renato maestri
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Lorsqu'après des années d’absence, je revins dans le Quartier milanais où j’ai grandi, je ne m’attendais pas à retrouver l’esprit qui l’animait autrefois. « La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel »[1], me dit au téléphone l’amie qu’organisait les retrouvailles. Elle m’apprit que la machine de la mode s’était appropriée du Quartier ; que le caractère libertaire que nous affectionnions tant désormais édulcoré, la vie avait pris une allure abêtie et proprette ; que l’on ne se flattait que de l’apparence, et même ces moments amusants à voir pour le ridicule où un artiste donnait libre cours à sa vanité, avaient perdu de leur charme. Vidé de ses vertus (la désobéissance et l’enthousiasme), et de ses vices (l’excès et le désenchantement), transformé en produit pour touristes select, le Quartier n’était maintenant qu’un lieu de transgression à l’usage de nigauds qu’il y a quarante ans, n’auraient pas osé y mettre les pieds de peur qu’on les spolie.

 

Ce n’était pas par caprice d’affirmer nos particularités si nous vantions la vie que l’on menait dans notre Quartier : l’esprit de tolérance, la liberté de parole et de mœurs que Milan portait dès ses origines, déjà perdues partout en ville y étaient conservés dans la forme la plus radicale. Et en plus de la tolérance — la dernière des préoccupations de l’époque — nous cultivions minutieusement la singularité et les impératifs de la modernité. Nous rejetions les conceptions désuètes et futiles des valeurs conventionnelles, sans pour autant oublier les délaissés et les moins fortunés : personne n’aurait appelé la police pour libérer le pas de sa porte du clochard qui la squattait ; personne ne lui aurait refusé un repas, et même le plus radin des boutiquiers, réfléchissait spontanément à la vacuité morale où il serait tombé en niant son aide à un besogneux.

Cette particularité attirait les marginaux de partout, et permit à maints d’entre eux de mener une existence parallèle sans se perdre dans le désert de la déréliction. Parmi ces présences innocentes que hantaient le Quartier, un clochard schizoïde, tint la vedette quelques années durant. Personne ne connaissait son identité, il n’avait donc pas un vrai nom mais un sobriquet : Bosco. [2] Il branlait sa tête comme un vieux rabbi, et il badigeonnait à la hâte des grandes feuilles de papier à dessin avec les matières les plus diverses : herbe, terre, vin, café, cendre. Il n’employait de vraies couleurs que si un étudiant de la voisine École des beaux-arts oubliait sa sacoche au café, alors il sortait de la sacoche les tubes de couleurs et s’appliquait à reproduire les nuances de ses matériaux usuels, comme s’il lui eût été proscrit de se servir de couleurs franches.

Par moments la vie qu’avait été la sienne refaisait surface et il racontait la trame d’un roman de Henry Miller que personne n’avait lu, récitait un passage des Cantos, rectifiait une date, corrigeait un concept malmené. En ces moments, il admettait volontiers que ses peintures n’étaient que des barbouilles indignes, des pitoyables dépotoirs de l’âme, puis il sombrait à nouveau dans son mal, et sa vie d’avant ne figurait dans ses narrations que par des raccourcis fragmentaires.

 

Un soir au bar, un peintre abstrait vanta son habilitée d’artisan comme si l’assuétude et la routine eussent été la quintessence de l’art. Ce n’était pas glorieux, et moi qui ne pouvant me résoudre à abandonner l’art, j’avais choisi l’inconfortable position du spectateur, j’engageais une polémique, provoquant du coup l’embarras dans l’assistance, car le peintre se prévalait d’une incontestable notoriété, et il s’attendait à que sa parole soit prise pour évangile.

Bosco sortit un instant de sa confusion et me dit : « L’exercice ingrat de la mémoire, cette ombre qu’a déjà disparu le temps qu’on se retourne, nous nourrit et épuise le temps. Malheureusement tu ne peux vivre ce temps-là. Au contraire, ce grand peintre il peut, mais s’y soustrait », et la discussion prit fin comme si, près du comptoir, eût résonné la parole de la pythie.

Le lendemain Bosco m’enjoignit de lui payer son dîner, puis il me fit cadeau d’un de ses dépotoirs et d’un air inspiré me dit : « Ne te renie jamais, quand l’idée qu’avec une mémoire bien établie tu vivrais mieux traversera ton esprit, pense à moi. Moi, je me suis laissé subjuguer par ce mensonge. »

 

Bosco tenait sa différence pour une insuffisance et il en soufrait. Chez lui — dans la ville de province où il avait grandi — il avait été incapable de se protéger des attaques, et la renommée du Quartier l’avait persuadé à fuir de cet ailleurs où on le traitait de sot ; mais il avait dû vite déchanter car l’absence d’une mémoire prompte restait l’objet d’un préjugé vivace même dans ce milieu coutumier de l’exhibition de toute différence.

À cause de l’exception en vigueur dans le Quartier, Bosco vivait dans la terreur que l’on découvre son secret se protégeait en se feignant fou, ce qui suscitait l’admiration. Moi, je ne faisais pas mystère de ma différence, toutefois connu pour être prompt à en venir aux coups, seulement les plus audacieux osaient m’attaquer physiquement. Incapables d’assumer leurs opinions et de manifester leur mépris sans demi-mesures, les moins courageux, se contentaient d’un regard narquois ou d’évoquer ironiquement l’idiot du village. En conséquence, la révélation de Bosco ne pouvait me laisser indifférent, son émotion et sa tristesse non plus : je connaissais les avanies qu’il avait endurées et je compatissais. Seulement je n’avais pas la tête à l’émotion ni à la tristesse d’autrui : la vie me réservait d’autres soucis, et mon manque de mémoire — donc, inévitablement, d’intelligence — était le dernier de mes soucis.

 

J’étais bien renseigné sur les faits de l’art, trop, peut-être. Je refusais cependant la discipline des groups et la spécialisation, le deux pilier des idéologies des années soixante. Et incapables d’admette la diversité des approches, mes amis me percevaient comme le vestige d’un monde révolu, un cabinet de curiosités vivant qui ne fonctionnait que par intermittence, ce qui me forçait dans la position de l’amateur cultivé : la dernière des choses que j’avais rêvé être.

Point sentimental de nature, mon attitude envers l’art n’était que la résultante d’une façon de penser caractéristique de l’ambiant lombard — iconique et nourrie d’une curiosité effrénée bien représentée par Pline dans son approche des phénomènes et des faits.[3] En outre, n’ayant pas un tempérament absolutiste, je n’arrivais point à m’accommoder de la médiocrité mystique d’approches qui promouvaient un art à la portée de tout le monde, tout en pratiquant l’élitisme le plus effréné.

Autour de moi on parlait de l’art comme d’une religion, et au bout des prises de position dogmatiques, il y avait toujours ce messianisme que nos pères avaient combattu lorsqu’il fut revendiqué comme variable dans l’exercice du pouvoir. Je me souviens parfois de l’atmosphère crispée quand une dispute éclatait avec sa suite de poncifs évocateurs de ces dogmes antagonistes qui serpentent dans les anfractuosités de la pensée des avant-gardes.

Ces gents n’avaient rien à eux, rien que la réduction aveugle des événements à ce qui restait après les avoir passé au travers de filtres en usage : cendres. Dominés par le mythe de modifier le cours de l’histoire, ils vivaient sous l’influence d’ismes si puissant que l’écrasante rigueur de l’intolérance qu’ils portaient effaçait toute réalité, et ils acceptaient sans rire le plus sinistre des impératifs crachés par des doctes ignares de tout processus créatif : ce qui se fait et ce qui ne se fait pas — avec leurs corollaires écœurants de mots d’ordre avilissants, d’excommunications ignominieuses, de dérisions ordurières.

J’avais dans l’idée qu’on ne peut pas parler d’art : on indique, on conseille, on s’approprie. Et puisque je ne participais pas aux fabulations angoissées d’aucune doctrine, les discours qui se faisaient autour de moi à propos de la vocation de l’artiste ne trouvaient grâce à mes yeux. La scène n’était dans aucun des lieux où chacun jouissait de sa justification d’être, rien ni personne m’avait appelé, j’étais là par défaut et il n’y avait aucun rôle à jouer, alors je consignais méticuleusement à mes carnets les possibilités qu’étaient les miennes d’agir sans leur donner une suite.

 

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Je n’ai pas appris à dessiner, c’est venu tout seul un jour que je m’ennuyais en classe et la fenêtre m’offrit le tango d’un pigeon, qu’excité par la chaleur douce des premiers jours du printemps, se pavanait dans un va-et-vient compulsif le long de la faîtière du toit d’en face, je fermai les yeux et ma main fit le reste : mon don pour le dessin s’était manifesté. J’avais, certes, beaucoup copié auparavant, mais dans ce dessin-là on ne percevait pas la fatigue de l’application : la fraîcheur du geste me comblait et m’effrayait en même temps.

Lorsque l’instituteur vit mon dessin, il eut une attitude équivoque. Il me félicita pour la précision du contour et la pertinence du coup d’œil ; mais l’extérieur m’avait distrait, et il me punit en me collant la conjugaison du verbe assujettir, parce que ce verbe exprimait au mieux la substance de l’art du dessin et mon mépris de la discipline qui se traduisait par un manque d’égard à l’encontre de son autorité

Mon père qu’était un bon dessinateur ne trouva rien à redire quant aux proportions, au rendu, à la qualité du trait, et il me félicita même pour ma manière de saisir la forme. Mais il me regarda d’un œil hagard et marmonna : « Quel malheur ». Et alors ce fut l’instituteur qui le regarda ébahi, parce que bien avant cet épisode, mon père avait beaucoup insisté sur ma capacité à évoquer le réel avec les pauvres moyens que la nature m’avait donné.

Un conciliabule suivit et finalement, avec une explosion de mots brefs et secs, mon père coupa court aux chuchotements : « S’il doit être ainsi qu’il soit » — ce ne fut pas sa première contradiction ni la dernière, mais depuis papier à dessin et crayons font partie de mon quotidien.  

 

L’art de regarder non plus je ne l’ai appris : je regarde, c’est tout. Cependant, si je n’ai pas un bout de papier sous la main, aussitôt le regard distrait par autre chose, la leçon de l’instant révolu disparaît dans le néant et seul me reste une rancœur sourde, abstraite. Parfois ma rancœur cherche un sujet, et tout en sachant que jamais je ne pourrai me répondre, je me demande qui m’a mis sur ce chemin, et pourquoi.

 

Aussitôt révélée, j’ai perçu mon habilité comme la volonté d’expression d’un génie maléfique qui m’habitait, et d’y renoncer fut la seule issue qui se présenta à moi. Depuis, m’y soustraire est mon seul but : je voudrais oublier l’art de regarder, m’en moquer, m’oublier à jamais, mais je sais que ce chemin n’aurait de fin que si mon œil cesserait d’agir, et alternativement je m’y plonge et le rejette. Car il m’est facile d’arrêter ma main, il me suffit d’instaurer un tabou ; de ne pas fermer les yeux ; de m’interdire le geste automatique qui cherche le crayon qui traîne partout où je suis, comme d’autres cherchent une cigarette. Par contre, égaré dans une fouille sans fin de tout ce qui entre dans mon champ visuel, l’œil refuse de se plier aux conventions archaïques du tabou, et si je fuis son action, une trace mnésique se forme, comme si une mémoire antérieure aux choses occupait son fond le temps qu’il accomplisse son action, me privant ainsi du plaisir de ce néant apaisant où se réfugient les gens fatigués.



[1] Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Tableaux Parisiens, Le Cygne, 7-8.

[2] Bois, Buis, Buisson, Fourré, Hallier, Ronce, Sylve, sobriquets couramment attribués aux marginaux quand le monde rural déteignait encore sur les villes du nord de l’Italie.

[3] Naturalis Historia.

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L’apprentissage de l’errance