Zermatt, samedi 30 octobre 2004.1
Lors de mes voyages, il m’arrive
d’apercevoir le temps comme grandeur immatérielle, ce qui me rend
vulnérable car tout ce qui sépare le passé du présent disparaît, le
remous des événements éphémères qui marquent le voyage me happe, et mes
buts perdus de vue, je me laisse entraîner par les événements.
Je n’ai jamais pris la peine de
m’arrêter sur ces fugues puisqu’il m’est facile d’en accepter les
bénéfices : une rencontre, une belle image, la réponse à une question
qui me rongeait, un souvenir dont j’avais perdu la trace, et le désir de
remémorer l’enchaînement des faits, passe à la trappe.
Puisque une fois encore les aléas du
voyage m’auront happé, je m’essayerai à écrire de manière simple et
détachée ce qui m’arrive au jour le jour.
Hier — entre Colmar et Bâle le
roulement continu du train me précipita dans un état hypnagogique, il
n’y avait que des figures sans cesse faites, défaites et refaites par la
lumière : un arbre, montagnes enneigées, un lac. Puis je tombai dans un
assoupissement profond agité de songes, et au gré du débit léger et
monotone de mes voisins, des lambeaux de fables et légendes familières
formèrent des ébauches d’images imprévues que longtemps changeantes,
lors de leur dernière métamorphose s’ordonnèrent en un rêve au final
inattendu.
J’étais prisonnier dans un abri de
berger. Il était agréable de rester là sans rien faire. Au-dessus de
moi, deux vers du bois parlaient entre eux : le lendemain, la poutre
qu’ils rongeaient se serait effondrée.
À la différence de Mélampous le Minyen,
je n’implorai pas que l’on me mette dans une autre cellule2
: « Je me tapirai dans un coin, pensais-je, et coûte que
coûte, je contemplerai le désastre ».
Soudain la poutre céda. Traîné dans sa
chute, le plafond dégagea un tourbillon de fine poussière qui m’aveugla.
Lorsqu’un vent léger eut dissipé le
nuage de poussière, je vis une luciole grimper cahin-caha le tas de
gravats en chuchotant : « Il ne fallait surtout pas perdre son calme,
quoi. ».
Voici l’un parmi tant des malentendus qui ont bâti ma vie. Enfant, quand je demandais à mon père de me raconter l’histoire de Mélampous (le chien qui garde un poulailler dans Pinocchio), il me contait invariablement l’histoire de Mélampous le Minyen (le premier homme touché de compassion pour le vivant non humain). De lui on raconte qu’il sauva de la mort une nichée de jeunes serpents, et qu’il enterra pieusement les corps de leur père et de leur mère morts. Reconnaissants, les jeunes serpents lui léchèrent les oreilles, en lui transmettant ainsi la faculté de comprendre la langue des oiseaux et des insectes. 3
Curieusement, Collodi fit de Mélampous
un chien fourbe
4 : il a passé un accord avec les fouines et son maître le
croit fidèle et honnête ; Pinocchio découvre le pot aux roses, seulement
il ne révélera la vérité au maître car entre-temps, Mélampous est mort.
Or, quoique le Chien Mélampous,
comprenne les fouines, c’est bel et bien Pinocchio qui parle à un
grillon, et lorsqu’en dérobant le raisin le voilà pris dans le
traquenard, il demande de l’aide à une luciole.
5 Enfant, un doute me rongeait : avait-il eu les oreilles
léchées par des serpents ? Un doute me rongeait aussi à propos de mon
père, avait-il vraiment lu
Pinocchio ou il l’avait lu et oublié ?
La forme d’un rêve nous abuse autant que
sa mise en pièces nous éclaire. Loin d’être prémonitoire, ce rêve m’a
quand même intrigué car dans ses grandes lignes il répond à la question
de ma présence ici. Si je néglige les fantasmes sous-jacents à mon
obstination à ne pas participer d’une manière suivie à une vie
professionnelle — et plus généralement sociale, le plaisir que je prends
à me tenir à l’écart se nourrit surtout de l’idée qu’à tous coins de
rue, je pourrai tomber sur quelque chose que je n’aurais pas encore
expérimenté. Et cette pensée m’excite parce que je sais que quand cela
arrivera, je me jetterai dans l’aventure pour m’évader avec fracas dès
que quelque chose d’utile apparaîtra.
(Un philosophe dont le nom me fuit
6
parle d’un jeu linguistique analogue à un fragment d’un
autre — un espace projeté en des parties limitées d’un autre espace, en
jouant ce jeu avec l’Onirocriticon
d’Artémidore, quelles autres images pourraient produire les signes qui
composent mon rêve ?)
Que fais-je ici, pourquoi Zermatt ?
Après maintes hésitations, j’ai couché
sur le papier un projet dont je me serais volontiers passé, si ce n’est
qu’aiguillonné par la curiosité, j’ai accepté le rendez-vous d’un
galeriste (appelons-le l’Homme Pressé) qui m’offre l’occasion de montrer
mes dernières œuvres ; et puisque à mon actif, il n’y a pas de dernières
œuvres que je désire montrer, il fallait bien que je lui présente
quelque chose.
Il subsiste néanmoins quelques hic.
Bastion incongru du culte de la personnalité,
le monde de l’art me fatigue. Il me fatigue pour les lamentables
fabulations et commérages qui le charpentent. Rendez-vous de tous les
précurseurs, il me fatigue
pour ses moralismes d’emprunt et ses rituels prétentieux : pourparlers
engagés, rompus, repris ; débats idéologiques à contretemps ;
mondanités ; tergiversations ; au plus profond de la nuit, coups de fils
intercontinentaux pour des vétilles et
da capo.
Ainsi je ne m’attribue pas un grand
mérite de m’être remis en marge après chacun des moments de notoriété
dont j’ai périodiquement bénéficié. Depuis toujours, parce que je ne
trouve aucun écueil capable de casser l’élan de mon action — en lui
donnant ainsi un sens, les marges du monde sont les seuls lieux où il
m’est donné de vivre et pour les retrouver, lors de l’action, je laisse
du sable dans les fondations ; à un moment, il arrive que la
construction s’écroule et ses ruines me redonnent ma liberté. De ce
fait, depuis plusieurs années déjà, je pratique un splendide isolement
ne travaillant que de façon aléatoire et tout à fait éphémère, puisque
je passe le plus clair de mon temps à imaginer des œuvres que je ne
réaliserai probablement jamais.
Ainsi, de rencontrer un homme qui ne
m’estime que pour ma conduite bizarre c’est me berner car je ne
suis guère anticonformiste. Tout simplement je n’ai jamais agi dans la
perspective de me bâtir une carrière, si cela avait été le cas, j’aurais
tout bêtement travaillé à la banque ou dans l’industrie, avec des
résultats plus appropriés aux conventions et à l’attente sociale.
Cependant, qu’un homme connu pour son attachement aux sous, s’intéresse
à mes louvoiements dans les méandres de l’incertain, ne pouvait
qu’éveiller ma curiosité, et je tâtai le terrain, ce qui donna lieu à
une conversation téléphonique insensée :
« L’incertain conduis parfois à la
mutation, le plus souvent à l’inaction, lui dis-je, de ce fait, je ne
peux désormais suggérer qu’un désir d’intention.
— C’est nouveau ! nous pourrions offrir
aux spectateurs tes intentions délaissées.
— Délaissées ? D’où sors-tu ce mot
? Quand m’as-tu entendu m’en servir ? »
Comme toute réponse l’Homme Pressé
s’élança dans un envol pindarique qui me persuada qu’il avait trempé
dans Théorie
Esthétique d’Adorno
7 : lui, qu’à peine s’il lit les titres sur trois colonnes !
que ne ferait-on pour un brin d’originalité, on lirait, même ! L’on
s’obstine cependant à ne pas admettre qu’une une intention compte pour
rien, et que mettre le conséquent (l’esthétique) avant l’antécédent
(l’œuvre) c’est dommageable à l’art.
Je ne sais pas quoi ou qui m’a fait
rebrousser chemin : mes idiosyncrasies, un rappel par ricochet de
l’envol pindarique de l’Homme Pressé, la luciole du rêve, l’étudiant qui
monta dans le train à Sion ?
Ce jeune homme savamment négligé mais
très bien élevé — son manque d’aisance affiché comme carte de visite —
se montra à la porte du compartiment. Les places n’étant pas prises, il
s’installa, sortit de sa sacoche un carnet à dessin et une boîte de
Caran d’Ache, choisit un
crayon de couleur azur et d’une main assurée, il étala un ciel
impeccable en laissant çà et là des blancs à feindre les nuages. Il
copiait une carte postale très convenue du Cervin : la
Montagne des Montagnes y était
encadrée de pâturages, de mélèzes en habits automnaux et d’un ciel sans
nuages ; au premier plan des mazots. Son dessin évoquait le projet pour
un engin mécanique (signes simples, nets, inexpressifs ; couleur étalée
par lignes parallèles, sans ratures), ce qui procédait clairement d’un
choix, et comme il m’arrive souvent ces derniers temps, par l’influence
d’un fait négligeable, du passé resurgit une bribe d’un moi-même oublié.
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Le jour où j’intégrai l’internat, mon
père me fit cadeau de ma première boîte de crayons de couler
Caran d’Ache. J’étais âgé de six ans, à cet âge-là vingt-quatre
crayons de couler s’apparentent au merveilleux, mais la
Montagne qui ornait
le couvercle de la boîte me captiva encore plus que les crayons de
couler, tant que je la copiai maintes et maintes fois : un peu mal au
debout, pas mal par la suite.
Intrigué par ma fixation sur la Cervin,
lors de mes huit ans mon père m’emmena à Breuil-Cervinia. La
Montagne n’évoquait guère
celle qui ornait le couvercle de ma boîte de crayons de couleur et ce
fut une déception. Alors l’année d’après il m’amena de ce côté-ci des
Alpes, j’ai ainsi vu mon
Cervin, mais les gens d’ici l’appelaient Matterhorn et ce nom ne me
m’évoquait rien.
À-peu-près à la même époque j’ai
commencé à déchirer mes dessins les plus réussis. Je ne conservais que
les faillites et les gribouillis négligeables, parce que, dès qu’un
dessein avait de l’allure, un camarade, un enseignant, une connaissance
de mes parents, me félicitait et s’en appropriait. Contrarié au plus
haut point, un jour quand un quidam particulièrement abject voulut me
chiper un dessin, je le remerciai pour les éloges tout en déchirant la
feuille en mille morceaux — on ne peut plus satisfait de la déception
qui se dessinait sur son visage. Depuis c’est devenu un rituel,
peut-être le seul qui m’accompagne d’aussi loin ; et je n’ai même plus
besoin d’éloges pour le pratiquer.
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Il ne pouvait en être autrement, dès
l’entrée du train en gare de Brigue, l’idée de me rendre au pied de la
Montagne des Montagnes domina
mon esprit, et puisque les aventures accidentelles ne m’ont jamais
embarrassé, je fis demi-tour : les chimères de l’inattendu m’ont conduit
le plus souvent dans une impasse, une fois de plus n’aurait pas changé
grand-chose.
Sitôt à Visp, je pris une chambre à
l’hôtel Visperhof : il était
tard et il m’aurait ennuyé de ne pas trouver à me loger convenablement à
Zermatt. Puis je glissai dans la boîte du bureau des PTT un mot pour me
décommander : Jusqu’où je ne peux
pas le faire ? Jusqu’où je ne veux pas le faire ?
Ensuite je pérégrinai dans la ville à la
recherche d’un restaurant. Tout était fermé, et quand finalement je
trouvai une brasserie ouverte, les rares clients semblèrent gênés par la
présence d’un nouveau venu : les regards à la dérobade se perdirent et
le ton de la conversation baissa. Je mangeai un morceau sur le pouce
sous le regard inquisiteur du patron qui ne daigna même pas remercier
quand je réglai l’addition.
Autrefois, j’aurai siroté une eau-de-vie
en feuilletant un journal, puis j’aurai flâné jusqu’à tard dans la nuit
en quête de monuments et curiosités. Autrefois, quand la vie en ville
m’insupportait, que je tournasse à vide, que l’acrimonie me gagnât, la
seule intention d’une excursion dans les Alpes Pennines suffisait à
m’apaiser. Or, depuis que l’insomnie, cette hydre qui m’a dépouillé de
ma jeunesse, est réapparue, cela ne suffit plus, et le temps de mes
nuits se consume sans que je m’en aperçoive : sans pensées, sans
rêveries, seul m’accompagne la perception du jour qui conquiert le ciel,
ce qui me procure une grande fatigue et une faiblesse permanente.
Ce matin — en dépit d’une nuit de
veille, j’arrivai à la gare juste à temps pour ne pas manquer mon train.
Il ne restait de place libre que dans une voiture bondée d’adeptes du
snow-board dont planches et bagages encombraient les plates-formes et le
couloir. Jeunes, colorés et bruyants, tout excités qu’ils étaient par la
perspective d’un week-end de glisse, ils suscitaient un air de fête.
Tant d’enthousiasme gênait deux
randonneurs assis à ma droite, de l’autre côté du couloir : la
quarantaine, brodequins, chaussettes montantes, bâtons ferrés incrustés
d’edelweiss et gentianes de simili argent émaillé, thermos. Ils
faisaient néanmoins contre mauvaise fortune bonne cœur, et ils
échafaudaient leurs futures randonnées murmurant noms et cotes qu’ils
indiquaient de l’index sur une carte géographique jetée comme un plaid
sur leurs genoux. Authentiques bazars d’écussons, leurs vieux sacs à dos
en toile verdâtre témoignaient de légendaires promenades :
Cortina d’Ampezzo,
Breuil-Cervinia,
Corvara, grand Saint-Bernard,
Courmayeur,
col de la Bernina, Chamonix,
Macugnaga,
Saas Fee, Celerina… et
ainsi de suite.
Face à ces deux, une femme charmante
dormait. Âgée d’une quarantaine d’années, elle dégageait une onde
chaude, vitale, qu’un instant me soulagea de mes inquiétudes.
À côté de moi une femme d’à peu près mon
âge lisait La Stampa.
8 Juste avant le coup de sifflet, une jeune mère et sa fille
vinrent s’asseoir face à moi — la fillette, âgée de moins de six ans,
égrena le long du trajet la litanie entonnée dès le départ du train :
« Maman, verrons-nous le Matterhorn ? »
Lorsque nous entrâmes en gare de
Stalden, la Femme à la La Stampa
se leva et regarda par la fenêtre. Sur le quai un adolescent cria :
« Grand-mère, je suis là ». Elle sourit satisfaite : les siens ne
l’avaient pas oubliée.
Jusque-là j’avais profité du journal de
ma voisine, maintenant je m’ennuyais, et les yeux fermés, je me hasardai
à organiser le bruit ambiant en divisant le temps déclaré du trajet
restant par 4’33”.9 Mon calcul mental n’étant pas à la hauteur d’une telle
prouesse (il me fallait déjà soustraire le temps écoulé du temps
global), et avec la faveur du vacarme joyeux des surfeurs, rythmé par le
monotone rantanplan qui montait du rail, mes pensées se défirent les
unes après les autres jusqu’à la plénitude de la vacuité.
Subitement la Fillette s’extasia :
« Maman, regarde le Matterhorn ! ». Le son aigu et joyeux de sa voix
cassa le vacarme des surfeurs des neiges, j’ouvris les yeux et le
paysage saisit mon regard.
Le train n’était pas encore entré en
gare de Zermatt que les deux Randonneurs avaient déjà gagné la
plate-forme ; la machine s’arrêta et ils sautaient sur le trottoir comme
s’ils eussent eu une meute de chiens à leurs trousses. La Femme
Charmante se leva et portée par la foule des surfeurs des neiges,
descendit du train ; comme tout bagage elle n’avait que le sac d’une
boutique de Martigny. Moi, je préférai attendre que ce beau monde eût
débarrassé le plancher. La Jeune Mère aussi : « Laissons à ces jeunes
gens l’aise de débarquer leurs bagages », dit-elle à sa fille. D’une
sagesse exemplaire, la Fillette que son nez écrasé contre la vitre,
regardait par la fenêtre, s’assit et ouvrit un livre d’images : flore et
faune alpine — la cloche bleue vif de la fleur de gentiane aurait pu
contenir le bouquetin qu’imprimé juste à côté, dévalait une pente
abrupte.
Une femme âgée attendait la Femme
Charmante sur le quai : accolades et baisers ; manières pour savoir qui
aurait porté le sac. J’en déduisis qu’étant d’ici, elle revenait voir sa
vieille mère, et l’arbitraire de mon interprétation me ramena à
l’incongruité de mon échappée. “Quel sot, pensai-je, le souvenir d’une
boîte de Caran d’Ache suffit à
modifier le cours de ma vie”, et je ris de moi-même.
Mon brusque saut d’humeur interpella la
Jeune Mère : « À quoi doit-on tant de bonne humeur chez quelqu’un qui
semble avoir un grief même à l’égard de la lune ?
— Je ris du peu de pertinence du
prétexte qui m’a induit à entreprendre ce voyage.
— La pertinence n’a rien à faire dans un
choix. Pour son cinquième anniversaire, ma fille a demandé en cadeau le
Certificat des Glaciers, croyez-vous qu’elle sache pourquoi ?
— Elle semblait impatiente de voir le
Cervin.
— Quel enfant ne le serait pas ? »
Lorsque nous descendîmes du train, la
Femme Charmante avait disparu ; les deux randonneurs consultaient un
panneau à la recherche de leur hôtel ; la foule des surfeurs des neiges
se pressait à l’entrée de la gare d’où part le train qui monte au
Gornergrat.
Une calèche attendait la Jeune Mère,
enthousiaste la Fillette prit place et pendant que le groom chargeait
leurs bagages, puisque me taire semble contraire à ma nature, je
suggérai à la mère qu’une image avait peut-être charmé sa fille.
Contre toute attente, elle me regarda
émerveillée : maintenant tout s’expliquait. Sa fille avait trouvé parmi
ses vieilles affaires les cartes postales qu’elle achetait en souvenir
de ses vacances à la montagne et l’avait interrogé à propos de ces
lieux. Depuis elle avait passé son temps en glanant des informations sur
les Alpes : « Il faudra néanmoins que je découvre par qui la notice du
Certificat des Glaciers lui est arrivée », conclut-elle.
“Pourquoi, pensais-je, le plus souvent
les parents ne sont pas au fait des pensées de leurs enfants ?”.
Heureusement, ayant enfin chargé le bagage, le groom invita la Jeune
Mère à prendre place et nous nous saluâmes — j’ai échappé de justesse à
l’un de ces dégâts que mon incorrigible franchise aurait pu provoquer
car jusque-là, par un considérable effort de volonté, j’avais retenu mon
interrogation.
Je remontai la Bahnhofstrasse —
transformations, rénovations, nouveautés — tiens, un
McDo ! C’est la basse saison,
et l’hôtel Monte Rosa est
fermé, le Schweizerhof aussi,
et le Derby affiche complet.
L’envie me manqua de chercher plus loin, et je repliai sur le
Gornergrat, sur la
Bahnhofplatz, qu’offre des chambres à prix réduit : j’aurai pu
m’épargner la peine d’aller jusqu’au but de la rue.
À la réception, le voyageur est
accueilli par une vilaine vue du Cervin, un caprice pseudo Fauve aux
couleurs criardes. Personne derrière le comptoir, le bar fermé. Je
regardai autour de moi : poste Internet improvisé dans un recoin ;
grande salle de socialisation avec une collection de fauteuils
singulièrement disparates et tableautins de caractère à profusion aux
murs — la surabondance de voilages (doublés de rideaux), camoufle des
vagues influences corbuséennes.
La patronne fit finalement son entrée et
me demanda si je préfère vivre en ville ou à la montagne,
question qui avait tout l’air de n’être posée que pour venir à bout de
sa timidité et dissiper la gêne.
J’aurais volontiers hasardé la boutade
que j’avais sur la pointe de la langue, mais cela l’aurait embarrassée
encore plus, alors je lui répondis que fourbu comme j’étais, il m’était
parfaitement égal d’être ici ou là. Satisfaite, elle m’offrit une
chambre avec vue sur le Cervin : une chambre avec vue en
récompense d’une bonne réponse ?
À l’étage ni voilages ni rideaux : rien
ne cache les influences du maître de La Chaux de Fonds. La médiocrité de
l’habitat collectif moderne s’expose en majesté, et l’on identifie
aisément où il y a eu malentendu de la part des épigones. Le couloir est
paré de vieilles photos des lieux mythiques des Alpes Pennines :
Cervin-Matterhorn,
Castor et Pollux, Dent
d’Hérens, Dufourspitze,
Gornergletscher, et une vue aérienne du massif du mont Rose, se
côtoient sans respecter l’ordre géographique. Le dessein de dissimuler
la pauvreté des murs est tellement désespéré que le sentiment
d’oppression que je ressent s’intensifie.
Chambre d’une propreté méticuleuse. Rien
ne manque et rien n’y est en trop, on dirait une cellule de chartreux
agrémentée de TV ; pas de bible sur la table de chevet : il m’est arrivé
de tomber pire que ça.
J’entrepris mon rituel d’occupation des
lieux : éteindre le témoin de veille du téléviseur ; ouvrir la fenêtre ;
déposer dans le coffre-fort mes clefs USB, le passeport, le manuscrit de
Comptine (le projet que
j’aurais dû présenter à l’Homme Pressé), mon cahier de brouillons, et le
manuscrit de L’apprentissage de
l’errance (un exercice d’égotisme assez mal fichu) ; défaire le lit
; éparpiller les quelques choses que j’ai fourrées au hasard dans ma
valise.
Mon chenil organisé, je descendis faire
mes courses à la Coop :
pommes, amandes et noisettes, figues et abricots sèches, chocolat, lait,
beurre, pumpernickel, miel, une miche de pain valaisan, un pack de
bières sans alcool ; et pour la transgression, un saucisson tessinois et
deux gendarmes ; des piles pour le magnétophone car à force de dicter
des notes j’ai achevé ma réserve. Malheureusement je n’ai trouvé nulle
part les bandes magnétiques au pas de mon magnétophone. Dans un magasin
in (high-tech à
profusion), le vendeur s’offrit à le commander. Ignorant la durée de mon
séjour, je déclinai. Il me faudra conserver la seule bande dont je
dispose pour l’essentiel, tout écrire à la main et ce qui est pire,
conserver le souvenir de mes journées jusqu’au soir.
J’ai oublié de remettre la clef de la
cave à sa place et Elizabeth pourrait en avoir besoin. Chez le
buraliste, je demandai à acheter une enveloppe bulle, et pendant que la
caissière fouillait dans ses tiroirs, mon œil s’attarda sur la vitrine
climatisée où sont conservés les cigares
Davidoff. Que Lénine eût été
l’un des premiers clients de la boutique genevoise du père de Zino m’a
toujours amusé : « Luxe, calme, volupté, révolution », pensais-je, et
les cigares restèrent dans la vitrine du buraliste.
Mes velléités épicuriennes remballées,
j’achetai l’enveloppe bulle, une carte postale pour Elizabeth et une
carte Zermatt Gornergrat 1 :
25 000. À l’acte de payer le présentoir à journaux attira mon
attention, et je me trouvai hors du magasin avec entre les mains
le Monde,
le Temps, la Repubblica.
En revenant du bureau de poste, je
tombai sur l’ardoise du restaurant
Pollux qui vantait :
OSSO BUCO
CON
RISOTTO ALLA MILANESE
Tout réfractaire que je suis aux
évocations affectives de ma langue mère, le classique de la composition
ne me laissa quand même pas indifférent, et mes bonnes résolutions (me
reposer, dormir) aussitôt oubliées, je franchis le seuil du restaurant.
L’intérieur ne déroge guère aux
meilleures traditions populaires de la Suisse : mélange de mobilier
rustique ancien et de fonctionnel moderne, bibelots et chefs-d’œuvre du
kitch montagnard à foison. Magnifiques et souriantes, à la page (belle
coupe de cheveux, vêtements griffés), les serveuses n’ont néanmoins pas
renoncé à l’effet gracieux du tablier en dentelle ; trois ouvriers,
tirés aux quatre épingles dans leurs bleus de travail — comme les
ouvriers suisses seuls savent faire — fumaient une dernière cigarette
avant la reprise du travail ; quelques retraités jouaient à yass en
sirotant leur verre de fendant, d’autres lisaient le journal local et
épiloguaient d’un air désabusé les nouvelles.
L’ambiance y était détendue et
accueillante : pas d’hostilité ni de suspicion. Après le repas
affligeant d’hier soir, la normalité de ce lieu me rassura : dans les
attitudes du peuple montagnard on reconnaît des nouvelles nuances et une
plus grande désinvolture que par le passé, l’esprit reste néanmoins ce
qu’il était il y a quarante ans, et ce n’est pas plus mal.
Le patron m’annonça que le cuisinier
n’était plus en service, cependant il m’invita d’un geste de la main à
prendre place et m’engagea à attendre le temps qu’il aurait fallu pour
qu’il arrange ça. Puis il
disparut, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il
rappliqua avec un osso buco
cuisiné dans la meilleure tradition milanaise (avec écorce de citron
râpé et persil plat en finition, s’il vous plaît), couché sur un lit de
risotto dont la couleur déclarait que le patron n’avait pas été chiche
de safran — désormais même dans les restaurants du Milan populaire, où
l’on prétend respecter les traditions culinaires et l’idiome rustique,
on n’est pas aussi bien servi : il y aurait-il des aïeux Lombards en
amont du patron ?
Je me souvins d’un pizzaïolo de Besançon
qui façonnait une pizza et des pâtes fraîches d’un goût qui était déjà
rare dans l’Italie des années soixante. Je me souvins de sa béatitude —
mi-simulée, mi-sincère — lorsqu’en jonglant avec la pâte à pizza, il
laissait traîner son regard sur le canevas d’une narration populaire
faite de cartes postales et d’images pieuses punaisées à une poutre d’où
— archétypes de ces cornes vermeilles prisées contre le mauvais œil,
tant répandues chez les Napolitains — retombaient aussi des riches
grappes de piments rouges.
Le temps du repas, mon esprit fut
surtout occupé par le souvenir d’un touriste, que je rencontrai lors
d’un voyage en train, entre Milan et Berne. Un New-Yorkais, d’origine
italienne, qui avait fui d’une bourgade du sud d’Italie pour rejoindre
Berlin où le voisinage d’autres Américains l’aurait rassuré car
l’intrication des murs et des ruelles de
là-bas l’avait atterré ; les
regards et les sourires ironiques des gens, leur comique sophistiqué et
grave ; l’éros élégant et obscur répandu sans embarras, lui avaient
glacé le sang.
Ses attitudes évoluées, le regard
complaisant qu’il portait sur la société européenne qu’il traitait de
primitive, contrastaient vivement
avec le dialecte sicilien bourré d’archaïsmes qu’il parlait.
Il était pourtant persuadé de parler italien, et puisque
là-bas personne ne le comprenait, il avait supposé qu’à l’école,
l’on n’enseignait que le dialecte. La nourriture aussi l’avait déçu :
ses grands-parents étaient
Italiens, ils connaissaient la cuisine de chez eux, tout de même !
Et que dire des mémoires familiales et des trames du destin des siens,
si chères à sa mémoire, dont personne ne se souvenait ? Enfin, son
retour au pays avait fait fiasco !
Descendant de migrants de la toute
première heure, ce New-Yorkais avait le désavantage sentimental de vivre
dans l’aura de traditions, mœurs et croyances que pour ce qui est de la
langue, de la cuisine, des coutumes avaient conservées beaucoup
d’authentique — si l’on appréhende toute survivance comme authentique.
Mais entre-temps le pays d’origine était devenu autre chose (c’était la
fin des années soixante-dix, et modes et mœurs divergeaient déjà de peu
d’un endroit à l’autre, un trou perdu valait Rome, Londres, New York),
et ce pauvre revenant qu’espérait retrouver sa Patrie Première, n’avait
trouvé dans la vie ordinaire de ses payses qu’un doublon de son
quotidien : filles et garçons se pavanaient en jeans ; il y avait des
voitures partout ; de la porte grande ouverte du
Bar Centrale sortait les mêmes
chansons qui passaient à la radio lors de son départ de New York ; les
salles de cinéma programmaient des films dont parlait le
New York Times.
Que cherchait-il dans ce
là-bas transfiguré par les
récits nostalgiques des premiers migrants ? une justification
transcendante au départ des siens ? les rituels archaïques et la
religiosité malfaisante encore vivaces aux USA ? cherchait-il simplement
à se rassurer quant à la qualité de sa vie en la confrontant au
quotidien de ses pays ?
Je n’en sais rien, j’ai néanmoins côtoyé
assez de migrants pour savoir que quand leur âme a pris racine ailleurs,
ils sont tenaillés par l’aporie parce que leur panorama domestique
grouille de survivances et qu’ils les pratiquent à la
va-comme-je-te-pousse. Ils conjecturent d’un lieu mythique où seraient
conservées les traces du souvenir dont se nourrit leur imaginaire —
certains croient même possible que la vie en ces lieux se soit figée
avec le départ des leurs, et ils s’étonnent lorsque dans le lieu réel,
ils trouvent des manières nouvelles greffées sur le vieux cep.
Émigré récent, parti pour être ailleurs,
je ne cultive pas une image idyllique d’un mythique chez nous, et
le sentiment de perte à chaque instant relaté par les migrants, ne me
hante point. Certes, je n’irai pas jusqu’à prétendre que je suis
indifférent au souvenir des arbres, des bancs publics, des fontaines,
des vieux cafés et des ruelles du Quartier milanais où j’ai grandi.
Cependant quand la modernisation bouleversa mes repères, bien que la
perte d’une partie essentielle de la légende milanaise m’ait attristé,
je n’en fis pas des montagnes et je rangeai la mutation dans l’ordre des
choses.
Aurais-je dû m’abstenir de dire à ce
touriste que ces traditions, mœurs, croyances ancestrales, tant
affectionnées chez lui et ici longtemps niées, les Offices du Tourisme
les avaient recyclées, et les mettaient maintenant en scène à
l’intention de touristes en retard sur le
Grand Tour, des pérégrinations
des visiteurs d’un jour et des revenants nostalgiques ? Aurais-je dû
m’abstenir de lui dire qu’hors des nuances mélo qui sentimentalisent les
retrouvailles et les discours commémoratifs, il n’était qu’un accident
venu raviver une blessure d’amour-propre jamais vraiment guérie ?
Ma fatigue estompée par le repas, je
divaguai au hasard jusqu’au cimetière où reposent les alpinistes tués
par la Montagne. Beaucoup de
choses ont changé depuis mon dernier séjour ici, mais tout il y est
changé et rien n’a changé, et j’en remercie le paroxysme expressif
européen, nos constantes culturelles toujours prêtes lorsqu’il s’agit de
culbuter les lieux communs plus abusés avec comme seul point d’appui
l’agonie cyclique du Phénix.
La ville est interdite aux voitures
(moteur à explosion), et l’on s’habitue tout de suite à l’absence des
bruits et des odeurs du trafic urbain. Malheureusement commerçants et
grooms pressés foncent plein pot sur leurs voiturettes électriques, on
ne les entend arriver qu’au dernier moment et c’est surprenant. Ainsi,
lorsque la voiturette de l’hôtel
Derby m’effleura, mon don naturel pour l’insulte ciselée prit
aussitôt le dessus.
Une voix féminine fit écho à ma grondée
: « Ce ne sont que les pauvres survivances du machisme motorisé, vous y
ferez vite ».
C’était une jeune femme âgée de
vingt-trois, peut-être vingt-cinq ans : élégante, sereine, intense et
vaguement distraite ; olympienne ; un beau pit-bull fauve bringé en
laisse.
Nous parlâmes chiens quelques instants.
Moi-même je partage mon logis avec un de ces supposés cerbères, et j’ai
observé qu’ils sont un rien hargneux mais pas bêtes du tout et
paisibles ; qui plus est, la nature les a doués d’une mémoire
remarquable, ce qui leur donne la faculté d’agir avec beaucoup d’à
propos s’ils ne sont pas stressés.
Après les présentations (elle s’appelle
Léa et sa chienne Pietrabruna) la conversation se déplaça vers les
charmes de la Montagne, et
elle s’abandonna au lyrisme : sa vision du Cervin est inspirée et la
narration bien construite ; avisée jusqu’à l’évocation d’une incertaine
oréade, dommage ne pas l’avoir enregistré.
Que quelqu’un sache encore imaginer une
nymphe des montagnes me toucha, mais j’étais en colère contre moi-même
parce que je pataugeais dans la mélancolie, et je m’emportais contre
cette même modernisation que je venais juste d’apprécier entre moi et
moi-même : « Lors de mon dernier séjour ici, moi et ces montagnes, nous
n’avions plus rien à nous dire. Les premiers signes de décadence se
manifestaient, on s’efforçait de rendre la montagne plus proche aux
nouvelles nécessités ludiques, et je ne partageais point l’état d’esprit
qui accepte la comédie du présent en laissant à un Cimetière
l’expression d’une gloire révolue. Passe que désormais les vacanciers
s’organisassent en groupes pour faire du trekking sur des sentiers
balisés et sécurisés, mais que des guides expérimentées accompagnassent
au sommet n’importe qui eût pu payer leurs services m’outrait car la
force de la surprise aveulie, ils mettaient la
Montagne, jadis réputée
difficile d’accès, à la portée d’excursionnistes qui ne faisaient pas le
moindre effort pour le mériter. La démocratisation des arts me semblait
opportune : si nous voulons prendre des risques, lancer un défi sur un
terrain inconnu, nous pouvons le tenter entre nous et nous-mêmes. Mais
pour l’adolescent tardif que j’étais, le Cervin demeurait dans l’ordre
du fabuleux, et aujourd’hui l’absence de voitures met en évidence
l’anachronisme de mon ancienne approche. Moi qui refusais tout
mysticisme, je ne voyais dans la Montagne que l’idée d’un monde possible face à la vie comme elle
nous était donnée.
— La
Montagne des Montagnes est
une Cité Céleste, dit-elle, mais lorsqu’on en est loin, on oublie
l’impression suscitée par cette masse imposant qui domine le panorama et
on songe à l’affronter, toutefois, même si la modernité a réduit l’idée
de risque à peu de chose, on n’affronte pas la montagne le cœur léger,
il vous faut recouvrer le bon pas et l’endurance. »
“Comment a-t-elle compris que je me
promets de retrouver la force pour tenter une dernière ascension ?”,
pensais-je, mais je me rattrapais : « Je ne songe pas à l’exploit
sportif en solitaire », lui dis-je, et la voilà rassurée.
Avant de rentrer à l’hôtel, j’achetai le
nécessaire pour la randonnée : brodequins et chaussettes adéquates,
bâton ferré, thermos, sacs à dos. Le vendeur évalua vite mon état
physique et me fit part de ses inquiétudes : « Je vous rassure… et puis
zut ! ai-je vraiment l’air si bête ? »
Dimanche, 31 octobre.
Rêve du rat d’or.
Assise dans l’herbe, à l’orée du bois d’Hermance
10, Elizabeth contemplait
les virevoltes d’un muscardin entre les branches d’un noisetier.
Le meilleur choix, pour ma première
randonnée, ne pouvait qu’être la mi-côte du versant ouest de la vallée,
mes yeux ont néanmoins vu plus grand que mes jambes puissent endurer, et
bien qu’il ne s’agisse que de la montagne à vaches, à Zmutt, vaincu par
la fatigue, je fis demi-tour, et ma prévision d’arriver au Schwarzsee,
en passant par Zmutt et Hermettji, tomba à l’eau. À mi-chemin déjà, une
crampe m’avait obligé à m’arrêter près des ruines d’un de ces mazots sur
l’alpage qu’adolescent, je rêvais habiter (maintenant que je pourrai
l’envie me manque : justement parce que je pourrai ?).
L’habitude alpine de saluer tout passant
que l’on croise perdure, et ce soir, je dînai au
Derby avec Anton (bel homme,
grand, éduqué, bon goût, bonne conversation, original, beaucoup de
charme). Nous nous sommes rencontrés à la sortie de Zmutt, et de fil en
aiguille nous avons lié sans peine une amitié de vacances (j’aime
beaucoup les vieux Suisses, leur aisance à communiquer avec les inconnus
ne finit pas de m’étonner, cela diverge tellement de l’image qu’ont
d’eux les étrangers !).
Lors de notre soirée la conversation ne fut que la prolongation des variations sur tout et rien de l’après-midi, jusqu’à ce qu’Anton mette sur la table un sujet pour le mois insolite, qu’accompagné d’un sourire narquois avait tout l’air d’une provocation, le Zibaldone — œuvre peu lue et encore mal connue de Leopardi. 11
L’effet de manche de mon commensal
échoua : le Zibaldone,
m’accompagne depuis l’enfance parce que mon père possédait une édition
de 1922 de ce monument dédaléen, et il le traitait en livre oraculaire.
Que l’on puisse conférer les qualités du
livre oraculaire à la trace d’une pensée qui se constitue, amusa
beaucoup Anton, la conversation se polarisa sur cette faiblesse
raisonnablement ingénue mais passablement répandue, et nous tombâmes
d’accord : puisque c’est le consultant qu’interprète la réponse,
n’importe quel système suggérera toujours le bon choix. Ce qui est drôle
c’est que jamais personne n’applique à la lettre la réponse de
l’oracle : rares sont ceux qui dégagent leur responsabilité et laissent
faire aux dieux, la majorité se ménage des sorties de secours et du
coup, l’amplitude de la marge de dégagement offerte par choix dénature
l’acte oraculaire. Notre relation reposait maintenant sur des bases
d’affinité.
Lundi
1er novembre.
J’ai assez bien dormi, cinq heures
peut-être, mais je ne me souviens pas avoir rêvé. Mon démon familier
m’a-t-il abandonné ? Une meilleure explication ne serait-ce que ma
perception instinctive de la réalité fait relâche ?
À la sortie de Zermatt, sur le chemin
qui mène à Trift, je rencontrai Anton. Il se dit étonné d’avoir
rencontré un Italien silencieux, solitaire et qui plus est, agnostique
(nous avons effleuré l’argument hier soir), parce que d’habitude, les
Italiens forment des groupes turbulents et, fait qui ne finit pas de
l’amuser, l’on trouve des croyants chez les communistes aussi. Lorsqu’un
Italien est seul et silencieux c’est qu’il fait la tournée des églises
romaines : le top du chic des vacances du bon chrétien.
L’étonnement absorbé, nous parlâmes
littérature de la Suisse, et qu’un étranger s’y intéressât combla Anton
de bonheur.
Mon intérêt pour la littérature de la
Suisse remonte aux années soixante, quand Enrico Filippini
12 me parla de Gotthelf et de Walser, depuis j’ai en affection
l’Araignée noire
13 et l’Institut
Benjamenta
14, et je me tiens à jour.
Anton me demanda si je suis écrivain.
Abusé par la politesse, je lui dis que je suis artiste, sans autres
précisions. Malheureusement l’idée que les artistes se complaisent à
parler de leur œuvre persiste, ce qui provoqua la question obligée à
propos de ma démarche (mot qui
me fait toujours sourire car je ne peux ne pas imaginer le dandinement
du canard), il comprit néanmoins ma répugnance à parler travail, et me
justifia même puisqu’il soupira : « Ah ! l’Angst ».
Mais
Angst est un raccourci faussement valorisant qui nous relie
fatalement à une certaine idée de la modernité parce que
Angst, l’usage poétique qui en est fait, évoque une émotion
raffinée, tandis que les mots
angoisse et angoscia nous
renvoient à un état pathologique ou à des émotions primaires. Disons que
je souffre de lassitude chronique, et puisque les spectateurs me
fatiguent encore plus du travail, je refoule toute pensée qui pourrait
m’induire à l’expression.
Anton sourit, cela lui semble plus
honnête, il lui paraît néanmoins délicat de nier que la découverte de la
finitude puisse nous angoisser. Et il sourit encore, mais amer, lorsque
je lui dis que puisque la finitude n’est qu’une évidence, sa
reconnaissance n’angoisse que ceux qui ne réfléchissent même pas en
lisant la bande dessinée de leur journal.
Un rien péremptoire, l’argument ramena
la conversation à la littérature.
Saisi par
Vaud de Pizzuto15, l’un de ses anciens élevés lui a vanté la rigueur de ce
prosateur en des termes si élogieux que pris par l’envie de le lire,
après mille atermoiements (l’élève en question évolue dans quelque
cercle snob) il a affronté Pagelle,
en italien.
J’étais admiré et déconcerté parce que
j’ai vu beaucoup d’Italiens s’enliser dans la prose de Pizzuto. Mais
Anton m’assura que son italien était bien meilleur que son français. Le
langage épuré de Pizzuto et sa maîtrise de la forme, lui ont coupé le
souffle. « Mi ha lasciato senza parole », a-t-il dit… les accents à leur
place ! ».
Son italien est pour de bon meilleur du
français que nous parlons (les sonorités allemandes qui colorient le
sien, mêlées à mon accent italien teinté du chantant du genevois et des
raideurs du français parlé en Alsace l’amusent beaucoup), mais par
accord tacite nous poursuivons notre conversation en français. C’est
conforme à l’équité, puisque je ne parle pas l’alémanique ni le
Schwyzertütsch, cet étonnant amalgame de dialectes que j’aime écouter
comme une musique. Par ailleurs, les langues rhéto-romanes aussi me
fascinent, seulement je les comprends par bribes, ce qui m’empêche
d’apprécier la danse des phonèmes, et c’est peut-être pour ne pas perdre
ce plaisir que je m’obstine dans mon refus d’apprendre l’alémanique.
Nous sortions du
Derby et nous nous disions au revoir, quand Léa traversa la rue. Je
répondis au signe de la main qu’elle me fit et Anton me regarda
interloqué : « Elle fuit toutes conversations, dit-il, ne parle à
personne, rejette la moindre gentillesse, et la voici qu’elle vous dit
bonjour ! ».
Le récit de l’incident évité de justesse
avec la voiturette électrique lui fit lever les yeux au ciel ; entendu
le commentaire de Léa, et il acquiesça : « Ils conduisent à tombeau
ouvert, sans prendre garde aux piétons. »
En réalité c’était aussi ma faute, car
la chienne de Léa m’avait distrait. Et puisque
Dynamisme d’un chien en laisse16 est l’un des tableaux que je m’essaierais à voler si j’étais
un cambrioleur de haut vol, lorsque je vis sa chienne, mes jeux fatigués
restituèrent l’effet muybridgien du tableau. Qui plus est, Léa ressemble
à Elizabeth jeune à s’y méprendre, même dans l’approche des choses, et
jusque-là rien d’étonnant, étant Suisse par son père, Elizabeth porte
les inévitables traits culturels. Ce qui me trouble le plus c’est
Pietrabruna car elle est la copie d’Oohna, la chienne d’Elizabeth. Elle
lui ressemble tellement qu’hier j’ai bêtement cru l’avoir associé à des
images qui me sont familières. En les revoyant aujourd’hui, je suis
soulagé, je n’ai ne pas rêvé les yeux ouverts.
Mon récit amusa Anton qui voulut
néanmoins m’assurer : je goûte aux désavantages de l’âge, lui-même il
voit sa mère partout, et le plus fort c’est qu’il la voit jeune femme,
image qu’il n’a que d’après les photos.
J’insistai : « Léa ressemble à
Elizabeth, et Pietrabruna à Ohana à s’y méprendre ». Alors, il se
caressa le crâne, comme un vieux singe surpassé par un événement
inattendu, il jeta un coup d’œil à la jeune femme qui s’éloignait et
commenta : « Pas étonnant, la beauté nous séduit ».
Le sourire malicieux qu’accompagna sa
réflexion me fit comprendre où il voulait en venir, et pour qu’il n’y
ait aucune méprise de sens, je lui montrai la photo d’Elizabeth à l’âge
de vingt-cinq ans et celle d’Oohna. Il regarda les photos et il resta
bouche bée : « Ceci est un fait, dit-il, le même air distrait, et le
type de beauté n’est pas banal, qui l’eût cru ? »
Mardi 2 novembre.
Excursion étonnamment silencieuse avec
Anton. Nous fîmes une halte près de Hermettji, déjeunâmes des fruits et
bûmes du thé assis au même le sol. Quand je lui tendis la main pour
l’aider à se relever, il se plaignit d’une courbature dans le dos. Nous
fîmes demi-tour et le projet d’arriver au Schwarzsee tomba encore à
l’eau. La courbature guérie en marchant, vers les quatre heures nous
goûtions au Derby dans un silence persistant.
Dans la rue Anton cassa le silence, et
le motif de son mutisme fit finalement surface : « Déjà l’idée qu’une
personne puisse avoir un double d’un autre âge n’est pas rassurante. Que
ce double puisse choisir une chienne qui est le double de la chienne
choisie par… disons l’original,
c’est carrément inquiétant », et il n’a pas dormi de la nuit !
Le sujet nous rapprochait dangereusement
à quelque chose de métaphysique et j’en tremblai, une chance heureuse
voulut néanmoins que la vitrine d’un magasin d’articles de sport attirât
l’attention d’Anton. Une collection de lunettes de soleil jaillissant
d’un futur conjectural y était mise en valeur par l’affiche de
2001 : l’Odyssée de l’espace.
Il me demanda si j’avais vu ce film, et la conversation prit un autre
chemin. Hé bien, minces ! nous y sommes passés tout près !
Anton ne vit
2001 que lors de la mort de Kubrick. À sa sortie, il avait mal jugé
l’homme et l’œuvre. Il ne rajusta son opinion que le jour où un ami le
traîna — littéralement — voir
Orange mécanique. Ce film lui révéla le cinéma, avant il
n’envisageait de voir un film que pour se distraire. Depuis il n’a pas
manqué un seul film de Kubrick : il lui semble qu’il soit un grand
humaniste.
Ramené au soixante-huit par
2001, Anton m’avoua mal
comprendre la pensée subjacente au Mouvement Beat, et nous revoilà assis
devant un café. À l’époque, jeune professeur captivé par la possibilité
d’un monde meilleur, puisque tout lui semblait évident, il avait suivi
le Mouvement Estudiantin, où l’on regardait au Mouvement Beat avec
suspect.
Pour ma part, je suis un ancien du
Mouvement Beat, et j’ai toujours eu du mal à comprendre le Mouvement
Estudiantin, alors mon analyse ne peut être que partisane : « Autant que
j’en puisse juger, sous leur soixante-huit il n’y eut pas une pensée, du
moins une pensée digne de ce nom. Chez qui le blâme non plus d’ailleurs,
et que les réacs cachent leurs échecs derrière les présumés méfaits du
soixante-huit nous apprend toutes les limites de leur pensé. Il me
semble que l’étincelle de départ seule eut un sens car, après
l’expulsion de Cohn-Bendit, il apparut qu’en amont des étudiants il n’y
avait qu’un collage de vieilles tournures, divagations morales, crises
d’identité au seuil du ridicule, attitudes fourbes, affectations,
virtualités et velléités révolutionnaires, ferments politiques dont les
dates limite avaient expiré depuis belle lurette. Le soixante-huit des
étudiants ne fut qu’une révolution manquée dont les rescapés parlent
avec enthousiasme parce que l’enjolivement du souvenir est l’attribut
saillant dans la représentation que le bourgeois moyen se fait de ses
prouesses. Dans les faits, maints opportunistes spéculèrent sur le
malaise profond de la société et se posèrent en conscience du monde. De
surcroît, ces prétendus beaux esprits appelaient à la fin de la société
de consommation tout en consommant plus de ressources que nécessaire, ce
qui ne les différencie point des bourgeois et des réactionnaires qu’ils
méprisaient tant et dont ils ont depuis reproduit les mœurs : c’est la
marque d’une maladresse terrifiante. Si l’on y ajoute la violence
dégagée par quelque excité, on ne peut que compatir les rares
exceptions. Enfin, soixante-huit ne fut qu’une révolution manquée, une
parmi tant d’autres, et ce n’est pas à cause du soi-disant désastre
qu’ils auraient produit dans la société, que j’en veux aux
soixante-huitards. Je leur en veux de ne pas avoir compris que cette
fois-là, quelque chose aurait pu changer pour de bon.
— Votre résumé est cruellement sinistre,
quelques nouveautés le mouvement estudiantin l’a apportée, je dois
néanmoins l’admettre, nous n’avons répondu qu’incidemment aux nouvelles
questions de société, nous nous sommes fait l’écho des vieilles réponses
politiques.
— Les étudiants ont surtout négligé leur
histoire, c’est le plus grave des manquements. Les pauvres ! beaucoup
d’entre eux ils n’ont fait que participer à un gigantesque happening, et
ils croient avoir cassé on ne sait quoi, mais ils n’ont cassé,
indirectement, que le mouvement ouvrier. Casser les concepts sclérosés
subjacents aux structures sociales aurait été une vraie révolution.
— Ce que les hippies avaient préconisé,
mais avec l’assassinat de Sharon Tate cette tentative-là aussi échoua.
— Déjà l’idée de casser les concepts
sclérosés subjacents aux structures sociales ne vient pas des hippies,
mais du Mouvement Beat qui reprit les fondamentaux des avant-gardes, car
les historiens s’obstinent à taire que tout était déjà joué en dix-neuf
cent vingt, et que suite à l’arrivée des fascismes, toute avancée fut
refoulée. Revenons à l’assassinat de Sharon Tate, il ne pouvait en être
autrement, elle était en haut de la vague et Manson se prétendait
hippie, et puisque le plus souvent le public se méprend et personne n’a
fait les nécessaires nuances, nous en sommes à spéculer sur un préjugé.
L’on ne peut effacer le jugement social, il n’est cependant pas question
de donner à Manson la satisfaction d’avoir été la cause de
l’effondrement du Mouvement Beat. Pour beaucoup d’entre nous, l’aventure
ne finit qu’avec l’assassinat de Meredith Hunter,
17 puisque pour ce qui nous concernait, nous pensions avoir
défait les structures subjacentes au racisme, mais les Hell’s Angels
montrèrent qu’il n’en était rien. Pendant un temps, nous cherchâmes à
nous différencier des hippies car ces babas n’avaient pas pris la mesure
de la transgression des Hell’s Angels. Face à l’absence d’une réaction
crédible, les plus radicaux d’entre nous se dissocièrent de tout ce que,
de près où de loin, ramenait au Mouvement. Cependant les premiers signes
de scission avaient déjà surgi lorsque les hippies firent référence à
l’innocence, ce qui coïncidait avec l’atténuation du caractère d’urgence
qu’informait notre action. C’était le debout de l’effondrement : c’est à
partir de là que j’ai pris mes distances.
— L’histoire du vingtième siècle a
aliéné notre cœur de l’innocence, vous êtes intraitable là-dessus
j’imagine, et vous vous êtes réfugié derrière ce masque du hipsterique
18 narcissique que vous portez si bien aujourd’hui encore ! ».
Le jeu de mots d’Anton aurait dû me
faire réfléchir à la vie que je mène, seulement une autre pensée
m’occupait en cet instant : quelques références communes ne justifient
pas que l’on mette les beatniks et les hippies dans un même panier. Et
puisque dans les faits les hippies n’ont pas leur place dans le
Mouvement Beat, je me lançai dans une suite de distinctions plus ou
moins subtiles, qu’Anton eut du mal à saisir. Délicats de le lui
reprocher car à ce propos, même les rédacteurs des encyclopédies et
dictionnaires pataugent dans l’équivoque. Je m’efforçai d’être précis :
« Les hippies pratiquaient un communisme féerique et flamboyant sans se
gêner des écueils qui vont avec les doctrines du collectivisme. Partage
des tâches ? Sexualité libérée ? Tu parles ! dans leurs communautés
l’exploitation des sots et des ingénus était monnaie courante. Par
contre nous n’étions que des types foutus et nous le savions, ainsi nous
ne nous voulions pas dans le vent ou à la page.
— Vous appeliez quand même à
l’expérimentation d’espaces où la misère originelle se serait effacée.
— Oui, cependant notre fascination pour
la marginalité ne fut pas esthétique.
— Ne doit-on pas votre échec au fait que
vous viviez la précarité comme exercice de style ?
— Pas du tout ! Nos prédécesseurs avaient survécu à l’assassinat de John Kennedy, si Manson et les Hell’s Angels n’eussent caché leur racisme derrière des masques ambigus, l’ingénuité et la non-violence n’auraient pas eu une si grande part dans le jugement social, et pour foutus que nous eussions été, nous aurions pu survivre aux assassinats du Révérend King et Robert Kennedy ; d’autres avatars auraient été possibles. Malheureusement le passé a horreur du conditionnel : Helter Skelter 19 et splash ! 20
— Et sous l’empire de la colère vous
avez définitivement quitté le mouvement.
— J’ai coupé mes cheveux. Le mode de vie
néanmoins reste, il s’agit pour moi de pratiquer d’autres marges.
— Est-ce que vous gardez la nostalgie de
vos rêves ?
— Nous étions partis avec quelques
livres et nos rêves, mais nous avons vite compris que nous ne pouvions
pas avoir de rêves, comment aurions-nous pu en avoir ?
— Qu’est ce que vous pouvez dire de
l’expérience de la route ?
— J’ai vu de gens sortir des rangs se
perdre et mourir pour rien, d’autres rentrer dans l’ordre et manœuvrer
pour une meilleure position dans la hiérarchie, rien qui vaille la peine
d’être retenu.
— Ce que je me prêtais à entendre. Il y
a eu un événement précis qui vous incita, vous, à prendre la route ?
— Le monde me déconcertait, c’était la
meilleure façon de l’éviter.
— Être dans le monde pour le fuir ?!
— La route fut un lieu d’ascèse, certes,
mais je me suis vite détrompé. Nous n’avions aucune possibilité de
réalisation et fuir aurait été méprisable : il y a toujours un autre
monde derrière l’apparence, et à chaque fois on croit que c’est la plus
grosse merde dans laquelle l’on puisse avoir mis les pieds.
— Nous ne sommes jamais à l’abri. Le
temps reparti ne permet pas la moindre erreur et nous sommes condamnés à
le vivre, peu importe où nous mettons les pieds. »
Il se faisait tard, embarrassé par les
brodequins, je voulus rentrer, sur quoi Anton m’invita pour le dîner.
Prétextant fatigue, je déclinai l’invitation, espérons qu’à notre
prochaine rencontre son attention se porte sur autre chose, le souvenir
de ces années-là me met de mauvaise humeur.
Je dînai, au frais sur le balcon.
Mercredi 3 novembre.
Aujourd’hui Anton avait à s’acquitter de
quelques tâches ménagères. J’ai marché seul jusqu’à Trift, et lorsque
vers les seize heures je suis rentré, il m’attendait à l’hôtel. Ses
vacances virent à leur fin, et avant de partir il voudrait se régaler
d’une raclette au Pollux :
« C’est un plaisir, dit-il, que l’on ne peut goûter avec la seule
compagnie d’une bouteille. »
Soirée au
Pollux. Raclette et Johannisberg. Divagations culinaires. À la fin
du repas nous demandâmes deux kirschs. Anton sortit de sa poche un étui
à cigares et m’offrit un magnifique Corona que je refusai. La fumée me
dérange ? Non, la fumée ne me dérange pas. J’ai été un grand fumeur, et
j’ai arrêté. Lui, il a
essayé plusieurs fois sans succès, maintenant il se contente d’un cigare
de temps à autre, mais le tabac lui manque, alors il marche beaucoup,
même en ville. Je le comprends et sans réfléchir je lui dis qu’il a été
bien plus pénible me sevrer du tabac dans la force de l’âge que de
l’héroïne lors de mes dix-neuf ans.
Les yeux noyés de larmes, il me parla de
Mars
21, quand à l’improviste me demanda :
« Par deux fois vous avez surmonté
l’épreuve si difficile du sevrage, pourquoi ne vous remets-vous pas au
travail ?
— Je ne préfère pas. Mon action se
heurterait à une contradiction car tout marge de jeu enlevé à nos
exigences par l’idée que l’on meurt vraiment, la question est désormais
d’où l’on agit, non d’agir pour sauver sa vie comme le suggère Blanchot.
— Le sien n’était qu’un ordre
consolateur.
— Bien sûr, étant donné que dans les
faits la mort n’est qu’un phénomène d’adaptation au milieu, nous mourons
chaque jour des milliers de morts, il n’y a aucune consolation dans
l’idée de sauver sa vie.
— Nous sommes néanmoins toujours ici et
nous nous rassurons : la mort n’est pas une solution, je me dois de
recommencer.
— Oui, cependant la question reste, d’où
agissons-nous ? Et moi je n’ai aucun lieu, peut-être je n’ai jamais eu
un lieu. De plus je m’interroge à propos des chemins qui m’ont conduit à
la pratique de l’art.
— Est-ce que vous aviez des bonnes
motivations ?
— Mieux vaut ne pas employer ce mot, on
s’embourbe vite dans un tas d’engagements fictifs.
— Pensez-vous que l’idée de motivation
n’est qu’une astuce mise au point par un pouvoir occulte pour dissimuler
l’inéluctabilité des destinées ?
— Je ne crois point aux pouvoirs
occultes, il est néanmoins certain que l’on sera décisionnaire à
certaines conditions, plongeur dans un restaurant à d’autre. Les
motivations n’ont rien à faire là-dedans.
— Pas de motivations, vous avez donc
suivi votre vocation.
— Non, je me suis trouvé dedans. Mon
père pensait de moi que j’étais un simple d’esprit doublé d’un
sociophobique, et il a tout fait pour que je prenne ce chemin, à
contrecœur et en niant ses intentions, mais il a tout fait.
— Et pendant tout ce temps comment
avez-vous composé avec cet état des choses ?
— Au debout je me suis tenu à mon
éducation… un réalisme direct, iconique, très lombard, mais le travail
m’usait beaucoup, alors j’ai fait le possible pour réussir à ne pas
réussir.
— C’est aller contre nature, comment
avez-vous procédé ?
— En me déconnectant du processus
historique collectif.
— Concrètement ?
— J’ai supposé que la pratique de l’art
ne fût qu’une fiction, ce qui me paraissait tout à fait inactuel.
— La pratique de l’art n’est pas une
fiction !
— Au contraire, je ne veux néanmoins pas
faire de cette conversation un champ de bataille. Mon propos était fort
mal dit, lorsque je parle de fiction je me réfère au procédé juridique
qui consiste à supposer un fait ou une situation différente de la
réalité pour en déduire des conséquences.
— Approche dangereuse s’il en est, vous
vivez en contournant le temps historique, vous ne pouvez que vivre dans
la peur.
— En un sens oui, j’ai peur, mais,
franchement, pas d’une fiction, è
cosa mentale.
—
Parce que peut-on dire ce que l’on sait et aussi ce que l’on ne
sait pas ?
— Non, parce qu’en le déconnectant du
processus historique, l’acte créatif devient intemporel, c’est un
équivalent mental de l’acte érotique.
— Je ne comprends pas, j’aurais cru le
contraire.
— Peindre le dernier tableau de la
période bleue ne fut pas jouissif, autrement pourquoi Picasso aurait-il
changé de manière ?
— Je n’ai jamais regardé la chose sous
cet angle, et maintenant un doute me prend à propos de votre peur, vous
êtes tellement lucide !
— Depuis quelque temps déjà, ma pauvre
mémoire ne me sert à rien, me joue même des faux bonds car elle n’est
plus qu’un arrière-fond encombré qui garde, enregistre, retient,
sélectionne, modifie les souvenirs, sans le concours de ma volonté, et
cela m’empêche toute action suivie.
— La répétition me désole, mais vous
goûtez là aux inconvénients de l’âge.
— Pas dans mon cas, j’en soufrais déjà
dans ma jeunesse, signes et germes de sens, s’accumulaient dans ma
mémoire en vrac, et ma mémoire les restituait par intermittence, comme
réfléchis par un miroir brisé. Ce n’est que vers mes vingt-deux ans que
j’ai trouvé un état mnésique proche de la normalité, et aujourd’hui, ma
seule vraie hantise c’est de perdre la raison sans m’en apercevoir.
— Que feriez-vous si vous en apercevriez
?
— J’y mettrai fin tout de suite.
Incommoder autrui ne m’enchante point, vivre médicalisé non plus. Il me
gênerait de répéter automatiquement mes gestes, je dois pouvoir me dire
: combien d’espace, combien de temps me divisent du présent ? Je ne veux
pas vivre définitivement dans le non-être.
— Vous devriez vous détourner de ces
pensées morbides.
— Soyez sans crainte. Lorsque je me
trouverais confronté à la nécessité d’en finir je n’en parlerais à
personne.
— Avez-vous essayé l’écriture ?
— Certes, mais incohérente et bizarre
l’activité de l’écriture, me déroute.
— Pourtant, l’écriture nous aide à
conserver le souvenir, nous donne une chance de retrouver ce lieu dont
vous parlez.
— Il y a bien un cahier de brouillon où
j’ai écrit les segments de temps que ma mémoire me restitue. Seulement
voilà, il me montre que mon lieu n’est nulle part et ma pensée un
capharnaüm sans cesse dans un état de fragmentation sans relations
consécutives, ce qui me trouble. Dire le manque de consécution me
semblait moins ardu avec un crayon, pourtant l’œuvre visible que je
laisse se résout à peu de chose, et il serait impardonnable si je
tairais que mon activité ne fut qu’une vaine suite d’essais.
— Aujourd’hui il ne pourrait en être
autrement, le contraire serait inquiétant. L’ami qui me loge ne viendra
ici en montagne qu’à Noël, et moi je n’ai désormais plus grand-chose à
faire en ville, voulez-vous que je reste quelques jours encore ?
— Rassurez-vous, même si ma mémoire fait
de siennes, mon cerveau fêlé se porte à merveille. »
Nous demandâmes encore deux kirschs, et
le silence prit le dessus jusqu’à ce qu’Anton salue quelqu’un de la main
: « Il est quand même étrange, dit-il, qu’elle soit toujours là où nous
sommes. »
Je tournais involontairement la tête :
elle, c’était Léa. Manteau jaune mimosa, regard intense, séducteur ;
sourire timide ; geste hésitant de la main.
Jeudi 4 novembre.
J’ai accompagné Anton à la gare. Échange
d’adresses. Ne voulant pas tisser d’autres réseaux d’amitiés (les
défaire c’est tellement difficile !), je lui donnai la première qui me
vint à l’esprit : une boutique 9, rue de la Mésange, à Strasbourg. Quand
je lui ai serré la main, son sourire me renvoya mon image, et un frisson
me traversa le dos, “Ce n’est pas vrai ! je me suis identifié”,
pensais-je. Et pour me rassurer je tâchai de donner un sens à l’image
qui venait de m’apparaître : s’oublier et se voir partout ce n’est pas
contradictoire, la seule chose immuable c’est le changement. Lorsque le
train sortit de gare, je jetai le papier d’Anton dans une poubelle :
d’hommage, il avait une calligraphie à lui, c’est de plus en plus rare.
À nouveau seul et fort mal luné, je
flânai dans les ruelles du vieux Zermatt. Un vaste pan de mon passé m’a
rattrapé — revenir sur mes pas, n’a été qu’une perte : jamais laisser la
nouvelle route en faveur de la vieille !
C’est mon quatrième jour sans journaux,
sans télévision, sans nouvelles, sans livres. Je n’ai avec moi que
Shōbōgenzō Uji
22, je me suis mis en tête de l’illustrer et l’ouvrir me gêne
parce que je devrais me mettre en devoir de dessiner. Seulement,
médiocre depuis toujours, mon attitude à l’égard du travail n’est même
plus une suite d’intentions. Mais bon, pourquoi pas ?
À force de mots, le papier que j’avais
avec moi a noirci, et puisque la douleur aux poignets se fait de plus en
plus présente, dessiner au stylobille me fait beaucoup souffrir. Dans un
magasin qui fait papeterie, lunetier, souvenirs, je demandai à acheter
du papier A4 et un crayon HB. La patronne, une vieille femme menue mais
alerte et leste, montrant du doigt les présentoirs des produits
écologiques, me conseilla
d’acheter du papier recyclé :
« Pour écrire un premier jet que vous
entrerez dans votre computer,
le prix est convenable, à moins que vous ne vous attarderiez à écrire
comme jadis.
— Que savez-vous de l’usage que je
pourrais en faire ?
— Le père Anton vous a écouté, donc vous
n’êtes ici que pour écrire, si je ne m’abuse.
— Le père Anton ?! et voilà une
nouvelle !
— Je vous rassure, vieux garçon de
famille fortunée, il se complaît à jouer l’homme de condition modeste et
il passe son temps à se morfondre dans l’attente d’on ne sait quoi ».
Enfin, je n’achetai ce papier que pour
dessiner bon marché, mais pourquoi satisfaire la curiosité d’une vieille
fouine ? J’admis néanmoins que tout était possible, et elle me remplit
d’attention : une gomme à crayon et l’une des deux cartes postales que
je venais de choisir pour Elizabeth me furent offertes.
« Je n’emploie pas de gomme à crayon, je
n’ai jamais rien effacé.
— Ah ! les erreurs sont la vie, hein ?
Alors ce sera un taille-crayon.
— J’ai un couteau à greffer, un vrai
rasoir, je m’en sers pour manger et pour tailler mes crayons. ».
Mon couteau à greffer ouvra sur des
vannes que le savoir-vivre seul verrouillait et ce fut un flot de
doléances : « Après le 11 septembre il est devenu ardu d’avoir le
moindre canif sur soi, l’on ne peut pas l’emmener en avion. Vous
n’imaginez pas la quantité d’enveloppes boulle que je vends en saison,
parce que maintenant qui achète un couteau suisse, s’il rentre par
avion, doit l’envoyer à la maison par la poste, comme si disposer une
entrave empêcherait le malintentionné de la braver. La vente d’une de
ces enveloppes prend plus de temps de ce qui me rapporte et par surcroît
il faut les stocker, je ne vous dis pas l’espace dont je me prive.
— Que voulez-vous, lui dis-je afin de
couper court, nous jouissons de toujours plus de liberté. Je préfère
néanmoins avoir un canif bien aiguisé en poche que me rendre au pied de
la Statue de la Liberté qui n’est désormais qu’un monument vide de sens.
— Les meilleures choses ont une fin, me
dit-elle, alors vous n’avez pas besoin d’un taille-crayon ?
— Non, je n’ai pas besoin d’un
taille-crayon, mais j’ai un éclat de roche à envoyer à ma femme.
— L’avez-vous sur vous ? montre-le-moi
! »
Je lui montrai l’éclat. Elle ouvrit un
grand tiroir près de la caisse et sortit la plus petite enveloppe : « Si
on le regarde de biais, votre éclat évoque le Cervin, vous l’avez
choisi, j’y mets ma main au feu ! c’est dommage que vous n’ayez pas
besoin d’un taille-crayon. Et un sac à provision ? avez-vous un sac à
provision ? »
Je sortis de ma poche le sac à provision
et je rangeai mes emplettes. La papetière ne dissimula pas son
admiration : « C’est bien, trop de gens font usage du plastic sans
jugement », dit-elle à son employée d’un air entendu.
Je n’ai aucune idée en tête quant au Shōbōgenzō Uji, j’ai donc conclu de me tenir à la leçon de Pline, quand il dit qu’Apelle ne manqua jamais le bénéfique exercice du dessin. 23
De même que les Pyramides, l’Acropole
d’Athènes, le Colisée, la Tour Eiffel, l’Empire State Building, le
mont Fuji, l’Opéra de Sydney et le Baobab, le profil du Cervin n’est
désormais qu’une icône qu’il me semble superflu de redessiner une énième
fois, alors les éclats de roche recueillis pendant mes randonnées seront
mon sujet. Suis-je en train de régresser ? plongerais-je dans un
dangereux maniérisme ? tant pis ! Cennini aussi copiait des cailloux et
Degas des bouts de charbon.
Vendredi 5 novembre.
Excursion sans pensées : le hasard me
conduisit jusqu’à Täch. Retour par le train. Après une journée entière
de jeûne et de vide mentale, je m’installe sur le balcon de l’hôtel et
je m’organise un repas avec les restes de mes courses d’hier, puis
rêvasseries en parcourant la carte géographique. Et enfin un peu de
zapping me remet dans le bouillon de sottises et fatuités d’une journée
ordinaire, et puisque le zapping révèle l’état d’esprit du spectateur
TV, j’en déduis qu’en ce moment je suis sot et fat.
Samedi 6 novembre.
Riffelsee — C’est fou ce que l’on
mange lorsqu’on marche : ma réserve alimentaire étant sur sa fin,
courses à la Coop. Un couple
traînait à la caisse gênant le passage. Parée de sa distinction, madame
exhibait une fourrure de singe dont la coupe, laide à vomir, accentuait
le mauvais goût de cette femme prise dans les mailles de son obscénité.
« Ramassis de mufles, marmottais-je,
est-ce qu’un manteau de bonne laine ne lui suffisait pas ? ». Nonobstant
l’approbation des gens autour de moi, mon algarade me mortifia : jamais
j’apprendrai à me taire. Hors de moi, j’apaisai mes nerfs en flânant.
À la patinoire, l’équipe de hockey des
poussins évoluait sur la glace avec assurance. Par moments une légère
hésitation se transformait en une erreur de passe qui se soldait par un
geste énervé et le jeu s’arrêtait. Après une semonce du coach, les
enfants reprenaient leur ballet. Aux abords du terrain, les seniors
regardaient satisfaits les évolutions du jeu, ils incitaient l’action et
applaudissaient toute manœuvre bien menée, même si l’effort ne donnait
que du mouvement. Tandis que les mères, verres de chocolat fumants à la
main, conversaient entre elles, et de temps à autre incitaient leurs
enfants à mieux faire. Un coup de sifflet et ce fut là roué vers ces
boissons chaudes brandies par les mères, puis les enfants regagnèrent le
terrain, accompagnés cette fois par les seniors — chaque senior se
chargeait d’un poussin, comme un merle qu’apprenne l’art de voler à son
oiselet. Apaisant.
Après avoir déposé mes courses au frais,
je me rendis au Pollux où je
dînai d’une truite au bleu accompagnée de Johannisberg. À la fin du
repas, un kirsch me servit d’excuse pour occuper la table, et je
terminai ma soirée exécutant, montre en main,
4’33”
24 (4’33”— fois sept
puisque je suis assis à la table 7 — 30’31”) : machine à café,
assiettes, bouteilles, bouchons, couverts, verres, porte ; musique
folklorique discrète — deux accordéons et une contrebasse ; langues
mêlées (anglais, allemand et suisse alémanique, français, anglais,
italien — accent lombard et romain, quelques r roulés).
Avons-nous finalement abordé dans Babel ?
Dimanche 7 novembre.
Stellisee, Fluhalp — Jusqu’à il a peu je
fuyais la Première Personne comme la peste, parce que par son
impudicité, ce Moi là se dressait devant moi, obstacle infranchissable,
et m’empêchait l’écriture. Je m’étais donc essayé à lever des zones
d’ombre qui hantent ma mémoire en me cachant derrière l’écran ambigu de
la Troisième Personne, et tant de mes tentatives ont échoué, avant
qu’une n’arrive au port car cet artifice implique le regard d’un soi
autre que soi, et faisait de moi quelqu’un d’étranger à soi-même.
Il y a maintenant plus d’un an que
L’apprentissage de l’errance
végète dans l’attente d’une décision. Relu ces nuits dernières le texte
me déplaît : l’essentiel il y est, mais le style est affligeant et les
phrases horribles, toutes. Je suis défiant vis-à-vis de mon goût de
l’improvisation, et mes moments descriptifs me ramènent à ma sculpture
qui est parfois disgracieuse. L’épisode écriture risque de finir à la
poubelle : je ne sais que faire de la page bien écrite, en même temps la
pauvreté de style m’agasse. Mais je raffermis vite mon courage : dans
une société qui ne cherche que le résultat, le temps perdu est bien plus
cher que tout objet bien agencé. Toutefois, tenir un
Journal où l’impertinence de
la Première Personne a trouvé sa place sans peine, me laisse espérer un
résultat moins factice, et qu’une fois pour toutes je lève les plus
profondes des ombres qui me hantent. Et voilà que mon ambivalence se
réaffirme !
Face à l’échec de
L’apprentissage de l’errance, la nécessité de me définir dans le
cadre d’une culture plus largement partagée par ma génération s’était
manifestée, et en dressant l’inventaire des phénomènes qui m’ont marqué,
j’ai fait le constat que je n’ai participé à aucune de ces mythologies
saisonnières autour desquelles, au-delà des goûts individuels, une
génération se solidarise. Mis à part quelques noms serinés à tort et à
travers par admirateurs et médias, je ne sais rien des chanteurs
italiens ou français qui jouirent de la faveur populaire lors de mes
huit, dix-huit, vingt-huit, trente-huit, quarante-huit ans. Je ne sais
pas grand-chose non plus des faits musicaux d’aujourd’hui. Et s’il
m’arrive de ruminer une kyrielle de motifs sans queue ni tête, je le
dois aux rengaines obsessionnelles des radios, aux hurlements des
juke-boxes, à la musique facile à chanter qu’aux supermarchés occupe le
temps mort entre deux annonces d’opportunité.
Mon inventaire donna une jolie liste où
les œuvres de ces créateurs que l’on ne peut ignorer
25 avaient été comme autant de navires merveilleux. Mais ces
navires-là n’avaient plus été les mêmes quand j’en avais parlé aux
autres parce que les
autres ils n’y trouvaient que
des scories psychologiques, religieuses, morales, politiques :
impérissables souvenirs de mystifications et supercheries déconfites. Il
en est de même pour la littérature. Ce n’est que suite aux contingences
que l’art fait exception : je ne peux me dissocier ni des forces
excentriques de la modernité, ni de l’influence exercée par mon père sur
ma formation ; et mon goût pour la lumière égalitaire des Maîtres
lombards doublé d’un penchant pour le dandysme ironique Dada, m’empêche
d’adhérer pleinement aux passions de l’époque. Du coup, ma vie se tisse
de contradictions et d’inconséquences, et il m’arrive de suspecter qu’au
contraire du conflit que j’entretiens avec ma mémoire, mon écart
identitaire n’est qu’une échappatoire pour me tirer à bon compte d’une
réalité qui me trouble.
À l’heure du goûter, j’ai rencontré Léa.
Elle est ici invitée d’un couple d’amis de ses parents. L’idée de partir
en vacances avec des gens qu’elle côtoie l’année durant ne la réjouit
guère, mais Pietrabruna est une chienne de ville qui rechigne à marcher
dans la caillasse, et la laisser seule trop longtemps lui répugne, ainsi
pour l’amour de sa chienne, elle accepte l’humeur revêche de l’amie de
sa mère et feint ne pas voir les œillades concupiscentes de son mari
bouffi de graisse.
Nous avons parlé de chose et d’autre, et
à mesure du développement de la conversation, elle laissa apparaître une
grande finesse intellectuelle soutenue par une vie culturelle riche —
trop pour son âge, elle doit beaucoup en souffrir. Seulement on ne peut
pas toujours éviter l’os et puisque la qualité de son italien sans les
tics de langage des étrangers qui l’ont appris m’étonnait, je lui posai
sans le vouloir la question qui dévoila la faille :
« D’où vient l’italien si solide que
vous parlez ?
— Mon grand-père est d’origine
italienne. Avoir des ascendants italiens n’est pas déshonorant.
— D’être Italien ne m’a jamais abaissé,
certes, lors de mon séjour à Genève, j’ai rencontré quelque raciste,
mais ils étaient suffisamment bornés pour ne pas être blessants, et les
attentions de mes amis compensaient leur barbarie.
— Peut-être vous évoluez dans un
environnement moins… frileux. Oui, les choses ont changé, cependant dans
le regard de mon père le souvenir reste des outrages qui l’accablèrent.
»
Elle prit une pause qui me sembla lui
servir à rentrer sa colère, puis elle enchaîna avec un propos que j’ai
eu du mal à comprendre :
« Pourquoi aurais-je à m’exhiber dans
une démonstration ? Je n’ai aucune envie de finir mon droit ni l’idée
d’un futur possible. Quoi faire, philosophe, journaliste, coiffeuse ?
— L’éventail est des plus larges,
coiffeuse me parait néanmoins un caprice.
— La fantaisie de diriger un salon de
coiffeur me vient de Le
Ptoléméen
26, j’aime beaucoup l’utiliser pour agacer mes parents, mais
ils n’accrochent pas.
— Rien d’étonnant, le salon de Benn
n’est pas un hasard, il y a plein de similitudes entre les coiffeurs et
les philosophes.
— Il me faudra les agacer tout
autrement… putain, peut-être !
— Ce n’est pas le plus judicieux des
choix, vos parents auraient ainsi l’aise de pleurer un peu sur
eux-mêmes.
Je trouverais autre chose »,
conclut-elle.
Puis ce fut un
parcours semé d’obstacles. C’était clair et net,
elle avait écouté mes conversations avec Anton. Sa curiosité pour les
sujets de nos conversations avait quelque chose du reportage. Je ne suis
pas enclin à voir la littérature partout, ses questions m’induisirent
néanmoins à l’imaginer en train d’écrire l’histoire de deux hommes tout
droit sortis d’une époque révolue qui, quelques instants, ont
mélancoliquement survolé leur histoire.
Elle avait à poser des questions
relatives à notre révolte loufoque,
aux griefs que nous avions à l’égard des mœurs de notre temps. Questions
qu’elle transforma en jugement sans appel : le Mouvement Beat avait déjà
tous mis sur la table, la misère des relations humaines et la misère
tout court, la consommation futile, l’exploitation insensée des
ressources et l’empoisonnement de la planète.
Mais dans son idée, pris comme nous
étions par la recherche d’expériences singulières, nous laissâmes champ
libre à des arrivistes prétentieux et sans scrupules qui ne songeaient
qu’au portefeuille… Entre Kerouac et Cohn-Bendit son choix en faveur du
premier est vite fait, même si elle reconnaît un certain panache au
deuxième, quant aux révolutionnaires d’aujourd’hui, ils sont le reflet
des conservateurs, ils n’ont que l’impuissance pour eux, l’impuissance
et la stupidité.
Ensuite ce fut aux griefs à elle
d’envahir la conversation. Les choses n’ont pas changé autant qu’on aime
le croire : les conformismes sociaux et les moralismes sont de retour ;
les patriotismes niais et le religieux débordent de partout. Ce qui est
pire, troqué contre une espèce de narcissisme de pacotille — un
bric-à-brac modernisant fait de vanité et d’ambition mal placé — l’amour
de soi fait terriblement défaut. Aurait-on peur d’identifier le corps
affectif ?
Que dire ? La vie sociale regorge
d’influences d’un passé rétrograde ? La question des mœurs touche
désormais à leurs difficultés, pas aux nôtres, et prendre le temps comme
il vient n’est pas la meilleure solution, partir en guerre non plus. Le
moment est venu d’éclaircir notre histoire ? Pas envie. Pour me tirer
d’embarras, je cherchai la protection de mon égotisme, je me cachai
derrière ma difficulté, de par ma mauvaise perception de la continuité,
à représenter le courant de la vie. Bref, je n’étais pas le témoin à
même de lui donner des réponses : je ne suis probablement que la relique
d’une pensée qui a manqué sa réalisation, et les singularités de mon
caractère m’empêchent l’exercice du témoignage.
Sa ressemblance parfaite avec Elizabeth
me gênait, autant que sa finesse dans l’expression du désir. Je savais
où elle voulait en venir et il aurait été ridicule que je tombe dans le
piège du démon du midi : la soif de la jeunesse d’autrui est le puits où
puisent ceux qui ont consacré leur vie à des broutilles. Or, ayant dédié
la mienne à polir mes inclinaisons naturelles, je vis très bien ma
sénescence. Il me fallait sortir de l’impasse, alors je mystifiai et une
migraine simulée me sortit d’embarras.
Lundi 8 novembre.
Schwarzsee, enfin !
Mardi 9 novembre.
Herbriggen. — Vide mental, et quand
il ne fut pas possible, reconstruction de
Variations et Fugue sur un thème
de Haendel
27. Retour par le train — le temps occupé par les bruits du
voyage.
La rédaction de ce
Journal m’a replongé dans
L’apprentissage de l’errance. Pourquoi ce livre ? Au debout il y eut
le désir de comprendre le sentiment de futilité que m’inspire l’ambition
de donner un sens à mes relations avec les autres — la dégradation de
quelques-unes et la constance d’autres, envers et contre toutes
difficultés — et donc à ma marginalité. Je ne crains pas la centralité,
c’est une position amusante, sans plus. Les conformistes seuls, abusés
comme ils sont par des vaines chimères, y aspirent. La centralité
n’offre au créatif rien qui ait de la valeur : ce n’est qu’en pratiquant
les marges que l’on peut apprendre ce que l’on ne sait pas. Est-ce qu’au
fond, la marginalité à un sens ? Je sais pertinemment que mon absence
n’inquiète personne, croire le contraire serait faire preuve de mauvais
goût, mais sur le fond, je ne peux me répondre parce que les raisons de
ma marginalité ont à faire aux fluctuations de la pensée et aux reflets
lointains d’une mythologie subjective.
Puis, l’exigence de plus de naturel dans
mon approche du monde, m’induisit à chercher les chemins qui m’ont amené
à la pratique de la pensée de l’art (faute d’avoir beaucoup pratiqué ce
que mes collègues appellent
travail), et il se peut que je sois tombé dans un guet-apens mis en
place par moi-même : en supposant qu’il eût été possible de me rappeler
ma chronologie, devais-je m’appliquer et mettre un fait après l’autre
afin de voir l’ordre subjacent de ma vie revenir à la surface ? Oui,
m’étais-je répondu de là l’échec parce que la chronologie était
au-dessus de mes moyens, et après avoir timidement germiné, la cognition
d’une erreur de conception fit son chemin : puisque la structure
temporelle apparaît même dans le désordre des réminiscences, la
chronologie n’a aucun sens si on la reconstruit ; le flux désordonné des
souvenirs, leurs formes débridées, suffisent à définir le passé, et tant
mieux s’il arrive qu’un événement émerge appauvri et un autre me
revienne dans la moindre nuance.
J’écris cela pour me rassurer car ma
mémoire a repris le chemin de l’espace incertain qui fut longtemps le
mien, et m’oblige le plus souvent à une décourageante quête parmi des
signes dont le sens ne s’impose à mon esprit que grâce à un effort que
je ne suis pas toujours prêt à soutenir.
Mercredi 10 novembre.
Hörnlihütte — Je suis près du but :
la Montagne
des Montagnes est à nouveau à
ma portée, mais il faudra attendre la belle saison. Je pourrais même
réaliser mon vieux rêve de marcher des Pennines aux Rhétiques. Seulement
voilà, ce soir, Elizabeth m’a téléphoné et demain je rentre à la maison.
Ma tentative de reconstruire le temps
qui suivit la journée du 12 décembre 1969 est finie en queue-de-poisson.
Je me demande si le conflit que j’entretiens avec l’idée de mémoire
n’est qu’un prétexte pour ne pas agir du tout, car aucune motivation me
semble assez convaincante pour que je puisse agir dans la continuité :
tout prétexte étant abandon de soi, l’idée de motivation n’est qu’un
faux-fuyant, et toute décision qui en découle une illusion.
Bâle-Colmar, jeudi 11 novembre.
Après avoir repris en main
L’apprentissage de l’errance,
j’ai vécu dans un état de grande excitation, ce n’est qu’à la douane de
Bâle que j’en suis sorti, et j’ai perçu au moment même ma consternante
versatilité : j’ai rejeté l’invitation à jouer de l’Homme Pressé ;
l’adresse d’Anton, je l’ai jetée à la poubelle ; je n’ai pas su rester
seul avec mes pensées. Si j’y repense, il me reste un arrière-goût de
déception vis-à-vis de moi-même. Seul succès : je ne suis pas tombé dans
le piège du démon du midi. Le préjugé qui veut que les artistes soient
instables, sans quoi ils ne seraient pas artistes, ne me réconforte
guère. À quoi bon avoir un talent ?
Pendant le dernier trait du trajet, j’ai
relu Comptine, le projet de
performance que j’avais conçu pour l’Homme Pressé. Voilà une malheureuse
tentative de m’affranchir du choix inactuel qu’il y a tant d’années,
j’ai fait en opposition aux idéologies dominantes : ces idéologies dont
les chantres n’étaient que le dernier avatar d’une pensée surgie des
rigueurs de la Contre-réforme envers la libre création de l’artiste.
Protégés des regards des spectateurs par un rideau de tulle
illusion, trois groupes de neuf voix mixtes (enfants, femmes, hommes)
chantonnent un pot-pourri de comptines.
En débitant au debout, d’une manière inégale, de syllabes
dénuées de sens, ils formeront des mots ; en les répétant et altérant
ils organisent à mesure des séquences, puis de phrases compressibles
structurées selon une syntaxe rudimentaire.
Je ne déterminerai pas ces mots ni le sens des phrases,
suivant leur éducation et culture les chanteurs le feront bien mieux que
je ne puisse le faire.
Selon ce but, les auditeurs pourront dessiner chacun un
arbre, une pomme ou toute autre chose à leur goût. Mon action ainsi
élidée, ma présence ne sera pas nécessaire.
7
Theodor W. Adorno (Francfort-sur-le-Main, 1903 - Visp, 1969),
philosophe et musicologue allemand, Ästhetische Theorie,
1970.
11
Giacomo Leopardi (Recanati, 1798 - Naples, 1837), poète et
philosophe. Lo Zibaldone di pensieri, journal, tenu entre
1817 et 1832, publié entre 1898 et 1900.
20
[Note du 10 juillet 2007, ajouté le 8 octobre] Pour ne dire
qu’une évidence : l’émotion est loin d’être au rendez-vous
lorsque les enfants apprennent à tuer avec un jeu vidéo. Puis
c’est Colombine, et l’on se gargarise beaucoup, cependant
la violence de ces jeux est en un sens un atout pour la
société : ils prédisposent les enfants à donner la mort et à
relativiser la leur. Les concepteurs d’assassinats, massacres et
tortures virtuelles participent allégrement à l’effort de la
prochaine guerre ! Mais scandale : un soi-disant hippie dénicha
son message de mort dans Helter Skelter, ce qui autorisa
les bien-pensants à se gargariser : ces pacifistes propageaient
la violence et la mort…