renato maestri
accueil archives travaux récents biographie cv bibliographie contact liens      retour

2

Reprenons par le début. Mon frère n’était né que depuis trois mois lorsque par une belle journée septembrale, mon père me mit quelque part en pension, comme interne.

Nous partîmes de Milan en train vers les six heures et avant midi, nous arrivâmes à une petite gare de campagne où une voiture noire nous attendait. Après les civilités d’usage, le chauffeur rangea ma valise dans le coffre de la voiture et il démarra : il conduisait comme s’il eût été aux prises d’un char à bœufs et son verbiage nous accompagna jusqu’à destination.

Au but d’une route d’abord goudronnée, puis pavée de galets noirs, dressé en haut d’une colline, plus gris qu’un jour sans soleil, le pensionnat apparut : percés de petites fenêtres sans jalousies, les murs montaient âprement en biais ; çà et là, exploitant les saillies entre deux pierres, bouleaux et fougères avaient pris racines.

L’austérité de la bâtisse où était le pensionnat, contrastait avec le noir intense du parvis et la ténuité des couleurs délavées par le temps de l’église baroque qui la flanquait. Adossée à l’église, une gerbe d’eau jaillissait d’une fontaine ornée de grotesques. La rigole où se vidait le trop-plein de la fontaine traversait le parvis en diagonale, puis descendait vers l’aval côtoyant la route tantôt à droite tantôt à gauche. Je suivis cette eau du regard et la vallée m’apparut : on ne voyait qu’un clocher au loin et du vignoble à perte de vue. Sauf des oiseaux par nuées et une armée de guêpes, abeilles, mouches, tous fort affairés autour de la vigne, rien ne rappelait la vie. 

 

La séparation ne fut point émouvante : mon père me salua d’une poignée de main sous le porche obscur qu’abritait le portail que désormais me séparait de l’extérieur. Il prit place dans la voiture et me fit encore un geste de la main à travers la vitre, puis la voiture disparut dans l’aveuglante réverbération du soleil. Et après un bruit strident qui me sembla durer longtemps, le portail se ferma avec un éclatement sourd, me plongeant dans une pénombre glauque. En cet instant une main se posa sur mon épaule, et une voix nasillarde me demanda mon prénom et mon âge.

N’étais-je âgé que de six ans, presque, quant au prénom, mes parents l’avaient réduit au bruit phonétique des initiales, et le R liquide, à peine roulé, de Renato arrêté net par la suspension de lèvres du M de Maria me paraissait un râle imprononçable.

« Rm … six ans … presque … Rm … six ans … presque », répéta en écho la voix nasillarde.

 

Dès le premier repas commun, je sus que les internes les plus anciens appelaient ce lieu sombre où nous nous séparions de nos parents “Le Rocher”. Le portail étant en bois, la métaphore me sembla arbitraire, mais eux, en s’appelant au rocher d’où les Anciens jetaient les enfants difformes, ils arguèrent que nous nous étions des êtres superflus dont les parents ne répugneraient à se passer. Bien sûr, les adultes exaltaient nos particularités amusantes, ajoutèrent-ils, ce n’était cependant qu’une feinte, puisque n’étant admis aucun écart aux normes, le seul suspect d’une différence faisait de nous des vies en trop, et cela suffisait à nous exclure, à nous classer parmi les rebuts. Il ne m’en fallait pas plus pour que je me persuade d’avoir été répudié par mes parents.

Très différents de moi, ces garçons me révélèrent à moi-même. Leurs parents les avaient enfermés parce que, turbulents ou réfractaires à l’étude, ils n’arrivaient pas à en assumer l’éducation. Les miens m’avaient abandonné parce que la mémoire me faisait défaut, et ils craignaient de se confronter à l’abîme d’insignifiance où ils me supposaient plongé, car de ne pas véhiculer de sens par la mémoire, me mettait en marge de la vie et faisait qu’à leurs yeux, et selon leur disposition, je ne fusse qu’un monstre silencieux, oublieux, étourdi, distrait, inconstant, fragmentaire, introverti, égocentrique.

Mais que pouvais-je savoir moi, que je vivais le plus souvent de la mémoire des autres, de leurs souvenirs de mes actes, de leurs interprétations de ma vie et de mes émotions ? Quand ma mère se plaignait « il ne sourit pas, il ne pleure pas, il ne parle pas, il ne pense pas », que pouvais-je comprendre ?

Peu importe. Ce qui importe est que ma mémoire, ne sachant se retrouver, avançait comme une taupe qu’en rejetant la terre fouie dans son errance, laisse par-ci par-là des taupinières qui abîment le pré sans rien révéler de ses parcours, et puisque le temps écoulé m’échappait, il ne me restait du passé qu’une image rudimentaire et décousue. Il m’était donc difficile d’organiser la parole et la chose relatée prenait une allure ridicule, dépourvue de sens. Certes, si je m’appliquais et je mettais un fait après l’autre, j’obtenais quelque chose comme un récit, mais incohérent et parfois en contradiction avec ma volonté. Je pouvais aussi soutenir une conversation, le plus souvent cependant, charmé par le son de la voix de mon interlocuteur, je m’oubliais jusqu’à tomber dans une absence qui s’apparentait au sommeil.

Dans cet espace dénué de sens qu’était ma mémoire, s’ouvrait par instants une lézarde d’où jaillissait une image fanée, ébauche éphémère d’un souvenir : l’instant où j’avais appris à boire dans le creux de ma main ; la panique des cloportes lorsque j’avais soulevé la pierre qui les protégeait ; les grappes désordonnée et bruyante de pigeons accrochés aux mains des touristes sur le parvis d’une église. Si une image s’épanouissait, le plus petit fragment s’enrichissait de détails. Bruits, sons, lumières, voix, couleurs, émergeaient sans que je puisse m’en approprier, parce que, ces souvenirs si détaillés n’éveillaient aucune émotion, comme s’ils appartenaient à d’autres mémoires, à d’autres corps, et lorsque l’image s’évanouissait, il ne me restait que le sentiment de mon insuffisance.

 

............................................................................

 

Le jour où il m’accompagna au pensionnat, mon père me raconta le premier fragment de moi-même. Nous attendions le départ du train en regardant par la fenêtre, et nous assistâmes aux premiers pas d’un enfant : la mère reculait le long du quai, les bras grands ouverts, et l’enfant s’efforçait de la rejoindre, les bras projetés en avant, les jambes mal sures. Et en regardant la scène, mon père me raconta que je n’avais marché qu’après mes trois ans et demi, ce qui ne m’avait pas empêché de me distinguer en m’enfuyant à quatre pattes un jour où nous étions à la montagne. Villageois et Carabiniers m’avaient recherché partout sans résultat, et le lendemain notre chienne m’avait trouvé dans le grenier où le curé conservait le raisin sec, les pommes et une crèche géante : trouvé par une chienne, qui m’aurait appris à marcher aussi, parce que ma mère… mieux vaut que je me taise !

Par qui avais-je su que ce grenier abritait une crèche géante ? Comment avais-je pu traverser le village à quatre pattes, ouvrir des portes et monter l’escalier jusqu’au grenier, tout seul, sans que personne me voie ?

Interpellé des années après, mon père ne su pas répondre à ces simples questions. Il était cependant persuadé que le but de ma fuite — contempler la crèche géante — aurait déterminé ma destinée, et afin de démontrer ma considérable disposition à évoquer le réel, lorsque nous arrivâmes à l’internat, il montra quelques-uns de mes desseins au directeur du pensionnat qui ne comprenait pas le sens de l’expression « évoquer le réel ». Et mon père, pour plus de clarté, illustra son propos par une phrase où il employa le mot eikastikós : l’éloignement m’aliénait le souvenir d’un visage connu, mais j’arrivais à me rappeler d’un mot si inhabituel !

 

Longtemps je me suis posé la question de savoir ce qu’évoquaient mes dessins car, au cours de ce même voyage, mon père m’avait dit que je n’avais parlé qu’après mes quatre ans : si mes premiers gribouillis ne jouissaient d’aucun commentaire, et puisque mes parents ne s’occupaient de moi que pour les premières nécessités, comment pouvait-il présumer de mes intentions et y reconnaître quelque disposition que ce soit ?

 

J’étais âgé de quatre ans lorsqu’un coq m’agressa, ce qui faillit me coûter l’œil droit, cependant si je me regarde dans un miroir, rien ne me rappelle cet accident : rien, même pas le petit stigmate laissé sur ma paupière par le coup de bec.

Pendant le bref instant d’égarement qui suivit l’agression du coq, la fuite seule se serait imposée à moi, pourtant après une pareille agression, un autre enfant aurait réclamé le réconfort de sa mère. Non, moi j’avais trouvé refuge dans la sapinière, et quand j’ai consciemment eu en horreur la protection assurée par le Tablier des Mères — cet abri merveilleux édifié sur des ersatz de la singularité — je me suis félicité d’avoir réagi si bien.

La violence de l’agression justifiait ma réaction, cependant mon père, rempli d’orgueil, décréta que par ma fuite, j’avais fait preuve d’indépendance, et justifia le coq par mon étourderie : alarmé par ce garçonnet qui approchait dangereusement ses poules, la pauvre bête (le paysan lui avait tordu le cou de suite) avait cru en l’agression d’un prédateur et anticipé sa contre-attaque.

De son côté ma mère, par sa manière bizarre d’interpréter les faits, ouvrit la voie à une longue série d’équivoques parce qu’elle transforma un accident ordinaire en fable suggestive : captivé par la beauté des poissons rouges (le fait s’était produit près d’un bassin d’ornement), je me serai trop approché du bassin en provoquant ainsi la rage du coq.

Selon mon père, irrité par autant d’arbitraire, j’aurai aussitôt réfuté ma mère, en gâchant ainsi mes touts premiers mots rien que pour nier la capricieuse interprétation de la réalité qu’elle m’imposait. Et bien qu’aujourd’hui il me soit facile de concevoir que la frayeur provoquée par l’agression du coq ait pu me sortir du mutisme, comment puis-je croire qu’il était alors dans mes capacités d’argumenter contre l’interprétation d’un fait dont les causes m’étaient inconnues ?

Ma contrariété exprimée, le silence me regagna. Selon l’opinion du pédiatre, les faits comme mes parents les avaient exposés, se seraient basculé dans mon esprit et ne sachant qui croire des deux, je les aurais suspectés de mentir. En même temps, la présence du coq près du bassin restait à mes yeux une énigme, et leur incapacité à me donner une justification satisfaisante aurait fait que je reconduise sans cesse mon accès à la parole.

 

De ma première enfance, seules me restent ces piètres fables familiales mille fois répétées. Rien d’autre. Aucun souvenir qui soit à moi car pour les premières années de pensionnat, ce n’est que rarement que j’ai pu m’appuyer à la mémoire des autres parce que mes camarades m’étaient indifférents, soit carrément antipathiques, et après les années d’internat, j’ai fait tout mon possible pour les éviter. Et si comme beaucoup d’autres moments prégnants, le souvenir de l’entré au pensionnat me revint parfois fois, je ne l’ai identifié que très tardivement et par hasard.

 

Ce fut par un radieux après-midi d’août, lors d’une randonnée dans la campagne lombarde. J’avais perdu mon chemin et au loin, par-delà d’un rideau de peupliers, dans l’immobilité de toutes choses que la lumière de Lombardie seule peut atteindre, un ange m’apparut. Décoration en tôle de la rose des vents d’une de ces grandes fermes que désertées par les habitants, hantaient la plaine du Pô, l’ange paraissait me montrer le chemin du doigt. Poussée par la soif et dans l’espoir de retrouver mon chemin, je rejoignis la bâtisse.

Souvent lieudit, avec chapelle, écuries, étables, magasins à blé, caves et logements pour les saisonniers, ces fermes avaient été assez importantes pour vivre en autarchie. Mais désormais les grands propriétaires laissaient les bâtiments tomber en ruine et abandonnées par la vie, les fermes ne subsistaient que dans la forme gauche des labyrinthes élémentaires : pièces emmêlées, où seuls restaient l’odeur des bêtes et les scories des activités des hommes.

Après une bonne heure gaspillée en vaguant dans les coins et les recoins à la recherche d’un point d’eau, au but d’un couloir qui ne menait plus nulle part, une cour pavée de galets noirs m’apparut.

Gribouillis émeraude speedé par la peur, un lézard vert traversa vite la surface noire, avec les grands coups de queue qu’il lançait, il abusait le chat hirsute et sauvage qui le traquait. Lorsque lézard et chat disparurent, plus rien ne rappelait la vie, pas d’oiseaux pas de guêpes ni d’abeilles, il ne resta que quelque mouche zigzagante dans la lumière et le noir intense du pavage, et le souvenir du portail de l’internat fit surface, puis la voix nasillarde, et dans le désordre le parvis, le vignoble, l’église baroque, la rigole.

<  haut  >

L’apprentissage de l’errance