un abri de berger. Il était agréable de rester là sans rien faire. Au-dessus de moi, deux vers du bois parlaient entre eux : le lendemain, la poutre qu’ils rongeaient se serait effondrée.

À la différence de Mélampous le Minyen, je n’implorai pas que l’on me mette dans une autre cellule2 : « Je me tapirai dans un coin, pensais-je, et coûte que coûte, je contemplerai le désastre ».

Soudain la poutre céda. Traîné dans sa chute, le plafond dégagea un tourbillon de fine poussière qui m’aveugla.

Lorsqu’un vent léger eut dissipé le nuage de poussière, je vis une luciole grimper cahin-caha le tas de gravats en chuchotant : « Il ne fallait surtout pas perdre son calme, quoi. ».

 

Voici l’un parmi tant des malentendus qui ont bâti ma vie. Enfant, quand je demandais à mon père de me raconter l’histoire de Mélampous (le chien qui garde un poulailler dans Pinocchio), il me contait invariablement l’histoire de Mélampous le Minyen (le premier homme touché de compassion pour le vivant non humain). De lui on raconte qu’il sauva de la mort une nichée de jeunes serpents, et qu’il enterra pieusement les corps de leur père et de leur mère morts. Reconnaissants, les jeunes serpents lui léchèrent les oreilles, en lui transmettant ainsi la faculté de comprendre la langue des oiseaux et des insectes. 3

Curieusement, Collodi fit de Mélampous un chien fourbe 4 : il a passé un accord avec les fouines et son maître le croit fidèle et honnête ; Pinocchio découvre le pot aux roses, seulement il ne révélera la vérité au maître car entre-temps, Mélampous est mort.

Or, quoique le Chien Mélampous, comprenne les fouines, c’est bel et bien Pinocchio qui parle à un grillon, et lorsqu’en dérobant le raisin le voilà pris dans le traquenard, il demande de l’aide à une luciole. 5 Enfant, un doute me rongeait : avait-il eu les oreilles léchées par des serpents ? Un doute me rongeait aussi à propos de mon père, avait-il vraiment lu Pinocchio ou il l’avait lu et oublié ?

 

La forme d’un rêve nous abuse autant que sa mise en pièces nous éclaire. Loin d’être prémonitoire, ce rêve m’a quand même intrigué car dans ses grandes lignes il répond à la question de ma présence ici. Si je néglige les fantasmes sous-jacents à mon obstination à ne pas participer d’une manière suivie à une vie professionnelle — et plus généralement sociale, le plaisir que je prends à me tenir à l’écart se nourrit surtout de l’idée qu’à tous coins de rue, je pourrai tomber sur quelque chose que je n’aurais pas encore expérimenté. Et cette pensée m’excite parce que je sais que quand cela arrivera, je me jetterai dans l’aventure pour m’évader avec fracas dès que quelque chose d’utile apparaîtra.

(Un philosophe dont le nom me fuit 6 parle d’un jeu linguistique analogue à un fragment d’un autre — un espace projeté en des parties limitées d’un autre espace, en jouant ce jeu avec l’Onirocriticon d’Artémidore, quelles autres images pourraient produire les signes qui composent mon rêve ?)

 

Que fais-je ici, pourquoi Zermatt ?

Après maintes hésitations, j’ai couché sur le papier un projet dont je me serais volontiers passé, si ce n’est qu’aiguillonné par la curiosité, j’ai accepté le rendez-vous d’un galeriste (appelons-le l’Homme Pressé) qui m’offre l’occasion de montrer mes dernières œuvres ; et puisque à mon actif, il n’y a pas de dernières œuvres que je désire montrer, il fallait bien que je lui présente quelque chose.

Il subsiste néanmoins quelques hic. Bastion incongru du culte de la personnalité, le monde de l’art me fatigue. Il me fatigue pour les lamentables fabulations et commérages qui le charpentent. Rendez-vous de tous les précurseurs, il me fatigue pour ses moralismes d’emprunt et ses rituels prétentieux : pourparlers engagés, rompus, repris ; débats idéologiques à contretemps ; mondanités ; tergiversations ; au plus profond de la nuit, coups de fils intercontinentaux pour des vétilles et da capo.

Ainsi je ne m’attribue pas un grand mérite de m’être remis en marge après chacun des moments de notoriété dont j’ai périodiquement bénéficié. Depuis toujours, parce que je ne trouve aucun écueil capable de casser l’élan de mon action — en lui donnant ainsi un sens, les marges du monde sont les seuls lieux où il m’est donné de vivre et pour les retrouver, lors de l’action, je laisse du sable dans les fondations ; à un moment, il arrive que la construction s’écroule et ses ruines me redonnent ma liberté. De ce fait, depuis plusieurs années déjà, je pratique un splendide isolement ne travaillant que de façon aléatoire et tout à fait éphémère, puisque je passe le plus clair de mon temps à imaginer des œuvres que je ne réaliserai probablement jamais.

Ainsi, de rencontrer un homme qui ne m’estime que pour ma conduite bizarre c’est me berner car je ne suis guère anticonformiste. Tout simplement je n’ai jamais agi dans la perspective de me bâtir une carrière, si cela avait été le cas, j’aurais tout bêtement travaillé à la banque ou dans l’industrie, avec des résultats plus appropriés aux conventions et à l’attente sociale. Cependant, qu’un homme connu pour son attachement aux sous, s’intéresse à mes louvoiements dans les méandres de l’incertain, ne pouvait qu’éveiller ma curiosité, et je tâtai le terrain, ce qui donna lieu à une conversation téléphonique insensée : 

« L’incertain conduis parfois à la mutation, le plus souvent à l’inaction, lui dis-je, de ce fait, je ne peux désormais suggérer qu’un désir d’intention.

— C’est nouveau ! nous pourrions offrir aux spectateurs tes intentions délaissées.

— Délaissées ? D’où sors-tu ce mot ? Quand m’as-tu entendu m’en servir ? »

Comme toute réponse l’Homme Pressé s’élança dans un envol pindarique qui me persuada qu’il avait trempé dans Théorie Esthétique d’Adorno 7 : lui, qu’à peine s’il lit les titres sur trois colonnes ! que ne ferait-on pour un brin d’originalité, on lirait, même ! L’on s’obstine cependant à ne pas admettre qu’une une intention compte pour rien, et que mettre le conséquent (l’esthétique) avant l’antécédent (l’œuvre) c’est dommageable à l’art.

 

Je ne sais pas quoi ou qui m’a fait rebrousser chemin : mes idiosyncrasies, un rappel par ricochet de l’envol pindarique de l’Homme Pressé, la luciole du rêve, l’étudiant qui monta dans le train à Sion ?

Ce jeune homme savamment négligé mais très bien élevé — son manque d’aisance affiché comme carte de visite — se montra à la porte du compartiment. Les places n’étant pas prises, il s’installa, sortit de sa sacoche un carnet à dessin et une boîte de Caran d’Ache, choisit un crayon de couleur azur et d’une main assurée, il étala un ciel impeccable en laissant çà et là des blancs à feindre les nuages. Il copiait une carte postale très convenue du Cervin : la Montagne des Montagnes y était encadrée de pâturages, de mélèzes en habits automnaux et d’un ciel sans nuages ; au premier plan des mazots. Son dessin évoquait le projet pour un engin mécanique (signes simples, nets, inexpressifs ; couleur étalée par lignes parallèles, sans ratures), ce qui procédait clairement d’un choix, et comme il m’arrive souvent ces derniers temps, par l’influence d’un fait négligeable, du passé resurgit une bribe d’un moi-même oublié.

 

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Le jour où j’intégrai l’internat, mon père me fit cadeau de ma première boîte de crayons de couler Caran d’Ache. J’étais âgé de six ans, à cet âge-là vingt-quatre crayons de couler s’apparentent au merveilleux, mais la Montagne qui ornait le couvercle de la boîte me captiva encore plus que les crayons de couler, tant que je la copiai maintes et maintes fois : un peu mal au debout, pas mal par la suite.

Intrigué par ma fixation sur la Cervin, lors de mes huit ans mon père m’emmena à Breuil-Cervinia. La Montagne n’évoquait guère celle qui ornait le couvercle de ma boîte de crayons de couleur et ce fut une déception. Alors l’année d’après il m’amena de ce côté-ci des Alpes, j’ai ainsi vu mon Cervin, mais les gens d’ici l’appelaient Matterhorn et ce nom ne me m’évoquait rien.

À-peu-près à la même époque j’ai commencé à déchirer mes dessins les plus réussis. Je ne conservais que les faillites et les gribouillis négligeables, parce que, dès qu’un dessein avait de l’allure, un camarade, un enseignant, une connaissance de mes parents, me félicitait et s’en appropriait. Contrarié au plus haut point, un jour quand un quidam particulièrement abject voulut me chiper un dessin, je le remerciai pour les éloges tout en déchirant la feuille en mille morceaux — on ne peut plus satisfait de la déception qui se dessinait sur son visage. Depuis c’est devenu un rituel, peut-être le seul qui m’accompagne d’aussi loin ; et je n’ai même plus besoin d’éloges pour le pratiquer.

 

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Il ne pouvait en être autrement, dès l’entrée du train en gare de Brigue, l’idée de me rendre au pied de la Montagne des Montagnes domina mon esprit, et puisque les aventures accidentelles ne m’ont jamais embarrassé, je fis demi-tour : les chimères de l’inattendu m’ont conduit le plus souvent dans une impasse, une fois de plus n’aurait pas changé grand-chose.

Sitôt à Visp, je pris une chambre à l’hôtel Visperhof : il était tard et il m’aurait ennuyé de ne pas trouver à me loger convenablement à Zermatt. Puis je glissai dans la boîte du bureau des PTT un mot pour me décommander : Jusqu’où je ne peux pas le faire ? Jusqu’où je ne veux pas le faire ? 

Ensuite je pérégrinai dans la ville à la recherche d’un restaurant. Tout était fermé, et quand finalement je trouvai une brasserie ouverte, les rares clients semblèrent gênés par la présence d’un nouveau venu : les regards à la dérobade se perdirent et le ton de la conversation baissa. Je mangeai un morceau sur le pouce sous le regard inquisiteur du patron qui ne daigna même pas remercier quand je réglai l’addition.

 

Autrefois, j’aurai siroté une eau-de-vie en feuilletant un journal, puis j’aurai flâné jusqu’à tard dans la nuit en quête de monuments et curiosités. Autrefois, quand la vie en ville m’insupportait, que je tournasse à vide, que l’acrimonie me gagnât, la seule intention d’une excursion dans les Alpes Pennines suffisait à m’apaiser. Or, depuis que l’insomnie, cette hydre qui m’a dépouillé de ma jeunesse, est réapparue, cela ne suffit plus, et le temps de mes nuits se consume sans que je m’en aperçoive : sans pensées, sans rêveries, seul m’accompagne la perception du jour qui conquiert le ciel, ce qui me procure une grande fatigue et une faiblesse permanente.

 

Ce matin — en dépit d’une nuit de veille, j’arrivai à la gare juste à temps pour ne pas manquer mon train. Il ne restait de place libre que dans une voiture bondée d’adeptes du snow-board dont planches et bagages encombraient les plates-formes et le couloir. Jeunes, colorés et bruyants, tout excités qu’ils étaient par la perspective d’un week-end de glisse, ils suscitaient un air de fête.

Tant d’enthousiasme gênait deux randonneurs assis à ma droite, de l’autre côté du couloir : la quarantaine, brodequins, chaussettes montantes, bâtons ferrés incrustés d’edelweiss et gentianes de simili argent émaillé, thermos. Ils faisaient néanmoins contre mauvaise fortune bonne cœur, et ils échafaudaient leurs futures randonnées murmurant noms et cotes qu’ils indiquaient de l’index sur une carte géographique jetée comme un plaid sur leurs genoux. Authentiques bazars d’écussons, leurs vieux sacs à dos en toile verdâtre témoignaient de légendaires promenades : Cortina d’Ampezzo, Breuil-Cervinia, Corvara, grand Saint-Bernard, Courmayeur, col de la Bernina, Chamonix, Macugnaga, Saas Fee, Celerina… et ainsi de suite.

Face à ces deux, une femme charmante dormait. Âgée d’une quarantaine d’années, elle dégageait une onde chaude, vitale, qu’un instant me soulagea de mes inquiétudes.

À côté de moi une femme d’à peu près mon âge lisait La Stampa. 8 Juste avant le coup de sifflet, une jeune mère et sa fille vinrent s’asseoir face à moi — la fillette, âgée de moins de six ans, égrena le long du trajet la litanie entonnée dès le départ du train : « Maman, verrons-nous le Matterhorn ? »

Lorsque nous entrâmes en gare de Stalden, la Femme à la La Stampa se leva et regarda par la fenêtre. Sur le quai un adolescent cria : « Grand-mère, je suis là ». Elle sourit satisfaite : les siens ne l’avaient pas oubliée.  

Jusque-là j’avais profité du journal de ma voisine, maintenant je m’ennuyais, et les yeux fermés, je me hasardai à organiser le bruit ambiant en divisant le temps déclaré du trajet restant par 4’33”.9 Mon calcul mental n’étant pas à la hauteur d’une telle prouesse (il me fallait déjà soustraire le temps écoulé du temps global), et avec la faveur du vacarme joyeux des surfeurs, rythmé par le monotone rantanplan qui montait du rail, mes pensées se défirent les unes après les autres jusqu’à la plénitude de la vacuité.

Subitement la Fillette s’extasia : « Maman, regarde le Matterhorn ! ». Le son aigu et joyeux de sa voix cassa le vacarme des surfeurs des neiges, j’ouvris les yeux et le paysage saisit mon regard. 

 

Le train n’était pas encore entré en gare de Zermatt que les deux Randonneurs avaient déjà gagné la plate-forme ; la machine s’arrêta et ils sautaient sur le trottoir comme s’ils eussent eu une meute de chiens à leurs trousses. La Femme Charmante se leva et portée par la foule des surfeurs des neiges, descendit du train ; comme tout bagage elle n’avait que le sac d’une boutique de Martigny. Moi, je préférai attendre que ce beau monde eût débarrassé le plancher. La Jeune Mère aussi : « Laissons à ces jeunes gens l’aise de débarquer leurs bagages », dit-elle à sa fille. D’une sagesse exemplaire, la Fillette que son nez écrasé contre la vitre, regardait par la fenêtre, s’assit et ouvrit un livre d’images : flore et faune alpine — la cloche bleue vif de la fleur de gentiane aurait pu contenir le bouquetin qu’imprimé juste à côté, dévalait une pente abrupte.

Une femme âgée attendait la Femme Charmante sur le quai : accolades et baisers ; manières pour savoir qui aurait porté le sac. J’en déduisis qu’étant d’ici, elle revenait voir sa vieille mère, et l’arbitraire de mon interprétation me ramena à l’incongruité de mon échappée. “Quel sot, pensai-je, le souvenir d’une boîte de Caran d’Ache suffit à modifier le cours de ma vie”, et je ris de moi-même.

Mon brusque saut d’humeur interpella la Jeune Mère : « À quoi doit-on tant de bonne humeur chez quelqu’un qui semble avoir un grief même à l’égard de la lune ?

— Je ris du peu de pertinence du prétexte qui m’a induit à entreprendre ce voyage.

— La pertinence n’a rien à faire dans un choix. Pour son cinquième anniversaire, ma fille a demandé en cadeau le Certificat des Glaciers, croyez-vous qu’elle sache pourquoi ?

— Elle semblait impatiente de voir le Cervin.

— Quel enfant ne le serait pas ? »

 

Lorsque nous descendîmes du train, la Femme Charmante avait disparu ; les deux randonneurs consultaient un panneau à la recherche de leur hôtel ; la foule des surfeurs des neiges se pressait à l’entrée de la gare d’où part le train qui monte au Gornergrat.

Une calèche attendait la Jeune Mère, enthousiaste la Fillette prit place et pendant que le groom chargeait leurs bagages, puisque me taire semble contraire à ma nature, je suggérai à la mère qu’une image avait peut-être charmé sa fille.

Contre toute attente, elle me regarda émerveillée : maintenant tout s’expliquait. Sa fille avait trouvé parmi ses vieilles affaires les cartes postales qu’elle achetait en souvenir de ses vacances à la montagne et l’avait interrogé à propos de ces lieux. Depuis elle avait passé son temps en glanant des informations sur les Alpes : « Il faudra néanmoins que je découvre par qui la notice du Certificat des Glaciers lui est arrivée », conclut-elle.

“Pourquoi, pensais-je, le plus souvent les parents ne sont pas au fait des pensées de leurs enfants ?”. Heureusement, ayant enfin chargé le bagage, le groom invita la Jeune Mère à prendre place et nous nous saluâmes — j’ai échappé de justesse à l’un de ces dégâts que mon incorrigible franchise aurait pu provoquer car jusque-là, par un considérable effort de volonté, j’avais retenu mon interrogation.  

 

Je remontai la Bahnhofstrasse — transformations, rénovations, nouveautés — tiens, un McDo ! C’est la basse saison, et l’hôtel Monte Rosa est fermé, le Schweizerhof aussi, et le Derby affiche complet. L’envie me manqua de chercher plus loin, et je repliai sur le Gornergrat, sur la Bahnhofplatz, qu’offre des chambres à prix réduit : j’aurai pu m’épargner la peine d’aller jusqu’au but de la rue.

 

À la réception, le voyageur est accueilli par une vilaine vue du Cervin, un caprice pseudo Fauve aux couleurs criardes. Personne derrière le comptoir, le bar fermé. Je regardai autour de moi : poste Internet improvisé dans un recoin ; grande salle de socialisation avec une collection de fauteuils singulièrement disparates et tableautins de caractère à profusion aux murs — la surabondance de voilages (doublés de rideaux), camoufle des vagues influences corbuséennes.

La patronne fit finalement son entrée et me demanda si je préfère vivre en ville ou à la montagne,  question qui avait tout l’air de n’être posée que pour venir à bout de sa timidité et dissiper la gêne.

J’aurais volontiers hasardé la boutade que j’avais sur la pointe de la langue, mais cela l’aurait embarrassée encore plus, alors je lui répondis que fourbu comme j’étais, il m’était parfaitement égal d’être ici ou là. Satisfaite, elle m’offrit une chambre avec vue sur le Cervin : une chambre avec vue en récompense d’une bonne réponse ?

 

À l’étage ni voilages ni rideaux : rien ne cache les influences du maître de La Chaux de Fonds. La médiocrité de l’habitat collectif moderne s’expose en majesté, et l’on identifie aisément où il y a eu malentendu de la part des épigones. Le couloir est paré de vieilles photos des lieux mythiques des Alpes Pennines : Cervin-Matterhorn, Castor et Pollux, Dent d’Hérens, Dufourspitze, Gornergletscher, et une vue aérienne du massif du mont Rose, se côtoient sans respecter l’ordre géographique. Le dessein de dissimuler la pauvreté des murs est tellement désespéré que le sentiment d’oppression que je ressent s’intensifie.

 

Chambre d’une propreté méticuleuse. Rien ne manque et rien n’y est en trop, on dirait une cellule de chartreux agrémentée de TV ; pas de bible sur la table de chevet : il m’est arrivé de tomber pire que ça.

 

J’entrepris mon rituel d’occupation des lieux : éteindre le témoin de veille du téléviseur ; ouvrir la fenêtre ; déposer dans le coffre-fort mes clefs USB, le passeport, le manuscrit de Comptine (le projet que j’aurais dû présenter à l’Homme Pressé), mon cahier de brouillons, et le manuscrit de L’apprentissage de l’errance (un exercice d’égotisme assez mal fichu) ; défaire le lit ; éparpiller les quelques choses que j’ai fourrées au hasard dans ma valise.

 

Mon chenil organisé, je descendis faire mes courses à la Coop : pommes, amandes et noisettes, figues et abricots sèches, chocolat, lait, beurre, pumpernickel, miel, une miche de pain valaisan, un pack de bières sans alcool ; et pour la transgression, un saucisson tessinois et deux gendarmes ; des piles pour le magnétophone car à force de dicter des notes j’ai achevé ma réserve. Malheureusement je n’ai trouvé nulle part les bandes magnétiques au pas de mon magnétophone. Dans un magasin in (high-tech à profusion), le vendeur s’offrit à le commander. Ignorant la durée de mon séjour, je déclinai. Il me faudra conserver la seule bande dont je dispose pour l’essentiel, tout écrire à la main et ce qui est pire, conserver le souvenir de mes journées jusqu’au soir.

 

J’ai oublié de remettre la clef de la cave à sa place et Elizabeth pourrait en avoir besoin. Chez le buraliste, je demandai à acheter une enveloppe bulle, et pendant que la caissière fouillait dans ses tiroirs, mon œil s’attarda sur la vitrine climatisée où sont conservés les cigares Davidoff. Que Lénine eût été l’un des premiers clients de la boutique genevoise du père de Zino m’a toujours amusé : « Luxe, calme, volupté, révolution », pensais-je, et les cigares restèrent dans la vitrine du buraliste.

Mes velléités épicuriennes remballées, j’achetai l’enveloppe bulle, une carte postale pour Elizabeth et une carte Zermatt Gornergrat 1 : 25 000. À l’acte de payer le présentoir à journaux attira mon attention, et je me trouvai hors du magasin avec entre les mains le Monde, le Temps, la Repubblica.

 

En revenant du bureau de poste, je tombai sur l’ardoise du restaurant Pollux qui vantait :

 

OSSO BUCO

CON

RISOTTO ALLA MILANESE

 

Tout réfractaire que je suis aux évocations affectives de ma langue mère, le classique de la composition ne me laissa quand même pas indifférent, et mes bonnes résolutions (me reposer, dormir) aussitôt oubliées, je franchis le seuil du restaurant.

L’intérieur ne déroge guère aux meilleures traditions populaires de la Suisse : mélange de mobilier rustique ancien et de fonctionnel moderne, bibelots et chefs-d’œuvre du kitch montagnard à foison. Magnifiques et souriantes, à la page (belle coupe de cheveux, vêtements griffés), les serveuses n’ont néanmoins pas renoncé à l’effet gracieux du tablier en dentelle ; trois ouvriers, tirés aux quatre épingles dans leurs bleus de travail — comme les ouvriers suisses seuls savent faire — fumaient une dernière cigarette avant la reprise du travail ; quelques retraités jouaient à yass en sirotant leur verre de fendant, d’autres lisaient le journal local et épiloguaient d’un air désabusé les nouvelles.

L’ambiance y était détendue et accueillante : pas d’hostilité ni de suspicion. Après le repas affligeant d’hier soir, la normalité de ce lieu me rassura : dans les attitudes du peuple montagnard on reconnaît des nouvelles nuances et une plus grande désinvolture que par le passé, l’esprit reste néanmoins ce qu’il était il y a quarante ans, et ce n’est pas plus mal.

 

Le patron m’annonça que le cuisinier n’était plus en service, cependant il m’invita d’un geste de la main à prendre place et m’engagea à attendre le temps qu’il aurait fallu pour qu’il arrange ça. Puis il disparut, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il rappliqua avec un osso buco cuisiné dans la meilleure tradition milanaise (avec écorce de citron râpé et persil plat en finition, s’il vous plaît), couché sur un lit de risotto dont la couleur déclarait que le patron n’avait pas été chiche de safran — désormais même dans les restaurants du Milan populaire, où l’on prétend respecter les traditions culinaires et l’idiome rustique, on n’est pas aussi bien servi : il y aurait-il des aïeux Lombards en amont du patron ?

Je me souvins d’un pizzaïolo de Besançon qui façonnait une pizza et des pâtes fraîches d’un goût qui était déjà rare dans l’Italie des années soixante. Je me souvins de sa béatitude — mi-simulée, mi-sincère — lorsqu’en jonglant avec la pâte à pizza, il laissait traîner son regard sur le canevas d’une narration populaire faite de cartes postales et d’images pieuses punaisées à une poutre d’où — archétypes de ces cornes vermeilles prisées contre le mauvais œil, tant répandues chez les Napolitains — retombaient aussi des riches grappes de piments rouges.

 

Le temps du repas, mon esprit fut surtout occupé par le souvenir d’un touriste, que je rencontrai lors d’un voyage en train, entre Milan et Berne. Un New-Yorkais, d’origine italienne, qui avait fui d’une bourgade du sud d’Italie pour rejoindre Berlin où le voisinage d’autres Américains l’aurait rassuré car l’intrication des murs et des ruelles de là-bas l’avait atterré ; les regards et les sourires ironiques des gens, leur comique sophistiqué et grave ; l’éros élégant et obscur répandu sans embarras, lui avaient glacé le sang.

Ses attitudes évoluées, le regard complaisant qu’il portait sur la société européenne qu’il traitait de primitive, contrastaient vivement avec le dialecte sicilien bourré d’archaïsmes qu’il parlait. Il était pourtant persuadé de parler italien, et puisque là-bas personne ne le comprenait, il avait supposé qu’à l’école, l’on n’enseignait que le dialecte. La nourriture aussi l’avait déçu : ses grands-parents étaient Italiens, ils connaissaient la cuisine de chez eux, tout de même ! Et que dire des mémoires familiales et des trames du destin des siens, si chères à sa mémoire, dont personne ne se souvenait ? Enfin, son retour au pays avait fait fiasco !

Descendant de migrants de la toute première heure, ce New-Yorkais avait le désavantage sentimental de vivre dans l’aura de traditions, mœurs et croyances que pour ce qui est de la langue, de la cuisine, des coutumes avaient conservées beaucoup d’authentique — si l’on appréhende toute survivance comme authentique. Mais entre-temps le pays d’origine était devenu autre chose (c’était la fin des années soixante-dix, et modes et mœurs divergeaient déjà de peu d’un endroit à l’autre, un trou perdu valait Rome, Londres, New York), et ce pauvre revenant qu’espérait retrouver sa Patrie Première, n’avait trouvé dans la vie ordinaire de ses payses qu’un doublon de son quotidien : filles et garçons se pavanaient en jeans ; il y avait des voitures partout ; de la porte grande ouverte du Bar Centrale sortait les mêmes chansons qui passaient à la radio lors de son départ de New York ; les salles de cinéma programmaient des films dont parlait le New York Times.

Que cherchait-il dans ce là-bas transfiguré par les récits nostalgiques des premiers migrants ? une justification transcendante au départ des siens ? les rituels archaïques et la religiosité malfaisante encore vivaces aux USA ? cherchait-il simplement à se rassurer quant à la qualité de sa vie en la confrontant au quotidien de ses pays ?

Je n’en sais rien, j’ai néanmoins côtoyé assez de migrants pour savoir que quand leur âme a pris racine ailleurs, ils sont tenaillés par l’aporie parce que leur panorama domestique grouille de survivances et qu’ils les pratiquent à la va-comme-je-te-pousse. Ils conjecturent d’un lieu mythique où seraient conservées les traces du souvenir dont se nourrit leur imaginaire — certains croient même possible que la vie en ces lieux se soit figée avec le départ des leurs, et ils s’étonnent lorsque dans le lieu réel, ils trouvent des manières nouvelles greffées sur le vieux cep.

 

Émigré récent, parti pour être ailleurs, je ne cultive pas une image idyllique d’un mythique chez nous, et le sentiment de perte à chaque instant relaté par les migrants, ne me hante point. Certes, je n’irai pas jusqu’à prétendre que je suis indifférent au souvenir des arbres, des bancs publics, des fontaines, des vieux cafés et des ruelles du Quartier milanais où j’ai grandi. Cependant quand la modernisation bouleversa mes repères, bien que la perte d’une partie essentielle de la légende milanaise m’ait attristé, je n’en fis pas des montagnes et je rangeai la mutation dans l’ordre des choses.

Aurais-je dû m’abstenir de dire à ce touriste que ces traditions, mœurs, croyances ancestrales, tant affectionnées chez lui et ici longtemps niées, les Offices du Tourisme les avaient recyclées, et les mettaient maintenant en scène à l’intention de touristes en retard sur le Grand Tour, des pérégrinations des visiteurs d’un jour et des revenants nostalgiques ? Aurais-je dû m’abstenir de lui dire qu’hors des nuances mélo qui sentimentalisent les retrouvailles et les discours commémoratifs, il n’était qu’un accident venu raviver une blessure d’amour-propre jamais vraiment guérie ? 

 

Ma fatigue estompée par le repas, je divaguai au hasard jusqu’au cimetière où reposent les alpinistes tués par la Montagne. Beaucoup de choses ont changé depuis mon dernier séjour ici, mais tout il y est changé et rien n’a changé, et j’en remercie le paroxysme expressif européen, nos constantes culturelles toujours prêtes lorsqu’il s’agit de culbuter les lieux communs plus abusés avec comme seul point d’appui l’agonie cyclique du Phénix. 

 

La ville est interdite aux voitures (moteur à explosion), et l’on s’habitue tout de suite à l’absence des bruits et des odeurs du trafic urbain. Malheureusement commerçants et grooms pressés foncent plein pot sur leurs voiturettes électriques, on ne les entend arriver qu’au dernier moment et c’est surprenant. Ainsi, lorsque la voiturette de l’hôtel Derby m’effleura, mon don naturel pour l’insulte ciselée prit aussitôt le dessus.

Une voix féminine fit écho à ma grondée : « Ce ne sont que les pauvres survivances du machisme motorisé, vous y ferez vite ».

C’était une jeune femme âgée de vingt-trois, peut-être vingt-cinq ans : élégante, sereine, intense et vaguement distraite ; olympienne ; un beau pit-bull fauve bringé en laisse.

Nous parlâmes chiens quelques instants. Moi-même je partage mon logis avec un de ces supposés cerbères, et j’ai observé qu’ils sont un rien hargneux mais pas bêtes du tout et paisibles ; qui plus est, la nature les a doués d’une mémoire remarquable, ce qui leur donne la faculté d’agir avec beaucoup d’à propos s’ils ne sont pas stressés.

Après les présentations (elle s’appelle Léa et sa chienne Pietrabruna) la conversation se déplaça vers les charmes de la Montagne, et elle s’abandonna au lyrisme : sa vision du Cervin est inspirée et la narration bien construite ; avisée jusqu’à l’évocation d’une incertaine oréade, dommage ne pas l’avoir enregistré.

Que quelqu’un sache encore imaginer une nymphe des montagnes me toucha, mais j’étais en colère contre moi-même parce que je pataugeais dans la mélancolie, et je m’emportais contre cette même modernisation que je venais juste d’apprécier entre moi et moi-même : « Lors de mon dernier séjour ici, moi et ces montagnes, nous n’avions plus rien à nous dire. Les premiers signes de décadence se manifestaient, on s’efforçait de rendre la montagne plus proche aux nouvelles nécessités ludiques, et je ne partageais point l’état d’esprit qui accepte la comédie du présent en laissant à un Cimetière l’expression d’une gloire révolue. Passe que désormais les vacanciers s’organisassent en groupes pour faire du trekking sur des sentiers balisés et sécurisés, mais que des guides expérimentées accompagnassent au sommet n’importe qui eût pu payer leurs services m’outrait car la force de la surprise aveulie, ils mettaient la Montagne, jadis réputée difficile d’accès, à la portée d’excursionnistes qui ne faisaient pas le moindre effort pour le mériter. La démocratisation des arts me semblait opportune : si nous voulons prendre des risques, lancer un défi sur un terrain inconnu, nous pouvons le tenter entre nous et nous-mêmes. Mais pour l’adolescent tardif que j’étais, le Cervin demeurait dans l’ordre du fabuleux, et aujourd’hui l’absence de voitures met en évidence l’anachronisme de mon ancienne approche. Moi qui refusais tout mysticisme, je ne voyais dans la Montagne que l’idée d’un monde possible face à la vie comme elle nous était donnée.

 

— La Montagne des Montagnes est une Cité Céleste, dit-elle, mais lorsqu’on en est loin, on oublie l’impression suscitée par cette masse imposant qui domine le panorama et on songe à l’affronter, toutefois, même si la modernité a réduit l’idée de risque à peu de chose, on n’affronte pas la montagne le cœur léger, il vous faut recouvrer le bon pas et l’endurance. »

“Comment a-t-elle compris que je me promets de retrouver la force pour tenter une dernière ascension ?”, pensais-je, mais je me rattrapais : « Je ne songe pas à l’exploit sportif en solitaire », lui dis-je, et la voilà rassurée.

 

Avant de rentrer à l’hôtel, j’achetai le nécessaire pour la randonnée : brodequins et chaussettes adéquates, bâton ferré, thermos, sacs à dos. Le vendeur évalua vite mon état physique et me fit part de ses inquiétudes : « Je vous rassure… et puis zut ! ai-je vraiment l’air si bête ? »

 

Dimanche, 31 octobre.

Rêve du rat d’or.

Assise dans l’herbe, à l’orée du bois d’Hermance 10, Elizabeth contemplait les virevoltes d’un muscardin entre les branches d’un noisetier.

 

Le meilleur choix, pour ma première randonnée, ne pouvait qu’être la mi-côte du versant ouest de la vallée, mes yeux ont néanmoins vu plus grand que mes jambes puissent endurer, et bien qu’il ne s’agisse que de la montagne à vaches, à Zmutt, vaincu par la fatigue, je fis demi-tour, et ma prévision d’arriver au Schwarzsee, en passant par Zmutt et Hermettji, tomba à l’eau. À mi-chemin déjà, une crampe m’avait obligé à m’arrêter près des ruines d’un de ces mazots sur l’alpage qu’adolescent, je rêvais habiter (maintenant que je pourrai l’envie me manque : justement parce que je pourrai ?).

 

L’habitude alpine de saluer tout passant que l’on croise perdure, et ce soir, je dînai au Derby avec Anton (bel homme, grand, éduqué, bon goût, bonne conversation, original, beaucoup de charme). Nous nous sommes rencontrés à la sortie de Zmutt, et de fil en aiguille nous avons lié sans peine une amitié de vacances (j’aime beaucoup les vieux Suisses, leur aisance à communiquer avec les inconnus ne finit pas de m’étonner, cela diverge tellement de l’image qu’ont d’eux les étrangers !).  

Lors de notre soirée la conversation ne fut que la prolongation des variations sur tout et rien de l’après-midi, jusqu’à ce qu’Anton mette sur la table un sujet pour le mois insolite, qu’accompagné d’un sourire narquois avait tout l’air d’une provocation, le Zibaldone — œuvre peu lue et encore mal connue de Leopardi. 11

L’effet de manche de mon commensal échoua : le Zibaldone, m’accompagne depuis l’enfance parce que mon père possédait une édition de 1922 de ce monument dédaléen, et il le traitait en livre oraculaire.

Que l’on puisse conférer les qualités du livre oraculaire à la trace d’une pensée qui se constitue, amusa beaucoup Anton, la conversation se polarisa sur cette faiblesse raisonnablement ingénue mais passablement répandue, et nous tombâmes d’accord : puisque c’est le consultant qu’interprète la réponse, n’importe quel système suggérera toujours le bon choix. Ce qui est drôle c’est que jamais personne n’applique à la lettre la réponse de l’oracle : rares sont ceux qui dégagent leur responsabilité et laissent faire aux dieux, la majorité se ménage des sorties de secours et du coup, l’amplitude de la marge de dégagement offerte par choix dénature l’acte oraculaire. Notre relation reposait maintenant sur des bases d’affinité. 

 

Lundi 1er novembre.

J’ai assez bien dormi, cinq heures peut-être, mais je ne me souviens pas avoir rêvé. Mon démon familier m’a-t-il abandonné ? Une meilleure explication ne serait-ce que ma perception instinctive de la réalité fait relâche ?  

 

À la sortie de Zermatt, sur le chemin qui mène à Trift, je rencontrai Anton. Il se dit étonné d’avoir rencontré un Italien silencieux, solitaire et qui plus est, agnostique (nous avons effleuré l’argument hier soir), parce que d’habitude, les Italiens forment des groupes turbulents et, fait qui ne finit pas de l’amuser, l’on trouve des croyants chez les communistes aussi. Lorsqu’un Italien est seul et silencieux c’est qu’il fait la tournée des églises romaines : le top du chic des vacances du bon chrétien.

L’étonnement absorbé, nous parlâmes littérature de la Suisse, et qu’un étranger s’y intéressât combla Anton de bonheur.

Mon intérêt pour la littérature de la Suisse remonte aux années soixante, quand Enrico Filippini 12 me parla de Gotthelf et de Walser, depuis j’ai en affection l’Araignée noire 13 et l’Institut Benjamenta 14, et je me tiens à jour.

Anton me demanda si je suis écrivain. Abusé par la politesse, je lui dis que je suis artiste, sans autres précisions. Malheureusement l’idée que les artistes se complaisent à parler de leur œuvre persiste, ce qui provoqua la question obligée à propos de ma démarche (mot qui me fait toujours sourire car je ne peux ne pas imaginer le dandinement du canard), il comprit néanmoins ma répugnance à parler travail, et me justifia même puisqu’il soupira : « Ah ! l’Angst ».

Mais Angst est un raccourci faussement valorisant qui nous relie fatalement à une certaine idée de la modernité parce que Angst, l’usage poétique qui en est fait, évoque une émotion raffinée, tandis que les mots angoisse et angoscia nous renvoient à un état pathologique ou à des émotions primaires. Disons que je souffre de lassitude chronique, et puisque les spectateurs me fatiguent encore plus du travail, je refoule toute pensée qui pourrait m’induire à l’expression. 

Anton sourit, cela lui semble plus honnête, il lui paraît néanmoins délicat de nier que la découverte de la finitude puisse nous angoisser. Et il sourit encore, mais amer, lorsque je lui dis que puisque la finitude n’est qu’une évidence, sa reconnaissance n’angoisse que ceux qui ne réfléchissent même pas en lisant la bande dessinée de leur journal.

Un rien péremptoire, l’argument ramena la conversation à la littérature.

Saisi par Vaud de Pizzuto15, l’un de ses anciens élevés lui a vanté la rigueur de ce prosateur en des termes si élogieux que pris par l’envie de le lire, après mille atermoiements (l’élève en question évolue dans quelque cercle snob) il a affronté Pagelle, en italien.

J’étais admiré et déconcerté parce que j’ai vu beaucoup d’Italiens s’enliser dans la prose de Pizzuto. Mais Anton m’assura que son italien était bien meilleur que son français. Le langage épuré de Pizzuto et sa maîtrise de la forme, lui ont coupé le souffle. « Mi ha lasciato senza parole », a-t-il dit… les accents à leur place ! ».

Son italien est pour de bon meilleur du français que nous parlons (les sonorités allemandes qui colorient le sien, mêlées à mon accent italien teinté du chantant du genevois et des raideurs du français parlé en Alsace l’amusent beaucoup), mais par accord tacite nous poursuivons notre conversation en français. C’est conforme à l’équité, puisque je ne parle pas l’alémanique ni le Schwyzertütsch, cet étonnant amalgame de dialectes que j’aime écouter comme une musique. Par ailleurs, les langues rhéto-romanes aussi me fascinent, seulement je les comprends par bribes, ce qui m’empêche d’apprécier la danse des phonèmes, et c’est peut-être pour ne pas perdre ce plaisir que je m’obstine dans mon refus d’apprendre l’alémanique.

 

Nous sortions du Derby et nous nous disions au revoir, quand Léa traversa la rue. Je répondis au signe de la main qu’elle me fit et Anton me regarda interloqué : « Elle fuit toutes conversations, dit-il, ne parle à personne, rejette la moindre gentillesse, et la voici qu’elle vous dit bonjour ! ». 

Le récit de l’incident évité de justesse avec la voiturette électrique lui fit lever les yeux au ciel ; entendu le commentaire de Léa, et il acquiesça : « Ils conduisent à tombeau ouvert, sans prendre garde aux piétons. » 

En réalité c’était aussi ma faute, car la chienne de Léa m’avait distrait. Et puisque Dynamisme d’un chien en laisse16 est l’un des tableaux que je m’essaierais à voler si j’étais un cambrioleur de haut vol, lorsque je vis sa chienne, mes jeux fatigués restituèrent l’effet muybridgien du tableau. Qui plus est, Léa ressemble à Elizabeth jeune à s’y méprendre, même dans l’approche des choses, et jusque-là rien d’étonnant, étant Suisse par son père, Elizabeth porte les inévitables traits culturels. Ce qui me trouble le plus c’est Pietrabruna car elle est la copie d’Oohna, la chienne d’Elizabeth. Elle lui ressemble tellement qu’hier j’ai bêtement cru l’avoir associé à des images qui me sont familières. En les revoyant aujourd’hui, je suis soulagé, je n’ai ne pas rêvé les yeux ouverts.    

Mon récit amusa Anton qui voulut néanmoins m’assurer : je goûte aux désavantages de l’âge, lui-même il voit sa mère partout, et le plus fort c’est qu’il la voit jeune femme, image qu’il n’a que d’après les photos.

J’insistai : « Léa ressemble à Elizabeth, et Pietrabruna à Ohana à s’y méprendre ». Alors, il se caressa le crâne, comme un vieux singe surpassé par un événement inattendu, il jeta un coup d’œil à la jeune femme qui s’éloignait et commenta : « Pas étonnant, la beauté nous séduit ».

Le sourire malicieux qu’accompagna sa réflexion me fit comprendre où il voulait en venir, et pour qu’il n’y ait aucune méprise de sens, je lui montrai la photo d’Elizabeth à l’âge de vingt-cinq ans et celle d’Oohna. Il regarda les photos et il resta bouche bée : « Ceci est un fait, dit-il, le même air distrait, et le type de beauté n’est pas banal, qui l’eût cru ? »

 

Mardi 2 novembre.

Excursion étonnamment silencieuse avec Anton. Nous fîmes une halte près de Hermettji, déjeunâmes des fruits et bûmes du thé assis au même le sol. Quand je lui tendis la main pour l’aider à se relever, il se plaignit d’une courbature dans le dos. Nous fîmes demi-tour et le projet d’arriver au Schwarzsee tomba encore à l’eau. La courbature guérie en marchant, vers les quatre heures nous goûtions au Derby dans un silence persistant.

Dans la rue Anton cassa le silence, et le motif de son mutisme fit finalement surface : « Déjà l’idée qu’une personne puisse avoir un double d’un autre âge n’est pas rassurante. Que ce double puisse choisir une chienne qui est le double de la chienne choisie par… disons l’original, c’est carrément inquiétant », et il n’a pas dormi de la nuit ! 

Le sujet nous rapprochait dangereusement à quelque chose de métaphysique et j’en tremblai, une chance heureuse voulut néanmoins que la vitrine d’un magasin d’articles de sport attirât l’attention d’Anton. Une collection de lunettes de soleil jaillissant d’un futur conjectural y était mise en valeur par l’affiche de 2001 : l’Odyssée de l’espace. Il me demanda si j’avais vu ce film, et la conversation prit un autre chemin. Hé bien, minces ! nous y sommes passés tout près !

           

Anton ne vit 2001 que lors de la mort de Kubrick. À sa sortie, il avait mal jugé l’homme et l’œuvre. Il ne rajusta son opinion que le jour où un ami le traîna — littéralement — voir Orange mécanique. Ce film lui révéla le cinéma, avant il n’envisageait de voir un film que pour se distraire. Depuis il n’a pas manqué un seul film de Kubrick : il lui semble qu’il soit un grand humaniste.

Ramené au soixante-huit par 2001, Anton m’avoua mal comprendre la pensée subjacente au Mouvement Beat, et nous revoilà assis devant un café. À l’époque, jeune professeur captivé par la possibilité d’un monde meilleur, puisque tout lui semblait évident, il avait suivi le Mouvement Estudiantin, où l’on regardait au Mouvement Beat avec suspect.

Pour ma part, je suis un ancien du Mouvement Beat, et j’ai toujours eu du mal à comprendre le Mouvement Estudiantin, alors mon analyse ne peut être que partisane : « Autant que j’en puisse juger, sous leur soixante-huit il n’y eut pas une pensée, du moins une pensée digne de ce nom. Chez qui le blâme non plus d’ailleurs, et que les réacs cachent leurs échecs derrière les présumés méfaits du soixante-huit nous apprend toutes les limites de leur pensé. Il me semble que l’étincelle de départ seule eut un sens car, après l’expulsion de Cohn-Bendit, il apparut qu’en amont des étudiants il n’y avait qu’un collage de vieilles tournures, divagations morales, crises d’identité au seuil du ridicule, attitudes fourbes, affectations, virtualités et velléités révolutionnaires, ferments politiques dont les dates limite avaient expiré depuis belle lurette. Le soixante-huit des étudiants ne fut qu’une révolution manquée dont les rescapés parlent avec enthousiasme parce que l’enjolivement du souvenir est l’attribut saillant dans la représentation que le bourgeois moyen se fait de ses prouesses. Dans les faits, maints opportunistes spéculèrent sur le malaise profond de la société et se posèrent en conscience du monde. De surcroît, ces prétendus beaux esprits appelaient à la fin de la société de consommation tout en consommant plus de ressources que nécessaire, ce qui ne les différencie point des bourgeois et des réactionnaires qu’ils méprisaient tant et dont ils ont depuis reproduit les mœurs : c’est la marque d’une maladresse terrifiante. Si l’on y ajoute la violence dégagée par quelque excité, on ne peut que compatir les rares exceptions. Enfin, soixante-huit ne fut qu’une révolution manquée, une parmi tant d’autres, et ce n’est pas à cause du soi-disant désastre qu’ils auraient produit dans la société, que j’en veux aux soixante-huitards. Je leur en veux de ne pas avoir compris que cette fois-là, quelque chose aurait pu changer pour de bon. 

— Votre résumé est cruellement sinistre, quelques nouveautés le mouvement estudiantin l’a apportée, je dois néanmoins l’admettre, nous n’avons répondu qu’incidemment aux nouvelles questions de société, nous nous sommes fait l’écho des vieilles réponses politiques.

— Les étudiants ont surtout négligé leur histoire, c’est le plus grave des manquements. Les pauvres ! beaucoup d’entre eux ils n’ont fait que participer à un gigantesque happening, et ils croient avoir cassé on ne sait quoi, mais ils n’ont cassé, indirectement, que le mouvement ouvrier. Casser les concepts sclérosés subjacents aux structures sociales aurait été une vraie révolution.

— Ce que les hippies avaient préconisé, mais avec l’assassinat de Sharon Tate cette tentative-là aussi échoua.

— Déjà l’idée de casser les concepts sclérosés subjacents aux structures sociales ne vient pas des hippies, mais du Mouvement Beat qui reprit les fondamentaux des avant-gardes, car les historiens s’obstinent à taire que tout était déjà joué en dix-neuf cent vingt, et que suite à l’arrivée des fascismes, toute avancée fut refoulée. Revenons à l’assassinat de Sharon Tate, il ne pouvait en être autrement, elle était en haut de la vague et Manson se prétendait hippie, et puisque le plus souvent le public se méprend et personne n’a fait les nécessaires nuances, nous en sommes à spéculer sur un préjugé. L’on ne peut effacer le jugement social, il n’est cependant pas question de donner à Manson la satisfaction d’avoir été la cause de l’effondrement du Mouvement Beat. Pour beaucoup d’entre nous, l’aventure ne finit qu’avec l’assassinat de Meredith Hunter, 17 puisque pour ce qui nous concernait, nous pensions avoir défait les structures subjacentes au racisme, mais les Hell’s Angels montrèrent qu’il n’en était rien. Pendant un temps, nous cherchâmes à nous différencier des hippies car ces babas n’avaient pas pris la mesure de la transgression des Hell’s Angels. Face à l’absence d’une réaction crédible, les plus radicaux d’entre nous se dissocièrent de tout ce que, de près où de loin, ramenait au Mouvement. Cependant les premiers signes de scission avaient déjà surgi lorsque les hippies firent référence à l’innocence, ce qui coïncidait avec l’atténuation du caractère d’urgence qu’informait notre action. C’était le debout de l’effondrement : c’est à partir de là que j’ai pris mes distances.

— L’histoire du vingtième siècle a aliéné notre cœur de l’innocence, vous êtes intraitable là-dessus j’imagine, et vous vous êtes réfugié derrière ce masque du hipsterique 18 narcissique que vous portez si bien aujourd’hui encore ! ».

  

Le jeu de mots d’Anton aurait dû me faire réfléchir à la vie que je mène, seulement une autre pensée m’occupait en cet instant : quelques références communes ne justifient pas que l’on mette les beatniks et les hippies dans un même panier. Et puisque dans les faits les hippies n’ont pas leur place dans le Mouvement Beat, je me lançai dans une suite de distinctions plus ou moins subtiles, qu’Anton eut du mal à saisir. Délicats de le lui reprocher car à ce propos, même les rédacteurs des encyclopédies et dictionnaires pataugent dans l’équivoque. Je m’efforçai d’être précis : « Les hippies pratiquaient un communisme féerique et flamboyant sans se gêner des écueils qui vont avec les doctrines du collectivisme. Partage des tâches ? Sexualité libérée ? Tu parles ! dans leurs communautés l’exploitation des sots et des ingénus était monnaie courante. Par contre nous n’étions que des types foutus et nous le savions, ainsi nous ne nous voulions pas dans le vent ou à la page.

— Vous appeliez quand même à l’expérimentation d’espaces où la misère originelle se serait effacée.

— Oui, cependant notre fascination pour la marginalité ne fut pas esthétique.

— Ne doit-on pas votre échec au fait que vous viviez la précarité comme exercice de style ?

— Pas du tout ! Nos prédécesseurs avaient survécu à l’assassinat de John Kennedy, si Manson et les Hell’s Angels n’eussent caché leur racisme derrière des masques ambigus, l’ingénuité et la non-violence n’auraient pas eu une si grande part dans le jugement social, et pour foutus que nous eussions été, nous aurions pu survivre aux assassinats du Révérend King et Robert Kennedy ; d’autres avatars auraient été possibles. Malheureusement le passé a horreur du conditionnel : Helter Skelter 19 et splash ! 20

— Et sous l’empire de la colère vous avez définitivement quitté le mouvement.

— J’ai coupé mes cheveux. Le mode de vie néanmoins reste, il s’agit pour moi de pratiquer d’autres marges.

— Est-ce que vous gardez la nostalgie de vos rêves ?

— Nous étions partis avec quelques livres et nos rêves, mais nous avons vite compris que nous ne pouvions pas avoir de rêves, comment aurions-nous pu en avoir ?

— Qu’est ce que vous pouvez dire de l’expérience de la route ?

— J’ai vu de gens sortir des rangs se perdre et mourir pour rien, d’autres rentrer dans l’ordre et manœuvrer pour une meilleure position dans la hiérarchie, rien qui vaille la peine d’être retenu.

— Ce que je me prêtais à entendre. Il y a eu un événement précis qui vous incita, vous, à prendre la route ?

— Le monde me déconcertait, c’était la meilleure façon de l’éviter.

— Être dans le monde pour le fuir ?!

— La route fut un lieu d’ascèse, certes, mais je me suis vite détrompé. Nous n’avions aucune possibilité de réalisation et fuir aurait été méprisable : il y a toujours un autre monde derrière l’apparence, et à chaque fois on croit que c’est la plus grosse merde dans laquelle l’on puisse avoir mis les pieds.

— Nous ne sommes jamais à l’abri. Le temps reparti ne permet pas la moindre erreur et nous sommes condamnés à le vivre, peu importe où nous mettons les pieds. »

 

Il se faisait tard, embarrassé par les brodequins, je voulus rentrer, sur quoi Anton m’invita pour le dîner. Prétextant fatigue, je déclinai l’invitation, espérons qu’à notre prochaine rencontre son attention se porte sur autre chose, le souvenir de ces années-là me met de mauvaise humeur.

Je dînai, au frais sur le balcon.

 

Mercredi 3 novembre.

Aujourd’hui Anton avait à s’acquitter de quelques tâches ménagères. J’ai marché seul jusqu’à Trift, et lorsque vers les seize heures je suis rentré, il m’attendait à l’hôtel. Ses vacances virent à leur fin, et avant de partir il voudrait se régaler d’une raclette au Pollux : « C’est un plaisir, dit-il, que l’on ne peut goûter avec la seule compagnie d’une bouteille. »

Soirée au Pollux. Raclette et Johannisberg. Divagations culinaires. À la fin du repas nous demandâmes deux kirschs. Anton sortit de sa poche un étui à cigares et m’offrit un magnifique Corona que je refusai. La fumée me dérange ? Non, la fumée ne me dérange pas. J’ai été un grand fumeur, et j’ai arrêté.  Lui, il a essayé plusieurs fois sans succès, maintenant il se contente d’un cigare de temps à autre, mais le tabac lui manque, alors il marche beaucoup, même en ville. Je le comprends et sans réfléchir je lui dis qu’il a été bien plus pénible me sevrer du tabac dans la force de l’âge que de l’héroïne lors de mes dix-neuf ans. 

Les yeux noyés de larmes, il me parla de Mars 21, quand à l’improviste me demanda :

« Par deux fois vous avez surmonté l’épreuve si difficile du sevrage, pourquoi ne vous remets-vous pas au travail ?

— Je ne préfère pas. Mon action se heurterait à une contradiction car tout marge de jeu enlevé à nos exigences par l’idée que l’on meurt vraiment, la question est désormais d’où l’on agit, non d’agir pour sauver sa vie comme le suggère Blanchot.

— Le sien n’était qu’un ordre consolateur.

— Bien sûr, étant donné que dans les faits la mort n’est qu’un phénomène d’adaptation au milieu, nous mourons chaque jour des milliers de morts, il n’y a aucune consolation dans l’idée de sauver sa vie.

— Nous sommes néanmoins toujours ici et nous nous rassurons : la mort n’est pas une solution, je me dois de recommencer.

— Oui, cependant la question reste, d’où agissons-nous ? Et moi je n’ai aucun lieu, peut-être je n’ai jamais eu un lieu. De plus je m’interroge à propos des chemins qui m’ont conduit à la pratique de l’art.

— Est-ce que vous aviez des bonnes motivations ?

— Mieux vaut ne pas employer ce mot, on s’embourbe vite dans un tas d’engagements fictifs. 

— Pensez-vous que l’idée de motivation n’est qu’une astuce mise au point par un pouvoir occulte pour dissimuler l’inéluctabilité des destinées ?

— Je ne crois point aux pouvoirs occultes, il est néanmoins certain que l’on sera décisionnaire à certaines conditions, plongeur dans un restaurant à d’autre. Les motivations n’ont rien à faire là-dedans.

— Pas de motivations, vous avez donc suivi votre vocation.

— Non, je me suis trouvé dedans. Mon père pensait de moi que j’étais un simple d’esprit doublé d’un sociophobique, et il a tout fait pour que je prenne ce chemin, à contrecœur et en niant ses intentions, mais il a tout fait.

— Et pendant tout ce temps comment avez-vous composé avec cet état des choses ?

— Au debout je me suis tenu à mon éducation… un réalisme direct, iconique, très lombard, mais le travail m’usait beaucoup, alors j’ai fait le possible pour réussir à ne pas réussir.

— C’est aller contre nature, comment avez-vous procédé ?

— En me déconnectant du processus historique collectif.

— Concrètement ?

— J’ai supposé que la pratique de l’art ne fût qu’une fiction, ce qui me paraissait tout à fait inactuel.

— La pratique de l’art n’est pas une fiction !

— Au contraire, je ne veux néanmoins pas faire de cette conversation un champ de bataille. Mon propos était fort mal dit, lorsque je parle de fiction je me réfère au procédé juridique qui consiste à supposer un fait ou une situation différente de la réalité pour en déduire des conséquences.

— Approche dangereuse s’il en est, vous vivez en contournant le temps historique, vous ne pouvez que vivre dans la peur.

— En un sens oui, j’ai peur, mais, franchement, pas d’une fiction, è cosa mentale.

  Parce que peut-on dire ce que l’on sait et aussi ce que l’on ne sait pas ?

— Non, parce qu’en le déconnectant du processus historique, l’acte créatif devient intemporel, c’est un équivalent mental de l’acte érotique.

— Je ne comprends pas, j’aurais cru le contraire.

— Peindre le dernier tableau de la période bleue ne fut pas jouissif, autrement pourquoi Picasso aurait-il changé de manière ?

— Je n’ai jamais regardé la chose sous cet angle, et maintenant un doute me prend à propos de votre peur, vous êtes tellement lucide !

— Depuis quelque temps déjà, ma pauvre mémoire ne me sert à rien, me joue même des faux bonds car elle n’est plus qu’un arrière-fond encombré qui garde, enregistre, retient, sélectionne, modifie les souvenirs, sans le concours de ma volonté, et cela m’empêche toute action suivie.

— La répétition me désole, mais vous goûtez là aux inconvénients de l’âge.

— Pas dans mon cas, j’en soufrais déjà dans ma jeunesse, signes et germes de sens, s’accumulaient dans ma mémoire en vrac, et ma mémoire les restituait par intermittence, comme réfléchis par un miroir brisé. Ce n’est que vers mes vingt-deux ans que j’ai trouvé un état mnésique proche de la normalité, et aujourd’hui, ma seule vraie hantise c’est de perdre la raison sans m’en apercevoir.

— Que feriez-vous si vous en apercevriez ?

— J’y mettrai fin tout de suite. Incommoder autrui ne m’enchante point, vivre médicalisé non plus. Il me gênerait de répéter automatiquement mes gestes, je dois pouvoir me dire : combien d’espace, combien de temps me divisent du présent ? Je ne veux pas vivre définitivement dans le non-être.

— Vous devriez vous détourner de ces pensées morbides.

— Soyez sans crainte. Lorsque je me trouverais confronté à la nécessité d’en finir je n’en parlerais à personne.

— Avez-vous essayé l’écriture ?

— Certes, mais incohérente et bizarre l’activité de l’écriture, me déroute.

— Pourtant, l’écriture nous aide à conserver le souvenir, nous donne une chance de retrouver ce lieu dont vous parlez.

— Il y a bien un cahier de brouillon où j’ai écrit les segments de temps que ma mémoire me restitue. Seulement voilà, il me montre que mon lieu n’est nulle part et ma pensée un capharnaüm sans cesse dans un état de fragmentation sans relations consécutives, ce qui me trouble. Dire le manque de consécution me semblait moins ardu avec un crayon, pourtant l’œuvre visible que je laisse se résout à peu de chose, et il serait impardonnable si je tairais que mon activité ne fut qu’une vaine suite d’essais.

— Aujourd’hui il ne pourrait en être autrement, le contraire serait inquiétant. L’ami qui me loge ne viendra ici en montagne qu’à Noël, et moi je n’ai désormais plus grand-chose à faire en ville, voulez-vous que je reste quelques jours encore ?

— Rassurez-vous, même si ma mémoire fait de siennes, mon cerveau fêlé se porte à merveille. »

 

Nous demandâmes encore deux kirschs, et le silence prit le dessus jusqu’à ce qu’Anton salue quelqu’un de la main : « Il est quand même étrange, dit-il, qu’elle soit toujours là où nous sommes. »

Je tournais involontairement la tête : elle, c’était Léa. Manteau jaune mimosa, regard intense, séducteur ; sourire timide ; geste hésitant de la main.

 

Jeudi 4 novembre.

J’ai accompagné Anton à la gare. Échange d’adresses. Ne voulant pas tisser d’autres réseaux d’amitiés (les défaire c’est tellement difficile !), je lui donnai la première qui me vint à l’esprit : une boutique 9, rue de la Mésange, à Strasbourg. Quand je lui ai serré la main, son sourire me renvoya mon image, et un frisson me traversa le dos, “Ce n’est pas vrai ! je me suis identifié”, pensais-je. Et pour me rassurer je tâchai de donner un sens à l’image qui venait de m’apparaître : s’oublier et se voir partout ce n’est pas contradictoire, la seule chose immuable c’est le changement. Lorsque le train sortit de gare, je jetai le papier d’Anton dans une poubelle : d’hommage, il avait une calligraphie à lui, c’est de plus en plus rare.

           

À nouveau seul et fort mal luné, je flânai dans les ruelles du vieux Zermatt. Un vaste pan de mon passé m’a rattrapé — revenir sur mes pas, n’a été qu’une perte : jamais laisser la nouvelle route en faveur de la vieille ! 

 

C’est mon quatrième jour sans journaux, sans télévision, sans nouvelles, sans livres. Je n’ai avec moi que Shōbōgenzō Uji 22, je me suis mis en tête de l’illustrer et l’ouvrir me gêne parce que je devrais me mettre en devoir de dessiner. Seulement, médiocre depuis toujours, mon attitude à l’égard du travail n’est même plus une suite d’intentions. Mais bon, pourquoi pas ?

 

À force de mots, le papier que j’avais avec moi a noirci, et puisque la douleur aux poignets se fait de plus en plus présente, dessiner au stylobille me fait beaucoup souffrir. Dans un magasin qui fait papeterie, lunetier, souvenirs, je demandai à acheter du papier A4 et un crayon HB. La patronne, une vieille femme menue mais alerte et leste, montrant du doigt les présentoirs des produits écologiques, me conseilla d’acheter du papier recyclé :

« Pour écrire un premier jet que vous entrerez dans votre computer, le prix est convenable, à moins que vous ne vous attarderiez à écrire comme jadis.

— Que savez-vous de l’usage que je pourrais en faire ?

— Le père Anton vous a écouté, donc vous n’êtes ici que pour écrire, si je ne m’abuse.

— Le père Anton ?! et voilà une nouvelle !

— Je vous rassure, vieux garçon de famille fortunée, il se complaît à jouer l’homme de condition modeste et il passe son temps à se morfondre dans l’attente d’on ne sait quoi ».

Enfin, je n’achetai ce papier que pour dessiner bon marché, mais pourquoi satisfaire la curiosité d’une vieille fouine ? J’admis néanmoins que tout était possible, et elle me remplit d’attention : une gomme à crayon et l’une des deux cartes postales que je venais de choisir pour Elizabeth me furent offertes. 

« Je n’emploie pas de gomme à crayon, je n’ai jamais rien effacé.

— Ah ! les erreurs sont la vie, hein ? Alors ce sera un taille-crayon.

— J’ai un couteau à greffer, un vrai rasoir, je m’en sers pour manger et pour tailler mes crayons. ».

 

Mon couteau à greffer ouvra sur des vannes que le savoir-vivre seul verrouillait et ce fut un flot de doléances : « Après le 11 septembre il est devenu ardu d’avoir le moindre canif sur soi, l’on ne peut pas l’emmener en avion. Vous n’imaginez pas la quantité d’enveloppes boulle que je vends en saison, parce que maintenant qui achète un couteau suisse, s’il rentre par avion, doit l’envoyer à la maison par la poste, comme si disposer une entrave empêcherait le malintentionné de la braver. La vente d’une de ces enveloppes prend plus de temps de ce qui me rapporte et par surcroît il faut les stocker, je ne vous dis pas l’espace dont je me prive.

— Que voulez-vous, lui dis-je afin de couper court, nous jouissons de toujours plus de liberté. Je préfère néanmoins avoir un canif bien aiguisé en poche que me rendre au pied de la Statue de la Liberté qui n’est désormais qu’un monument vide de sens.

— Les meilleures choses ont une fin, me dit-elle, alors vous n’avez pas besoin d’un taille-crayon ?

— Non, je n’ai pas besoin d’un taille-crayon, mais j’ai un éclat de roche à envoyer à ma femme.

— L’avez-vous sur vous ? montre-le-moi ! »

Je lui montrai l’éclat. Elle ouvrit un grand tiroir près de la caisse et sortit la plus petite enveloppe : « Si on le regarde de biais, votre éclat évoque le Cervin, vous l’avez choisi, j’y mets ma main au feu ! c’est dommage que vous n’ayez pas besoin d’un taille-crayon. Et un sac à provision ? avez-vous un sac à provision ? »

Je sortis de ma poche le sac à provision et je rangeai mes emplettes. La papetière ne dissimula pas son admiration : « C’est bien, trop de gens font usage du plastic sans jugement », dit-elle à son employée d’un air entendu.

 

Je n’ai aucune idée en tête quant au Shōbōgenzō Uji, j’ai donc conclu de me tenir à la leçon de Pline, quand il dit qu’Apelle ne manqua jamais le bénéfique exercice du dessin. 23

De même que les Pyramides, l’Acropole d’Athènes, le Colisée, la Tour Eiffel, l’Empire State Building, le mont Fuji, l’Opéra de Sydney et le Baobab, le profil du Cervin n’est désormais qu’une icône qu’il me semble superflu de redessiner une énième fois, alors les éclats de roche recueillis pendant mes randonnées seront mon sujet. Suis-je en train de régresser ? plongerais-je dans un dangereux maniérisme ? tant pis ! Cennini aussi copiait des cailloux et Degas des bouts de charbon.

 

Vendredi 5 novembre.

Excursion sans pensées : le hasard me conduisit jusqu’à Täch. Retour par le train. Après une journée entière de jeûne et de vide mentale, je m’installe sur le balcon de l’hôtel et je m’organise un repas avec les restes de mes courses d’hier, puis rêvasseries en parcourant la carte géographique. Et enfin un peu de zapping me remet dans le bouillon de sottises et fatuités d’une journée ordinaire, et puisque le zapping révèle l’état d’esprit du spectateur TV, j’en déduis qu’en ce moment je suis sot et fat.  

 

Samedi 6 novembre.

Riffelsee — C’est fou ce que l’on mange lorsqu’on marche : ma réserve alimentaire étant sur sa fin, courses à la Coop. Un couple traînait à la caisse gênant le passage. Parée de sa distinction, madame exhibait une fourrure de singe dont la coupe, laide à vomir, accentuait le mauvais goût de cette femme prise dans les mailles de son obscénité.

« Ramassis de mufles, marmottais-je, est-ce qu’un manteau de bonne laine ne lui suffisait pas ? ». Nonobstant l’approbation des gens autour de moi, mon algarade me mortifia : jamais j’apprendrai à me taire. Hors de moi, j’apaisai mes nerfs en flânant.

À la patinoire, l’équipe de hockey des poussins évoluait sur la glace avec assurance. Par moments une légère hésitation se transformait en une erreur de passe qui se soldait par un geste énervé et le jeu s’arrêtait. Après une semonce du coach, les enfants reprenaient leur ballet. Aux abords du terrain, les seniors regardaient satisfaits les évolutions du jeu, ils incitaient l’action et applaudissaient toute manœuvre bien menée, même si l’effort ne donnait que du mouvement. Tandis que les mères, verres de chocolat fumants à la main, conversaient entre elles, et de temps à autre incitaient leurs enfants à mieux faire. Un coup de sifflet et ce fut là roué vers ces boissons chaudes brandies par les mères, puis les enfants regagnèrent le terrain, accompagnés cette fois par les seniors — chaque senior se chargeait d’un poussin, comme un merle qu’apprenne l’art de voler à son oiselet. Apaisant.

 

Après avoir déposé mes courses au frais, je me rendis au Pollux où je dînai d’une truite au bleu accompagnée de Johannisberg. À la fin du repas, un kirsch me servit d’excuse pour occuper la table, et je terminai ma soirée exécutant, montre en main, 4’33” 24 (4’33”— fois sept puisque je suis assis à la table 7 — 30’31”) : machine à café, assiettes, bouteilles, bouchons, couverts, verres, porte ; musique folklorique discrète — deux accordéons et une contrebasse ; langues mêlées (anglais, allemand et suisse alémanique, français, anglais, italien — accent lombard et romain, quelques r roulés). Avons-nous finalement abordé dans Babel ?  

 

Dimanche 7 novembre.

Stellisee, Fluhalp — Jusqu’à il a peu je fuyais la Première Personne comme la peste, parce que par son impudicité, ce Moi là se dressait devant moi, obstacle infranchissable, et m’empêchait l’écriture. Je m’étais donc essayé à lever des zones d’ombre qui hantent ma mémoire en me cachant derrière l’écran ambigu de la Troisième Personne, et tant de mes tentatives ont échoué, avant qu’une n’arrive au port car cet artifice implique le regard d’un soi autre que soi, et faisait de moi quelqu’un d’étranger à soi-même.

 

Il y a maintenant plus d’un an que L’apprentissage de l’errance végète dans l’attente d’une décision. Relu ces nuits dernières le texte me déplaît : l’essentiel il y est, mais le style est affligeant et les phrases horribles, toutes. Je suis défiant vis-à-vis de mon goût de l’improvisation, et mes moments descriptifs me ramènent à ma sculpture qui est parfois disgracieuse. L’épisode écriture risque de finir à la poubelle : je ne sais que faire de la page bien écrite, en même temps la pauvreté de style m’agasse. Mais je raffermis vite mon courage : dans une société qui ne cherche que le résultat, le temps perdu est bien plus cher que tout objet bien agencé. Toutefois, tenir un Journal où l’impertinence de la Première Personne a trouvé sa place sans peine, me laisse espérer un résultat moins factice, et qu’une fois pour toutes je lève les plus profondes des ombres qui me hantent. Et voilà que mon ambivalence se réaffirme !

 

Face à l’échec de L’apprentissage de l’errance, la nécessité de me définir dans le cadre d’une culture plus largement partagée par ma génération s’était manifestée, et en dressant l’inventaire des phénomènes qui m’ont marqué, j’ai fait le constat que je n’ai participé à aucune de ces mythologies saisonnières autour desquelles, au-delà des goûts individuels, une génération se solidarise. Mis à part quelques noms serinés à tort et à travers par admirateurs et médias, je ne sais rien des chanteurs italiens ou français qui jouirent de la faveur populaire lors de mes huit, dix-huit, vingt-huit, trente-huit, quarante-huit ans. Je ne sais pas grand-chose non plus des faits musicaux d’aujourd’hui. Et s’il m’arrive de ruminer une kyrielle de motifs sans queue ni tête, je le dois aux rengaines obsessionnelles des radios, aux hurlements des juke-boxes, à la musique facile à chanter qu’aux supermarchés occupe le temps mort entre deux annonces d’opportunité.

Mon inventaire donna une jolie liste où les œuvres de ces créateurs que l’on ne peut ignorer 25 avaient été comme autant de navires merveilleux. Mais ces navires-là n’avaient plus été les mêmes quand j’en avais parlé aux autres parce que les autres ils n’y trouvaient que des scories psychologiques, religieuses, morales, politiques : impérissables souvenirs de mystifications et supercheries déconfites. Il en est de même pour la littérature. Ce n’est que suite aux contingences que l’art fait exception : je ne peux me dissocier ni des forces excentriques de la modernité, ni de l’influence exercée par mon père sur ma formation ; et mon goût pour la lumière égalitaire des Maîtres lombards doublé d’un penchant pour le dandysme ironique Dada, m’empêche d’adhérer pleinement aux passions de l’époque. Du coup, ma vie se tisse de contradictions et d’inconséquences, et il m’arrive de suspecter qu’au contraire du conflit que j’entretiens avec ma mémoire, mon écart identitaire n’est qu’une échappatoire pour me tirer à bon compte d’une réalité qui me trouble.

 

À l’heure du goûter, j’ai rencontré Léa. Elle est ici invitée d’un couple d’amis de ses parents. L’idée de partir en vacances avec des gens qu’elle côtoie l’année durant ne la réjouit guère, mais Pietrabruna est une chienne de ville qui rechigne à marcher dans la caillasse, et la laisser seule trop longtemps lui répugne, ainsi pour l’amour de sa chienne, elle accepte l’humeur revêche de l’amie de sa mère et feint ne pas voir les œillades concupiscentes de son mari bouffi de graisse.

Nous avons parlé de chose et d’autre, et à mesure du développement de la conversation, elle laissa apparaître une grande finesse intellectuelle soutenue par une vie culturelle riche — trop pour son âge, elle doit beaucoup en souffrir. Seulement on ne peut pas toujours éviter l’os et puisque la qualité de son italien sans les tics de langage des étrangers qui l’ont appris m’étonnait, je lui posai sans le vouloir la question qui dévoila la faille :

« D’où vient l’italien si solide que vous parlez ?

— Mon grand-père est d’origine italienne. Avoir des ascendants italiens n’est pas déshonorant.

— D’être Italien ne m’a jamais abaissé, certes, lors de mon séjour à Genève, j’ai rencontré quelque raciste, mais ils étaient suffisamment bornés pour ne pas être blessants, et les attentions de mes amis compensaient leur barbarie.

— Peut-être vous évoluez dans un environnement moins… frileux. Oui, les choses ont changé, cependant dans le regard de mon père le souvenir reste des outrages qui l’accablèrent. »

Elle prit une pause qui me sembla lui servir à rentrer sa colère, puis elle enchaîna avec un propos que j’ai eu du mal à comprendre :

« Pourquoi aurais-je à m’exhiber dans une démonstration ? Je n’ai aucune envie de finir mon droit ni l’idée d’un futur possible. Quoi faire, philosophe, journaliste, coiffeuse ? 

— L’éventail est des plus larges, coiffeuse me parait néanmoins un caprice.

— La fantaisie de diriger un salon de coiffeur me vient de Le Ptoléméen 26, j’aime beaucoup l’utiliser pour agacer mes parents, mais ils n’accrochent pas.

— Rien d’étonnant, le salon de Benn n’est pas un hasard, il y a plein de similitudes entre les coiffeurs et les philosophes.

— Il me faudra les agacer tout autrement… putain, peut-être !

— Ce n’est pas le plus judicieux des choix, vos parents auraient ainsi l’aise de pleurer un peu sur eux-mêmes.

Je trouverais autre chose », conclut-elle.

 

Puis ce fut un parcours semé d’obstacles. C’était clair et net, elle avait écouté mes conversations avec Anton. Sa curiosité pour les sujets de nos conversations avait quelque chose du reportage. Je ne suis pas enclin à voir la littérature partout, ses questions m’induisirent néanmoins à l’imaginer en train d’écrire l’histoire de deux hommes tout droit sortis d’une époque révolue qui, quelques instants, ont mélancoliquement survolé leur histoire.

Elle avait à poser des questions relatives à notre révolte loufoque, aux griefs que nous avions à l’égard des mœurs de notre temps. Questions qu’elle transforma en jugement sans appel : le Mouvement Beat avait déjà tous mis sur la table, la misère des relations humaines et la misère tout court, la consommation futile, l’exploitation insensée des ressources et l’empoisonnement de la planète.

Mais dans son idée, pris comme nous étions par la recherche d’expériences singulières, nous laissâmes champ libre à des arrivistes prétentieux et sans scrupules qui ne songeaient qu’au portefeuille… Entre Kerouac et Cohn-Bendit son choix en faveur du premier est vite fait, même si elle reconnaît un certain panache au deuxième, quant aux révolutionnaires d’aujourd’hui, ils sont le reflet des conservateurs, ils n’ont que l’impuissance pour eux, l’impuissance et la stupidité.

Ensuite ce fut aux griefs à elle d’envahir la conversation. Les choses n’ont pas changé autant qu’on aime le croire : les conformismes sociaux et les moralismes sont de retour ; les patriotismes niais et le religieux débordent de partout. Ce qui est pire, troqué contre une espèce de narcissisme de pacotille — un bric-à-brac modernisant fait de vanité et d’ambition mal placé — l’amour de soi fait terriblement défaut. Aurait-on peur d’identifier le corps affectif ?

 

Que dire ? La vie sociale regorge d’influences d’un passé rétrograde ? La question des mœurs touche désormais à leurs difficultés, pas aux nôtres, et prendre le temps comme il vient n’est pas la meilleure solution, partir en guerre non plus. Le moment est venu d’éclaircir notre histoire ? Pas envie. Pour me tirer d’embarras, je cherchai la protection de mon égotisme, je me cachai derrière ma difficulté, de par ma mauvaise perception de la continuité, à représenter le courant de la vie. Bref, je n’étais pas le témoin à même de lui donner des réponses : je ne suis probablement que la relique d’une pensée qui a manqué sa réalisation, et les singularités de mon caractère m’empêchent l’exercice du témoignage.

Sa ressemblance parfaite avec Elizabeth me gênait, autant que sa finesse dans l’expression du désir. Je savais où elle voulait en venir et il aurait été ridicule que je tombe dans le piège du démon du midi : la soif de la jeunesse d’autrui est le puits où puisent ceux qui ont consacré leur vie à des broutilles. Or, ayant dédié la mienne à polir mes inclinaisons naturelles, je vis très bien ma sénescence. Il me fallait sortir de l’impasse, alors je mystifiai et une migraine simulée me sortit d’embarras.

 

Lundi 8 novembre.

Schwarzsee, enfin !

 

Mardi 9 novembre.

Herbriggen. — Vide mental, et quand il ne fut pas possible, reconstruction de Variations et Fugue sur un thème de Haendel 27. Retour par le train — le temps occupé par les bruits du voyage.

 

La rédaction de ce Journal m’a replongé dans L’apprentissage de l’errance. Pourquoi ce livre ? Au debout il y eut le désir de comprendre le sentiment de futilité que m’inspire l’ambition de donner un sens à mes relations avec les autres — la dégradation de quelques-unes et la constance d’autres, envers et contre toutes difficultés — et donc à ma marginalité. Je ne crains pas la centralité, c’est une position amusante, sans plus. Les conformistes seuls, abusés comme ils sont par des vaines chimères, y aspirent. La centralité n’offre au créatif rien qui ait de la valeur : ce n’est qu’en pratiquant les marges que l’on peut apprendre ce que l’on ne sait pas. Est-ce qu’au fond, la marginalité à un sens ? Je sais pertinemment que mon absence n’inquiète personne, croire le contraire serait faire preuve de mauvais goût, mais sur le fond, je ne peux me répondre parce que les raisons de ma marginalité ont à faire aux fluctuations de la pensée et aux reflets lointains d’une mythologie subjective.

Puis, l’exigence de plus de naturel dans mon approche du monde, m’induisit à chercher les chemins qui m’ont amené à la pratique de la pensée de l’art (faute d’avoir beaucoup pratiqué ce que mes collègues appellent travail), et il se peut que je sois tombé dans un guet-apens mis en place par moi-même : en supposant qu’il eût été possible de me rappeler ma chronologie, devais-je m’appliquer et mettre un fait après l’autre afin de voir l’ordre subjacent de ma vie revenir à la surface ? Oui, m’étais-je répondu de là l’échec parce que la chronologie était au-dessus de mes moyens, et après avoir timidement germiné, la cognition d’une erreur de conception fit son chemin : puisque la structure temporelle apparaît même dans le désordre des réminiscences, la chronologie n’a aucun sens si on la reconstruit ; le flux désordonné des souvenirs, leurs formes débridées, suffisent à définir le passé, et tant mieux s’il arrive qu’un événement émerge appauvri et un autre me revienne dans la moindre nuance.

J’écris cela pour me rassurer car ma mémoire a repris le chemin de l’espace incertain qui fut longtemps le mien, et m’oblige le plus souvent à une décourageante quête parmi des signes dont le sens ne s’impose à mon esprit que grâce à un effort que je ne suis pas toujours prêt à soutenir.

 

Mercredi 10 novembre.

Hörnlihütte — Je suis près du but : la Montagne des Montagnes est à nouveau à ma portée, mais il faudra attendre la belle saison. Je pourrais même réaliser mon vieux rêve de marcher des Pennines aux Rhétiques. Seulement voilà, ce soir, Elizabeth m’a téléphoné et demain je rentre à la maison.

 

Ma tentative de reconstruire le temps qui suivit la journée du 12 décembre 1969 est finie en queue-de-poisson. Je me demande si le conflit que j’entretiens avec l’idée de mémoire n’est qu’un prétexte pour ne pas agir du tout, car aucune motivation me semble assez convaincante pour que je puisse agir dans la continuité : tout prétexte étant abandon de soi, l’idée de motivation n’est qu’un faux-fuyant, et toute décision qui en découle une illusion.

 

Bâle-Colmar, jeudi 11 novembre.

Après avoir repris en main L’apprentissage de l’errance, j’ai vécu dans un état de grande excitation, ce n’est qu’à la douane de Bâle que j’en suis sorti, et j’ai perçu au moment même ma consternante versatilité : j’ai rejeté l’invitation à jouer de l’Homme Pressé ; l’adresse d’Anton, je l’ai jetée à la poubelle ; je n’ai pas su rester seul avec mes pensées. Si j’y repense, il me reste un arrière-goût de déception vis-à-vis de moi-même. Seul succès : je ne suis pas tombé dans le piège du démon du midi. Le préjugé qui veut que les artistes soient instables, sans quoi ils ne seraient pas artistes, ne me réconforte guère. À quoi bon avoir un talent ?

 

Pendant le dernier trait du trajet, j’ai relu Comptine, le projet de performance que j’avais conçu pour l’Homme Pressé. Voilà une malheureuse tentative de m’affranchir du choix inactuel qu’il y a tant d’années, j’ai fait en opposition aux idéologies dominantes : ces idéologies dont les chantres n’étaient que le dernier avatar d’une pensée surgie des rigueurs de la Contre-réforme envers la libre création de l’artiste.

 

Protégés des regards des spectateurs par un rideau de tulle illusion, trois groupes de neuf voix mixtes (enfants, femmes, hommes) chantonnent un pot-pourri de comptines.

En débitant au debout, d’une manière inégale, de syllabes dénuées de sens, ils formeront des mots ; en les répétant et altérant ils organisent à mesure des séquences, puis de phrases compressibles structurées selon une syntaxe rudimentaire.

Je ne déterminerai pas ces mots ni le sens des phrases, suivant leur éducation et culture les chanteurs le feront bien mieux que je ne puisse le faire.

Selon ce but, les auditeurs pourront dessiner chacun un arbre, une pomme ou toute autre chose à leur goût. Mon action ainsi élidée, ma présence ne sera pas nécessaire.

 



1 Date du soir où j’écris se reportant en principe à la journée écoulée. J’ai ajouté les notes à posteriori.

2 On raconte que le roi Phylacos tenait à son troupeau plus que tout au monde (il le gardait lui-même, aidé d’un chien qui ne dormait jamais et qui ne se laissait pas approcher) ; Mélampous essaya de lui prendre ; Phylacos le prit en flagrant délit et l’emprisonna. Prisonnier du roi Phylacos, Mélampous entendit un dialogue entre deux vers du bois. Ces deux vers du bois se parlaient, à l’extrémité d’une poutre enfoncée dans le mur au-dessus de la tête du nôtre. L’un demandait à l’autre avec un soupir de lassitude : « Combien de jour faut-il encore ronger, camarade ? » L’autre ver, la bouche encore pleine de poudre de bois, répondit : « Nous avançon sérieusement. La poutre s’effondrera demain à l’aube si nous ne perdons pas notre temps en bavardages inutiles. » ... Mélampous se mit aussitôt à crier que l’on le mette dans une autre cellule. Phylacos se moqua des raisons de cette requête, mais ne la rejeta pas ... [Ce qui sauva la vie de Mélampous et fit sa fortune]. Robert Graves, Les Mythes grecs, 72, d.

3 Robert Graves, ibidem, 72, c.

4 Carlo Collodi, Pinocchio, XXI, XXII.

5 Carlo Collodi, ibidem, XXI.

6 Ludwig Wittgenstein, Observations sur la philosophie de la psychologie ; I, 936 [ajoutée le 2 février 2007].

7 Theodor W. Adorno (Francfort-sur-le-Main, 1903 - Visp, 1969), philosophe et musicologue allemand, Ästhetische Theorie, 1970.

8 Journal quotidien turinois.

9 Pièce pour piano écrite en 1952 par John Cage (Los Angeles, 1912 - New York, 1992). La pièce est structurée en trois mouvements, chacun présenté au moyen de chiffres romains (I, II & III) et annoté TACET. 

La partition est accompagnée d’une note de John Cage : «  Le titre de cette œuvre figure la durée totale de son exécution en minutes et secondes. À Woodstock, New York, le 29 août 1952, le titre était 4′33″ et les trois parties 33″, 2′40″ et 1′20″. Elle fut exécutée par David Tudor, pianiste, qui signala les débuts des parties en ouvrant le couvercle du clavier, et leurs fins en fermant le couvercle. L’œuvre peut cependant être exécutée par n’importe quel instrumentiste ou combinaison d’instrumentistes et sur n’importe quelle durée. »

Cage exécuta la pièce dans les bois ou en voiture avec des amis, ce qui autorise des exécutions excentriques au cours desquelles on écoute quatre minutes trente-trois seconds durant les sons de l’environnement. La conscience de cette activité silencieuse abolit les frontières entre le son et les phénomènes non musicaux, et constitue la musique : la « musique » est ce qui advient quand nous écoutons intentionnellement.

10 Village à la frontière franco-suisse, dans le Canton de Genève.

11 Giacomo Leopardi (Recanati, 1798 - Naples, 1837), poète et philosophe. Lo Zibaldone di pensieri, journal, tenu entre 1817 et 1832, publié entre 1898 et 1900.

12 Philosophe et traducteur de Benjamin et Husserl (Locarno, 1934 - Rome, 1988).

13 Jeremias Gotthelf (Murten, 1749 - Lüzelflüf, 1854) ; Die schwarze Spinne, 1842.

14 Robert Walser (Biel, 1878 - Herisau, 1956) ; Jakob von Gunten, 1909.

15 Antonio Pizzuto (Palerme, 1893 - Rome, 1976), préfet e vice-président d’Interpol, écrivain et traducteur de Kant.

16 Giacomo Balla (Turin, 1871 - Rome, 1958), peintre. Dinamismo di un cane al guinzaglio, 1911.

 

17 Au cours de la performance de Rolling Stones lors du Festival d’Altamont Speedway (6 décembre 1969), près de San Francisco, les Hell’s Angels qui assuraient le service d’ordre, assassinèrent Meredith Hunter, un jeune Noir.

18 De hipster : représentant de cette partie de la société américaine qui reconnaissait les risques d’une guerre atomique, percevait le pois de la société de consommation et de l’aliénation consécutive à la standardisation de la société de masse. Les hipsters sont les personnages détachés et marginalisés, sérieux et à l’attitude convenable, dont Kerouac parle dans la première partie de The Subterraneans.

19 Chanson des Beatles qu’inspira à Manson l’idée de provoquer une guerre raciale dans le but d’éliminer les Afro-américains.

20 [Note du 10 juillet 2007, ajouté le 8 octobre] Pour ne dire qu’une évidence : l’émotion est loin d’être au rendez-vous lorsque les enfants apprennent à tuer avec un jeu vidéo. Puis c’est Colombine, et l’on se gargarise beaucoup, cependant la violence de ces jeux est en un sens un atout pour la société : ils prédisposent les enfants à donner la mort et à relativiser la leur. Les concepteurs d’assassinats, massacres et tortures virtuelles participent allégrement à l’effort de la prochaine guerre ! Mais scandale : un soi-disant hippie dénicha son message de mort dans Helter Skelter, ce qui autorisa les bien-pensants à se gargariser : ces pacifistes propageaient la violence et la mort…

 

21 Récit autobiographique de Fritz Angst, dit Fritz Zorn (Zurich, 1944 - 1976).

22 Dōgen (1200-1253).

23 Naturalis Historia, XXXV.

24 Note 9.

25 Cage, Coltrane, Hendrix… le lecteur peut ajouter les équivalents des arts manquants.

26 Gottfried Benn, (Mansfeld, 1886 - Berlin, 1956), der Ptolemäer, 1949.

27 Johannes Brahms, op.24.


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Journal de Zermatt