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Reprenons par le début. Mon frère
n’était né que depuis trois mois lorsque par une belle journée
septembrale, mon père me mit quelque part en pension, comme interne.
Nous partîmes de Milan en train vers les
six heures et avant midi, nous arrivâmes à une petite gare de campagne
où une voiture noire nous attendait. Après les civilités d’usage, le
chauffeur rangea ma valise dans le coffre de la voiture et il démarra :
il conduisait comme s’il eût été aux prises d’un char à bœufs et son
verbiage nous accompagna jusqu’à destination.
Au but d’une route d’abord goudronnée,
puis pavée de galets noirs, dressé en haut d’une colline, plus gris qu’un
jour sans soleil, le pensionnat apparut : percés de petites fenêtres
sans jalousies, les murs montaient âprement en biais ; çà et là,
exploitant les saillies entre deux pierres, bouleaux et fougères avaient
pris racines.
L’austérité de la bâtisse où était le
pensionnat, contrastait avec le noir intense du parvis et la ténuité des
couleurs délavées par le temps de l’église baroque qui la flanquait.
Adossée à l’église, une gerbe d’eau jaillissait d’une fontaine ornée de
grotesques. La rigole où se vidait le trop-plein de la fontaine
traversait le parvis en diagonale, puis descendait vers l’aval côtoyant
la route tantôt à droite tantôt à gauche. Je suivis cette eau du regard
et la vallée m’apparut : on ne voyait qu’un clocher au loin et du
vignoble à perte de vue. Sauf des oiseaux par nuées et une armée de
guêpes, abeilles, mouches, tous fort affairés autour de la vigne, rien
ne rappelait la vie.
La séparation ne fut point émouvante :
mon père me salua d’une poignée de main sous le porche obscur
qu’abritait le portail que désormais me séparait de l’extérieur. Il prit
place dans la voiture et me fit encore un geste de la main à travers la
vitre, puis la voiture disparut dans l’aveuglante réverbération du
soleil. Et après un bruit strident qui me sembla durer longtemps, le
portail se ferma avec un éclatement sourd, me plongeant dans une
pénombre glauque. En cet instant une main se posa sur mon épaule, et une
voix nasillarde me demanda mon prénom et mon âge.
N’étais-je âgé que de six ans, presque,
quant au prénom, mes parents l’avaient réduit au bruit phonétique des
initiales, et le R liquide, à
peine roulé, de Renato arrêté net par la suspension de lèvres du
M de Maria me paraissait un râle imprononçable.
« Rm … six ans … presque … Rm … six ans
… presque », répéta en écho la voix nasillarde.
Dès le premier repas commun, je sus que
les internes les plus anciens appelaient ce lieu sombre où nous nous
séparions de nos parents “Le Rocher”. Le portail étant en bois, la
métaphore me sembla arbitraire, mais eux, en s’appelant au rocher d’où
les Anciens jetaient les enfants difformes, ils arguèrent que nous nous
étions des êtres superflus dont les parents ne répugneraient à se
passer. Bien sûr, les adultes exaltaient nos particularités amusantes,
ajoutèrent-ils, ce n’était cependant qu’une feinte, puisque n’étant
admis aucun écart aux normes, le seul suspect d’une différence faisait
de nous des vies en trop, et cela suffisait à nous exclure, à nous
classer parmi les rebuts. Il ne m’en fallait pas plus pour que je me
persuade d’avoir été répudié par mes parents.
Très différents de moi, ces garçons me
révélèrent à moi-même. Leurs parents les avaient enfermés parce que,
turbulents ou réfractaires à l’étude, ils n’arrivaient pas à en assumer
l’éducation. Les miens m’avaient abandonné parce que la mémoire me
faisait défaut, et ils craignaient de se confronter à l’abîme
d’insignifiance où ils me supposaient plongé, car de ne pas véhiculer de
sens par la mémoire, me mettait en marge de la vie et faisait qu’à leurs
yeux, et selon leur disposition, je ne fusse qu’un monstre silencieux,
oublieux, étourdi, distrait, inconstant, fragmentaire, introverti,
égocentrique.
Mais que pouvais-je savoir moi, que je
vivais le plus souvent de la mémoire des autres, de leurs souvenirs de
mes actes, de leurs interprétations de ma vie et de mes émotions ? Quand
ma mère se plaignait « il ne sourit pas, il ne pleure pas, il ne parle
pas, il ne pense pas », que pouvais-je comprendre ?
Peu importe. Ce qui importe est que ma
mémoire, ne sachant se retrouver, avançait comme une taupe qu’en
rejetant la terre fouie dans son errance, laisse par-ci par-là des
taupinières qui abîment le pré sans rien révéler de ses parcours, et
puisque le temps écoulé m’échappait, il ne me restait du passé qu’une
image rudimentaire et décousue. Il m’était donc difficile d’organiser la
parole et la chose relatée prenait une allure ridicule, dépourvue de
sens. Certes, si je m’appliquais et je mettais un fait après l’autre,
j’obtenais quelque chose comme un récit, mais incohérent et parfois en
contradiction avec ma volonté. Je pouvais aussi soutenir une
conversation, le plus souvent cependant, charmé par le son de la voix de
mon interlocuteur, je m’oubliais jusqu’à tomber dans une absence qui
s’apparentait au sommeil.
Dans cet espace dénué de sens qu’était
ma mémoire, s’ouvrait par instants une lézarde d’où jaillissait une
image fanée, ébauche éphémère d’un souvenir : l’instant où j’avais
appris à boire dans le creux de ma main ; la panique des cloportes
lorsque j’avais soulevé la pierre qui les protégeait ; les grappes
désordonnée et bruyante de pigeons accrochés aux mains des touristes sur
le parvis d’une église. Si une image s’épanouissait, le plus petit
fragment s’enrichissait de détails. Bruits, sons, lumières, voix,
couleurs, émergeaient sans que je puisse m’en approprier, parce que, ces
souvenirs si détaillés n’éveillaient aucune émotion, comme s’ils
appartenaient à d’autres mémoires, à d’autres corps, et lorsque l’image
s’évanouissait, il ne me restait que le sentiment de mon insuffisance.
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Le jour où il m’accompagna au
pensionnat, mon père me raconta le premier fragment de moi-même. Nous
attendions le départ du train en regardant par la fenêtre, et nous
assistâmes aux premiers pas d’un enfant : la mère reculait le long du
quai, les bras grands ouverts, et l’enfant s’efforçait de la rejoindre,
les bras projetés en avant, les jambes mal sures. Et en regardant la
scène, mon père me raconta que je n’avais marché qu’après mes trois ans
et demi, ce qui ne m’avait pas empêché de me distinguer en m’enfuyant à
quatre pattes un jour où nous étions à la montagne. Villageois et
Carabiniers m’avaient recherché partout sans résultat, et le lendemain
notre chienne m’avait trouvé dans le grenier où le curé conservait le
raisin sec, les pommes et une crèche géante : trouvé par une chienne,
qui m’aurait appris à marcher aussi, parce que ma mère… mieux vaut que
je me taise !
Par qui avais-je su que ce
grenier abritait une crèche géante ? Comment avais-je pu traverser le
village à quatre pattes, ouvrir des portes et monter l’escalier jusqu’au
grenier, tout seul, sans que personne me voie ?
Interpellé des années après, mon père ne
su pas répondre à ces simples questions. Il était cependant persuadé que
le but de ma fuite — contempler la crèche géante — aurait déterminé ma
destinée, et afin de démontrer ma considérable disposition à évoquer le
réel, lorsque nous arrivâmes à l’internat, il montra quelques-uns de mes
desseins au directeur du pensionnat qui ne comprenait pas le sens de
l’expression « évoquer le réel ». Et mon père, pour plus de clarté,
illustra son propos par une phrase où il employa le mot
eikastikós : l’éloignement
m’aliénait le souvenir d’un visage connu, mais j’arrivais à me rappeler
d’un mot si inhabituel !
Longtemps je me suis posé la question de
savoir ce qu’évoquaient mes dessins car, au cours de ce même voyage, mon
père m’avait dit que je n’avais parlé qu’après mes quatre ans : si mes
premiers gribouillis ne jouissaient d’aucun commentaire, et puisque mes
parents ne s’occupaient de moi que pour les premières nécessités,
comment pouvait-il présumer de mes intentions et y reconnaître quelque
disposition que ce soit ?
J’étais âgé de quatre ans lorsqu’un coq
m’agressa, ce qui faillit me coûter l’œil droit, cependant si je me
regarde dans un miroir, rien ne me rappelle cet accident : rien, même
pas le petit stigmate laissé sur ma paupière par le coup de bec.
Pendant le bref instant d’égarement qui
suivit l’agression du coq, la fuite seule se serait imposée à moi,
pourtant après une pareille agression, un autre enfant aurait réclamé le
réconfort de sa mère. Non, moi j’avais trouvé refuge dans la sapinière,
et quand j’ai consciemment eu en horreur la protection assurée par le
Tablier des Mères — cet abri merveilleux édifié sur des ersatz de la
singularité — je me suis félicité d’avoir réagi si bien.
La violence de l’agression justifiait ma
réaction, cependant mon père, rempli d’orgueil, décréta que par ma
fuite, j’avais fait preuve d’indépendance, et justifia le coq par mon
étourderie : alarmé par ce garçonnet qui approchait dangereusement ses
poules, la pauvre bête (le paysan lui avait tordu le cou de suite) avait
cru en l’agression d’un prédateur et anticipé sa contre-attaque.
De son côté ma mère, par sa manière
bizarre d’interpréter les faits, ouvrit la voie à une longue série
d’équivoques parce qu’elle transforma un accident ordinaire en fable
suggestive : captivé par la beauté des poissons rouges (le fait s’était
produit près d’un bassin d’ornement), je me serai trop approché du
bassin en provoquant ainsi la rage du coq.
Selon mon père, irrité par autant
d’arbitraire, j’aurai aussitôt réfuté ma mère, en gâchant ainsi mes
touts premiers mots rien que pour nier la capricieuse interprétation de
la réalité qu’elle m’imposait. Et bien qu’aujourd’hui il me soit facile
de concevoir que la frayeur provoquée par l’agression du coq ait pu me
sortir du mutisme, comment puis-je croire qu’il était alors dans mes
capacités d’argumenter contre l’interprétation d’un fait dont les causes
m’étaient inconnues ?
Ma contrariété exprimée, le silence me
regagna. Selon l’opinion du pédiatre, les faits comme mes parents les
avaient exposés, se seraient basculé dans mon esprit et ne sachant qui
croire des deux, je les aurais suspectés de mentir. En même temps, la
présence du coq près du bassin restait à mes yeux une énigme, et leur
incapacité à me donner une justification satisfaisante aurait fait que
je reconduise sans cesse mon accès à la parole.
De ma première enfance, seules me
restent ces piètres fables familiales mille fois répétées. Rien d’autre.
Aucun souvenir qui soit à moi car pour les premières années de
pensionnat, ce n’est que rarement que j’ai pu m’appuyer à la mémoire des
autres parce que mes camarades m’étaient indifférents, soit carrément
antipathiques, et après les années d’internat, j’ai fait tout mon
possible pour les éviter. Et si comme beaucoup d’autres moments
prégnants, le souvenir de l’entré au pensionnat me revint parfois fois,
je ne l’ai identifié que très tardivement et par hasard.
Ce fut par un radieux après-midi d’août,
lors d’une randonnée dans la campagne lombarde. J’avais perdu mon chemin
et au loin, par-delà d’un rideau de peupliers, dans l’immobilité de
toutes choses que la lumière de Lombardie seule peut atteindre, un ange
m’apparut. Décoration en tôle de la rose des vents d’une de ces grandes
fermes que désertées par les habitants, hantaient la plaine du Pô,
l’ange paraissait me montrer le chemin du doigt. Poussée par la soif et
dans l’espoir de retrouver mon chemin, je rejoignis la bâtisse.
Souvent lieudit, avec chapelle, écuries,
étables, magasins à blé, caves et logements pour les saisonniers, ces
fermes avaient été assez importantes pour vivre en autarchie. Mais
désormais les grands propriétaires laissaient les bâtiments tomber en
ruine et abandonnées par la vie, les fermes ne subsistaient que dans la
forme gauche des labyrinthes élémentaires : pièces emmêlées, où seuls
restaient l’odeur des bêtes et les scories des activités des hommes.
Après une bonne heure gaspillée en
vaguant dans les coins et les recoins à la recherche d’un point d’eau,
au but d’un couloir qui ne menait plus nulle part, une cour pavée de
galets noirs m’apparut.
Gribouillis émeraude speedé par la peur,
un lézard vert traversa vite la surface noire, avec les grands coups de
queue qu’il lançait, il abusait le chat hirsute et sauvage qui le
traquait. Lorsque lézard et chat disparurent, plus rien ne rappelait la
vie, pas d’oiseaux pas de guêpes ni d’abeilles, il ne resta que quelque
mouche zigzagante dans la lumière et le noir intense du pavage, et le
souvenir du portail de l’internat fit surface, puis la voix nasillarde,
et dans le désordre le parvis, le vignoble, l’église baroque, la rigole.