renato maestri
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Faute de mauvais temps, on aurait eu un été magnifique si, aux premiers jours de septembre, un vagabond ne l’eût pourri en rappelant aux villageois des souvenirs pénibles.

Le garde-chasse le premier parla du Vagabond : il avait vu un nocif caché dans le sous-bois et il l’avait tirée. La bête avait bougé et intrigué par son allure, le garde-chasse avait cru reconnaître une figure familière. Persuadé d’avoir blessé un homme et désespéré, il avait couru à perdre haleine jusqu’à l’auberge où, le désordre émotif dissout dans un verre d’eau-de-vie, il avait relaté son histoire.

Son récit ne surprit guère Bruna puisque voilà une semaine déjà qu’on fouillait sa poubelle, et ce n’était pas un renard car la veille elle avait laissé quelque chose à manger sur le rebord d’une fenêtre et le matin l’assiette était vide, le couvert croisé dessus.

Ils appelèrent les Carabiniers. Le brigadier écouta le récit agacé du garde-chasse et celui plus posé de Bruna, puis il inspecta les lieux de l’accident présumé sans y trouver le moindre indice et décréta qu’il n’y avait pas de quoi ouvrir une enquête : le garde-chasse avait pris des vessies pour des lanternes, et l’aubergiste avait trouvé une bonne excuse pour nourrir les chats errants.

 

L’apparition du Vagabond créa l’événement, et la peur étant une formidable cause de distraction, les conjectures fleurirent. Quelqu’un raviva le souvenir, enfui sous les années, d’un fou qu’avait erré nu dans la vallée tout un été sans que personne puisse l’approcher. Le père de Bruna avait laissé de la nourriture sur le rebord d’une fenêtre ; un matin d’automne il avait trouvé l’assiette encore pleine : le fou avait disparu. D’autres évoquèrent un improbable aquarelliste en quête d’émotion. Moins menaçante, cette spéculation gratifia les villageois car l’art et non pas la misère ou la maladie, avait poussé le Vagabond à s’égarer dans la montagne, et le choix implicite de l’artiste d’une vie en communion avec la nature en fit un objet d’admiration et affranchit ces passionnés de la fonction fabulatrice de tout sentiment de culpabilité.

 

Un après-midi, deux braconniers en herbe pistés par le garde-chasse, se cachèrent dans un chalet en ruine et y trouvèrent des cendres encore chaudes, des vieux journaux déchirés, une boîte remplie de santons d’argile. Des santons étaient disposés par-ci par-là et arrangés à leurs pieds, des bouts de ficelle nouée simulaient une offrande. Quoique de l’ordre du religieux, la découverte n’excita point la curiosité du curé qui refusa d’y jeter un coup d’œil, et quand le maire monta au chalet, santons, journaux, ficelles avaient disparu.

L’on aurait oublié les santons, si un matin Bruna n’en eût trouvé un sur le rebord de la fenêtre, à côté de l’assiette vide, et elle voulut croire à un remerciement pour le repas. Sara aussi trouva un santon à son seuil, toutefois n’ayant rien donné, elle cru en un malentendu du Vagabond, et le village recommença à jaser : donner un sens aux santons devint le passe-temps de tous.

Le Vagabond quant à lui n’était qu’une présence qui ne semblait pas de nature matérielle car seulement le garde-chasse l’avait entrevu, et après réflexion, lui donnait même une identité, ce qui rappela aux mémoires des vielles histoires, et la mauvaise humeur conquit le village tout entier.

 

Un après-midi Sara regardait par la fenêtre et elle crut voir une ombre bouger dans la sapinière. Je regardai à mon tour et tout d’abord je ne vis rien, puis le Vagabond apparut : il marchait à quatre pattes près du torrent fouillant la pierraille, y déposa quelque chose de bariolé et courut se cacher sous le couvert des sapins. D’un geste brusque Sara ferma la fenêtre et dit que si le lieu était le langage, le garde-chasse disait vrai, parce que c’était là qu’Ugo l’avait agressée.

 

Je connaissais bien Ugo : il était dépourvu de force morale mais, très prétentieux, et il se prenait pour un conquérant. Il me semblait cependant incroyable qu’il puisse vivre entièrement dans cette illusion, et tout en refusant l’idée qu’il fut si sot, qu’il puisse croire qu’en honorant une victime d’une si banale offrande, elle l’aurait absous, je crus qu’il demandât ainsi pardon à Bruna et Sara d’avoir tenté d’abuser d’elles. Mais avec sa lucidité coutumière Sara me désillusionna : Ugo n’avait jamais voulu l’absolution de personne ; il n’était qu’un être corrompu, que persuadé que ses victimes lui appartenaient, il tenait à qu’elles ne l’oubliassent jamais. 

 

Le soir, nous dînâmes avec Bruna. Les clients de l’auberge tissaient leurs interprétations et commentaires de l’histoire du Vagabond, et moi j’aurais voulu qu’il partît, qu’il fût déjà parti, qu’il soit lointain : le lieu importait peu, pourvu qu’il soit loin et qu’il emporte le chagrin qu’il jetait sur le monde. J’aurais voulu qu’il meure : il devait mourir. J’imaginais le tuer, et une sensation de puissance m’envahit : il n’était qu’une proie ; la nuit, il venait chercher sa nourriture ; je l’aurais attendu et je l’aurais tué ; je me serais couché avant que son dernier cri réveillât le village, et j’aurais enfin dormi.

Sara devina les pensées noires qui m’occupaient, et avec une grimace de dégoût, elle m’induisit à les interrompre : « Oublie-le, ne t’acharne pas sur son sort », murmura-t-elle sans desserrer les dents. 

Le mot acharner me submergea. Maintenant c’était Ugo qui voulait que je le libère. De quoi devais-je le libérer, de qui ? puéril, tout cela était puéril. Je n’arrivais pas à sortir du cercle magique créé par l’idée que le Vagabond ne fut autre qu’Ugo, et troublé par mes pensées de meurtre, je me perdis dans les particules de poussière qui planaient dans le cône de lumière du lustre.

« Il est déjà mort », susurra Bruna serrant ma main dans la sienne. Surpris par la spontanéité de l’affirmation, je crus voir le chaos originaire dans la bleuité de son regard, et grâce à cette présence confuse la mort vivait en moi. La panique me conquit : j’aurais voulu m’arrêter à tout jamais, m’établir dans une certitude, même si je savais que le sentiment de sécurité qui m’aurait envahi de son apparition, m’aurait abandonné dès qu’une image de cet instant se serait définie.

 

Avant de nous coucher Sara ouvrit la fenêtre et regarda le ciel : « Regard the moon, dit-elle, la lune ne garde aucune rancune ». [1]

Ces vers me rappelèrent la façon dont le temps des mes nuits me glissait entre les mains : Minuit ... une heure et demie ... deux heures et demie ... trois heures et demie,[2] et ce ne fut point question de m’endormir.

Quand finalement vers les quatre heures le sommeil semblait arriver, un cri traversa la vallée. « Le dernier élancement du couteau », [3] pensais-je, et affolé par l’idée que mes pensées de mort eussent pris corps, j’ouvris les yeux. Sara dormait profondément ; je déplaçais délicatement sa tête,  son bras, sa cuisse, et je regardai par la fenêtre : près du torrent, des ombres s’évanouirent sous le couvert des sapins. Le profil sombre des montagnes tranchait le ciel et la beauté désuète du paysage transfiguré par la lueur de la lune m’irrita.

La lumière de l’aube me révéla la figure du Vagabond, qu’abandonné derrière lui le couvert de la sapinière, traversait l’alpage. Qu’en cet instant ma main cherchât un crayon me contraria (aujourd’hui encore l’application que je mets afin de réunir signes et images me déplaît, leur usage ne m’intéresse que subsidiairement, pourtant je m’obstine à copier tout ce qui peut être copié et le soir, un feu de misère épure mes efforts, parce que ce lieu corrupteur qui est la mémoire limite la capacité d’action de mon regard). En fouillant dans mes papiers je rencontrai les yeux de Sara. Je lui dis qu’ils avaient passé Ugo à tabac, qu’ils auraient pu le tuer, et sa réponse me laissa sans voix : en aucun cas ils ne l’auraient tué, parce que l’on ne trouve pas si aisément une victime. Je me demandais pourquoi il était revenu  s’il savait ce qui l’attendait, et elle me fit encore une réponse acérée : « Les damnés reviennent jusqu’à tant que leur souffle perdure ».



[1] T.S. Eliot, Rhapsody on a Windy Night, 50-51.

[2] Ibid., 1 ; 13 ; 33 ; 46.

[3] Ibid., 78.

 

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L’apprentissage de l’errance