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La première image dont je conserve un
souvenir obsédant remonte à la veille de la mort de grand-père.
Un après-midi, mon père vint me chercher
au pensionnat et nous partîmes. En train il me parla de la maladie et de
la mort, et il me prévint qu’aux funérailles de grand-père, quelqu’un
aurait accusé la Mort de nous l’avoir enlevé : il ne fallait
absolument pas prendre cette sottise au sérieux puisque la fin étant
inéluctable, tout instant de notre vie n’est qu’un pas vers le chaos
originaire.
Nous arrivâmes juste à temps pour que je
puisse voir grand-père vivant : si l’on peut appeler vie le bref
gémissement qui sortait de la pénombre de sa chambre ; de ce demi-jour
gris où la blancheur des draps seuls paressait vivante. Dénégation de la
souffrance, les couleurs éclatantes d’un bouquet des tulipes égayaient
la chambre, et je m’en servis pour distraire le regard de la masse
inerte qui gisait sur le lit de grand-père.
Le lendemain, les tulipes ne montraient
que leurs pistils dénudés. Leurs pétales perdus encombraient la table de
nuit en livrant à l’inanité le livre et le verre, qui s’y trouvaient :
grand-père était mort. Le silence de la chambre m’écrasa, et la pensée
de l’absence s’insinua en moi, se défaisant aussitôt suscitée pour
aussitôt se reformer, sans trêve.
Des longues années durant ces pistils
dénudés hantèrent mes nuits, un bref gémissement et quelque lambeau
d’autres images les accompagnaient : le ventre blanc d’un poisson rouge
qui flottait, comme le pétale perdu d’une tulipe, parmi les feuilles
mortes dans le bassin du jardin ; une nuée de mouches qui voltigeait en
bourdonnant autour du cadavre rigide d’un moineau déteint et
poussiéreux, déchet parmi les déchets dans une rigole.
Le cortège funèbre partit par un temps
pluvieux, pourtant les funérailles me parurent une fête car il y avait
plein de drapeaux rouges et de musique. Puis, quand le cercueil toucha
le fond de la fosse, ce fut une pluie d’œillets rouges, et ça avait
l’air drôle parce que c’étaient des femmes très volontaires et des
hommes vigoureux et moustachus qui les jetaient. Puis le soleil refit
son apparition un court instant, et le cortège se dispersa pour se
reformer quelque cent mètres plus loin, devant la porte du restaurant où
aurait eu lieu le dîner d’adieu.
Au pensionnat, lorsqu’il était question
de funérailles, l’on ne parlait que de mornes cortèges, noirs et
tristes, de larmes et sanglots ; tandis qu’aux funérailles de grand-père
personne n’avait pleuré, il y avait eu même de la gaieté car entre deux
verres, ses amis avaient remémoré ses faits et gestes par des anecdotes
amusantes. Et pendant le voyage de retour au pensionnat, je demandais
raison de tant de gaieté à mon père. Seulement ses subtilités
m’ennuyaient, et le paysage estompé par le brouillard qui défilait dans
la fenêtre du train séduisit mon regard.
D’abord mon inattention contraria mon
père et qui m’admonesta, puis il parla d’autre chose.
D’habitude il murmurait d’une voix
monotone et il fourrait ses frases de subordonnées, mais ce jour-là il
procéda avec une concision étonnante : « Tu ne joues pas avec tes
camarades. Tu refuses même de leur adresser la parole. Tu n’as jamais
apprécié les figures des livres à figures. L’oie qui t’a fait dire O ne
t’a rien évoquée, pourtant tu n’as pas eu la curiosité de savoir ce que
c’est une oie. As-tu des intérêts ? Quelle forme donnes-tu à ta vie ?
As-tu une vie ? »
Pour ce qui était de ma vie, il me
sembla opportun garder le silence, je repliais alors sur les livres. Je
feuilletais beaucoup, seulement, si parfois un livre me parlait, aucun
ne me captivait. Le premier livre de lecture m’était paru désuet, et les
livres des adultes, je les percevais comme des éléments constitutifs du
mur. Ainsi lorsque mon père ôtait un volume de la bibliothèque, je
m’inquiétais, parce qu’en y laissant un vide, il cassait l’intégrité du
mur, et de ce vide aurait pu sortir une bête énigmatique, comme la
vipère que j’avais vue s’insinuer dans une crevasse un jour que je me
promenais à la campagne avec grand-père.
Soudain je me rappelais quelque chose.
Je me rappelais du jour où j’avais vu une vipère ; de l’ambivalence du
sentiment généré par son apparition : la peur qui m’avait inspiré
l’affolement de mes compagnons de promenade, et le calme où m’avait
plongé le mouvement de ce corps insolite.
« C’est une vipère péliade », avait
dit grand-père, et le mot péliade
m’avait beaucoup plu. Depuis le reptile veillait sur mes
nuits d’insomniaque car si une pensée me troublait, je regardais dans le
noir, le nom de la bête résonnait dans ma tête et la voilà que,
menaçante et consolatrice, elle émergeait zigzaguant du néant,
promptement s’insinuait dans les interstices d’un cairn, et moi je
retrouvais la paix.
Lâchée d’un coup, la vague des souvenirs
vint bouter contre mon incompréhension et me submergea. Déconcerté par
la découverte d’une mémoire qui était la mienne, je dis à mon père que
l’un des surveillants agissait en obstiné jusqu’au ridicule : il
chantait faux et il s’obstinait à chanter ; il se voulait apiculteur
aussi que rhabdomancien et avec une obstination maladive, il cherchait
un essaim d’abeilles sauvages à l’aide d’une pendule ; la nuit, il
vaguait entre les lit et il nous caressait les cheveux, obstiné, malgré
nos remontrances.
Mon père pâlit et bafouilla : « Nous
rentrons à la maison, et tu changeras de pensionnat ».
“Finalement une bonne nouvelle”,
pensais-je, mais il m’avait interrompu, et le flux du souvenir se cassa
(la bonne nouvelle n’en fut enfin pas une : je finis l’année scolaire
chez grand-mère, à l’école publique, puis j’intégrais un nouveau
pensionnat, où m’attendait la vie de prison que je connaissais avec ses
mornes récurrences — il y avait même le surveillant qui nous caressait
les cheveux, obstiné.)
Nous descendîmes du train à la première
gare : un gros bourg sans nom assiégé par les rizières, plongé dans le
brouillard. Mon père consulta les horaires des trains : le prochain ne
se serait arrêté que tard l’après-midi. C’était l’heure du déjeuner et
il abhorrait l’ambiance des buffets des gares, il confabula avec le
guichetier et il obtint une bonne adresse.
Le seul taxi du bourg (une voiture
d’avant-guerre très bien entretenue) nous y conduisit, et pendant le
trajet le chauffeur nous vanta les curiosités et les beautés artistiques
locales — fossiles d’un lointain passé marin, église romaine, Maîtres
anciens, château médiéval et villas de la fin du dix-neuvième siècle en
ruine.
Le chauffeur maniait la langue avec le
même soin qu’il apportait à son instrument de travail, et j’écoutai ses
phrases glisser comme une musique, ravi que dans un bourg perdu au fond
des campagnes, un chauffeur de taxi parlât encore selon les règles de
l’art. L’événement était déjà rare, puisqu’en opposition à l’italien
guindé imposé par le fascisme,
[1] et désastre collatéral conséquent au refus de tant de
grandeur, l’on n’entendait désormais que régionalismes, raccourcis,
clichés.
Nous arrivâmes à l’auberge et mon père
s’extasia : inattendue affectation d’une villa en parfait Style Liberty
[2] — élégant jardin laissé à l’abandon, magnifique perron à
encorbellement, escalier en granite rose, marquise en forme d’éventail,
vitraux floraux aux fenêtres, des beaux témoignages d’un faste passé
bourgeois. Pourtant, en dépit de son enthousiasme, il serait mort
d’ennui dans ce bled perdu, cependant que je le lui dise le vexa et il
m’accusa de vouloir l’agacer : j’avais déjà le chic d’agacer mon monde.
Une ambiance très amicale régnait dans
la salle de l’auberge où était le restaurant, toutefois c’était
jour de champignons, un
rendez-vous incontournable des habituées, et les tables étaient toutes
prises. Mon père loua la fraîcheur d’émotion des tableaux féeriques
accrochés aux murs, et l’aubergiste, touché, nous invita aussitôt à la
table d’hôte en vantant que les peintres qu’il côtoyait, maladroits ou
non, ils regardaient le monde d’un authentique œil ingénu.
Œil ingénu ? De quoi parlait-il ? Je
ne comprenais pas et je demandais à mon père le sens de l’expression. Il
ne répondit pas à ma question, par contre il m’accusa d’être
insensible car ce pauvre aubergiste faisait son possible pour détourner
un mot étranger.
Était-il un nostalgique ?
[3] Que non, il croyait que le mot
naïf fût apanage du monde sélect.
Le
monde sélect ? C’était le jour des expressions nouvelles ? Non, nous
étions chus dans un milieu calotin : pour l’aubergiste le monde sélect
c’était l’évêque, le député, et le baron sans sous qui l’humiliait quand
ils étaient enfants.
Calotin ! Finalement un mot connu,
cependant il me restait un doute : si pour l’aubergiste le monde
sélect c’était l’évêque, le député et le baron sans sous, c’était quoi
pour nous le monde sélect ? La réponse de mon père fut lapidaire : « Le
monde sélect n’est qu’une affaire de sots ».
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Le souvenir de cette journée fut le seul
qui me revint à l’esprit, lorsque quelques années de là, mon père
disparut. Sa disparition n’était qu’un mensonge qui plaisait à ma mère
(elle importunait tout le monde à cause de l’apathie de son mari), et
même si ce mensonge n’en finissait pas de m’indisposer, je feignis y
croire sans m’inquiéter du motif qu’avait induit mon père à accepter de
ne plus me voir.
Grand-mère, qui n’était pas tendre avec
mon père, pour une fois fut indulgente. Elle soutint qu’il refusait de
sortir de son utopie (il était anarchiste), et ne pouvant se reconnaître
dans l’existence réelle, il vaguait çà et là au gré de ses doutes car ce
n’était pas la raison qui le gouvernait ni son penchant politique, mais
dans l’ordre : le souvenir d’un père tyrannique et d’une mère aimante
par conformité aux conventions sociales ; une guerre de sots suivie
d’une guerre civile ; un présent marqué par un mariage loupé du premier
jour, doublé d’un fils qu’il tenait pour attardé, et puisque cela il ne
faisait que le sous-entendre, de ne pas arriver à le dire le
tourmentait. Puis elle voulut donner une nouvelle lumière à son
jugement, et m’assura qu’il entretenait avec la vie une relation qui
paressait parfaite quand il l’exposait, mais dans les faits il ne
pouvait la posséder qu’en la dépouillant de son sens.
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Lors d’une de nos rencontres, mon père
me raconta que dans ma première enfance, un jour que nous étions à la
mer, j’étais soudainement tombé des bras de ma mère. Lui, bouleversé par
l’idée de ma mort certaine, il s’était figé et il n’avait été capable
d’aucun geste utile. Et il était dans l’embarras car en cet instant il
n’avait pensé qu’au temps qui se tissait dans les nœuds d’un tapis
d’Ispahan qu’il avait vu quelque jour auparavant dans une vitrine.
Je connaissais déjà cette anecdote pour
l’avoir entendu de grand-mère, qu’avait cité l’incident en exemple un
jour qu’elle se plaignait avec l’une de ses amies de l’ineptie de sa
fille, tout en affirmant que d’autre part, sans la justifier, elle la
comprenait parce qu’un enfant peut ruiner la vie d’une femme, si elle
découvre que ne l’aime pas.
La révélation involontaire de grand-mère
m’avait froissé sans pour autant me choquer puisque sur le moment,
d’être le sujet de l’incident m’avait échappé, et je l’aurais oubliée si
mon père eût eu l’amabilité de se taire, car la brièveté du récit ne lui
avait pas empêché d’éveiller en moi le suspect que ma mère eut eu
l’intention de me tuer.
Désormais l’idée de la répudiation, je
l’avais dédramatisé, et pardonné à mes parents de m’avoir enfermé dans
un pensionnat, ce n’est pas pour autant que je les aimasse. Ils
m’étaient indifférents, mais je n’appréciais point qu’ils se parlassent
dans le dos, le plus important aurait été qu’à travers leurs querelles,
se dessinât une idée de vie commune ; sachant qu’ils en étaient
incapables et ne voulant pas m’abaisser à leur ignominie, je fis mine
que son récit m’eût laissé indifférent. En aurait-il déduit que je
n’avais rien compris ? Qu’importe ! Ce jour-là j’avais d’autres
remontrances à faire, car les enseignants n’accordaient que peu de
considération à la lecture et trop de crédit à l’arithmétique, et
connaissant l’aversion de mon père pour la farce, je lus la carte du
restaurant en parodiant le moins doué de mes camarades de classe.
Il resta un long moment en silence,
m’avait-il entendu ? M’ignorait-il ? Non, il rêvait à sa vie ! car il
marmonna que chacun de nous soufre d’un un mal qui élime ses heures, et
même si la vie est une épatante boîte à surprises, avec un bout de
papier comme champ de jeu nous ne pouvons pas grand-chose.
Puis, sans se soucier nullement de mon
grief, il soutint que lors de mes cinq ans l’évidence s’était imposée
que l’art aurait été mon moyen pour saisir les apparences. Pour le
prouver il me parla d’une frise composée de petits chevaux que j’avais
peinte à la merde sur le mur de ma chambre chez grand-mère. Et que dans
l’urgence j’eusse pris le premier matériel venu avait touché grand-mère,
moi-même il paraît, j’étais très satisfait de l’œuvre, mais l’émotion de
grand-mère et mon enthousiasme n’avaient point affecté grand-père
qu’avait exigé que je nettoyasse ce pan de mur si artistement souillé.
Je ne sais pas si l’idée de l’art
germina dans mon esprit en cette occasion. Le concept de futur ne m’est
apparu que très tard, et ne pouvant concevoir des projets, je me perdais
en intentions précaires — pompier, astronome, mécanicien, architecte,
marins pêcheurs, jardinier : tout sauf artiste (et l’on verra pourquoi).
Autour de mes dix ans, dans la cour du
pensionnat, j’avais trouvé un martinet qui convulsait cognant le pavé de
ses ailes incapables au vol. Je l’avais recueilli et montré à un
surveillant, un garçon de la campagne qui payait ainsi ses études. Et
lui, après avoir pris dans ses mains le martinet, avait dit « poux des
poules », et en soufflant dans les plumes, l’avait libéré de ces bêtes
obscènes qui fuyaient rapides sur la peau du malheureux oiseau et
tombaient par terre où il les écrasait du pied sans état d’âme.
L’épouillage fini, nous étions montés sur la terrasse, et d’un geste
vif, il avait lancé le martinet dans le ciel. Nous l’avions regardé
prendre son envol et après un instant d’indécision, s’intégrer au vol
des siens qui tournoyaient autour du clocher lacérant l’air de leurs
cris aigus.
Depuis je me destinai à l’art
vétérinaire, mais un jour au zoo, devant une cage puante, je rencontrai
le regard d’un gorille qui se masturbait. C’était une femelle et la
lenteur de ses gestes me troubla car je ne saisissais pas l’origine de
la trouble, il m’apparut néanmoins que ce regard prétendument silencieux
criât l’impossibilité de se dire qu’était aussi la mienne. Et si
auparavant l’absence de parole chez les animaux m’avait ému, maintenant
la pensée d’une intimité avec une souffrance sans une voix pour se dire
m’effrayait, et l’idée de me consacrer aux animaux s’évanouit.
Toutefois, lorsqu’il me fut demandé pourquoi, mes raisons je les ai tue
car l’année précédente, à la suite d’une observation qui m’avait valu le
mépris de mes camarades de classe, j’avais eu un avant-goût de ce
qu’aurait été ma vie si j’exposais imprudemment ma perception du monde.
Au cinéma, j’avais vécu un de ces
moments de synchronie qui gâchent mes nuits. Mon voisin ronflait de la
plus belle, tandis que sur l’écran le capitaine d’un navire négrier,
face à la nécessité de se débarrasser de la
cargaison qu’il transportait,
ordonna à ses hommes d’attacher les esclaves à la chaîne de l’ancre et
les jeter à la mer. Le mur de l’impression visuelle brisé par
l’enchantement de l’imagination, le noir de la salle se confondit avec
la nuit du film : ce qui se représentait en ce lieu métamorphosé était
la négation de tout ce que je savais de la compassion, la fiction devint
insoutenable et je dus sortir de la salle.
Le lendemain, en classe, il nous fut
demandé de parler du film, et confronté à la nécessité d’exposer un
événement qui n’était pas utilitariste, d’autres événements resurgirent
en vrac de ma mémoire : les expéditions nocturnes contre les camarades
homosexuels et en miroir, la recherche tourmentée de ces mêmes camarades
quand un désir innommable
surgissait ; les razzias à la cuisine ; les chats, les lézards, les
oisillons, les orvets, torturés et tués — l’on s’évade comme l’on peut
d’une prison où l’on est enfermé sans procès.
Jamais je n’ai participé à ces activités
sociales, je connaissais néanmoins le noir du cachot où l’on nous
confinait lorsque nous transgressions une règle, car, suite à une
impolitesse, j’avais cassé mon assiette sur la tête de mon voisin de
table. L’événement avait fait de moi un dominant ainsi mes camarades
m’écoutaient donc avec attention.
Bricolé pendant mes nuits sans sommeil,
un système mnésique m’aidait à exprimer les besoins et les désirs
simples ; à retenir mes leçons ; à ne pas oublier les choses
importantes (droits et devoirs) ; à m’orienter en ville. Il ne m’était
toutefois pas donné de savoir qu’il fût possible d’exprimer quelque
chose de vain ou d’immatériel. Ce jour-là j’aurais voulu décrire le
mouvement de la chaîne qui sombrait dans la mer, seulement je ne
trouvais aucun mot pour dire la barbarie et ma langue se grippa. Alors
je fis un dessin au tableau noir, et face à l’incompréhension de la
classe, j’écrivis en capitales :
UN DÉSERT DE L’ESPRIT HUMANISÉ PAR LA VIOLENCE
Le silence méprisant qui suivit mes
mots, fit naître en moi la sensation désagréable d’être entièrement
étranger, et si avant je me percevais comme suspect, en cet instant j’ai
su que j’étais différent, discordant, et que l’expression m’aurait
inéluctablement séparé de mes camarades.
Le côté obscur dévoilé chez mes
camarades par le mépris me séduisit, et un sentiment jusqu’alors inconnu
m’induisit à les observer tout en rédigeant des comptes rendus de leurs
agissements aussi que mes hypothèses relatives aux conflits qui en
seraient découlés.
De prévoir me satisfaisait, mais les
inévitables conséquences des actes de mes camarades mortifiaient ma
conscience autant que la précision de mes prévisions, et je renonçais à
cette activité pour me dédier à l’actualité, ce qui me traîna dans
l’égout sans nom des intrigues des peuples. Toute nouvelle déshonorante
m’enlisait un peu plus dans les représentations de la stupidité humaine,
et il ne pouvait en être autrement, étant donné le constat de preuves
tragiques maintes fois répété ; les remords ; les repentirs solennels
toujours oubliés ; la prétendue justice prônée là où l’hypocrisie
exigeait qu’on cachât des intentions abjectes, parce que leur futilité
les rendait encor plus abjectes. L’image du monde se reflétait en moi et
m’affligeait, et ne sachant pas l’émonder, je vivais entre rage et
prostration car il ne m’était pas donné de savoir ce que je faisais ici,
et de ne pas répondre aux questions posées par mon être au monde faisait
de moi, à mes yeux, quelqu’un d’inutile.
[1] Pas de mots étrangers, usage imposé de
la deuxième personne du pluriel, aussi qu’un tas d’autres
préciosités étrangères à l’esprit de celle que Ossip Mandelstam
définit “la plus
dadaïste des langues romanes”
(Entretien sur Dante,
I, §25).