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Faute de mauvais temps, on aurait eu un été magnifique si, aux
premiers jours de septembre, un vagabond ne l’eût pourri en
rappelant aux villageois des souvenirs pénibles.
Le garde-chasse le premier parla du Vagabond : il avait vu un
nocif caché dans le
sous-bois et il l’avait tirée. La bête avait bougé et intrigué
par son allure, le garde-chasse avait cru reconnaître une figure
familière. Persuadé d’avoir blessé un homme et désespéré, il
avait couru à perdre haleine jusqu’à l’auberge où, le désordre
émotif dissout dans un verre d’eau-de-vie, il avait relaté son
histoire.
Son récit ne surprit guère Bruna puisque voilà une semaine déjà
qu’on fouillait sa poubelle, et ce n’était pas un renard car la
veille elle avait laissé quelque chose à manger sur le rebord
d’une fenêtre et le matin l’assiette était vide, le couvert
croisé dessus.
Ils appelèrent les Carabiniers. Le brigadier écouta le récit
agacé du garde-chasse et celui plus posé de Bruna, puis il
inspecta les lieux de l’accident présumé sans y trouver le
moindre indice et décréta qu’il n’y avait pas de quoi ouvrir une
enquête : le garde-chasse avait pris des vessies pour des
lanternes, et l’aubergiste avait trouvé une bonne excuse pour
nourrir les chats errants.
L’apparition du Vagabond créa l’événement, et la peur étant une
formidable cause de distraction, les conjectures fleurirent.
Quelqu’un raviva le souvenir, enfui sous les années, d’un fou
qu’avait erré nu dans la vallée tout un été sans que personne
puisse l’approcher. Le père de Bruna avait laissé de la
nourriture sur le rebord d’une fenêtre ; un matin d’automne il
avait trouvé l’assiette encore pleine : le fou avait disparu.
D’autres évoquèrent un improbable aquarelliste en quête
d’émotion. Moins menaçante, cette spéculation gratifia les
villageois car l’art et non pas la misère ou la maladie, avait
poussé le Vagabond à s’égarer dans la montagne, et le choix
implicite de l’artiste d’une vie en communion avec la nature en
fit un objet d’admiration et affranchit ces passionnés de la
fonction fabulatrice de tout sentiment de culpabilité.
Un après-midi, deux braconniers en herbe pistés par le
garde-chasse, se cachèrent dans un chalet en ruine et y
trouvèrent des cendres encore chaudes, des vieux journaux
déchirés, une boîte remplie de santons d’argile. Des santons
étaient disposés par-ci par-là et arrangés à leurs pieds, des
bouts de ficelle nouée simulaient une offrande. Quoique de
l’ordre du religieux, la découverte n’excita point la curiosité
du curé qui refusa d’y jeter un coup d’œil, et quand le maire
monta au chalet, santons, journaux, ficelles avaient disparu.
L’on aurait oublié les santons, si un matin Bruna n’en eût
trouvé un sur le rebord de la fenêtre, à côté de l’assiette
vide, et elle voulut croire à un remerciement pour le repas.
Sara aussi trouva un santon à son seuil, toutefois n’ayant rien
donné, elle cru en un malentendu du Vagabond, et le village
recommença à jaser : donner un sens aux santons devint le
passe-temps de tous.
Le Vagabond quant à lui n’était qu’une présence qui ne semblait
pas de nature matérielle car seulement le garde-chasse l’avait
entrevu, et après réflexion, lui donnait même une identité, ce
qui rappela aux mémoires des vielles histoires, et la mauvaise
humeur conquit le village tout entier.
Un après-midi Sara regardait par la fenêtre et elle crut voir
une ombre bouger dans la sapinière. Je regardai à mon tour et
tout d’abord je ne vis rien, puis le Vagabond apparut : il
marchait à quatre pattes près du torrent fouillant la
pierraille, y déposa quelque chose de bariolé et courut se
cacher sous le couvert des sapins. D’un geste brusque Sara ferma
la fenêtre et dit que si le lieu était le langage, le
garde-chasse disait vrai, parce que c’était là qu’Ugo l’avait
agressée.
Je connaissais bien Ugo : il était dépourvu de force morale
mais, très prétentieux, et il se prenait pour un conquérant. Il
me semblait cependant incroyable qu’il puisse vivre entièrement
dans cette illusion, et tout en refusant l’idée qu’il fut si
sot, qu’il puisse croire qu’en honorant une victime d’une si
banale offrande, elle l’aurait absous, je crus qu’il demandât
ainsi pardon à Bruna et Sara d’avoir tenté d’abuser d’elles.
Mais avec sa lucidité coutumière Sara me désillusionna : Ugo
n’avait jamais voulu l’absolution de personne ; il n’était qu’un
être corrompu, que persuadé que ses victimes lui appartenaient,
il tenait à qu’elles ne l’oubliassent jamais.
Le soir, nous dînâmes avec Bruna. Les clients de l’auberge
tissaient leurs interprétations et commentaires de l’histoire du
Vagabond, et moi j’aurais voulu qu’il partît, qu’il fût déjà
parti, qu’il soit lointain : le lieu importait peu, pourvu qu’il
soit loin et qu’il emporte le chagrin qu’il jetait sur le monde.
J’aurais voulu qu’il meure : il devait mourir. J’imaginais le
tuer, et une sensation de puissance m’envahit : il n’était
qu’une proie ; la nuit, il venait chercher sa nourriture ; je
l’aurais attendu et je l’aurais tué ; je me serais couché avant
que son dernier cri réveillât le village, et j’aurais enfin
dormi.
Sara devina les pensées noires qui m’occupaient, et avec une
grimace de dégoût, elle m’induisit à les interrompre :
« Oublie-le, ne t’acharne pas sur son sort »,
murmura-t-elle sans desserrer les dents.
Le mot acharner me submergea. Maintenant c’était Ugo qui
voulait que je le libère. De quoi devais-je le libérer, de qui ?
puéril, tout cela était puéril. Je n’arrivais pas à sortir du
cercle magique créé par l’idée que le Vagabond ne fut autre
qu’Ugo, et troublé par mes pensées de meurtre, je me perdis dans
les particules de poussière qui planaient dans le cône de
lumière du lustre.
« Il est déjà mort », susurra Bruna serrant ma main dans la
sienne. Surpris par la spontanéité de l’affirmation, je crus
voir le chaos originaire dans la bleuité de son regard, et grâce
à cette présence confuse la mort vivait en moi. La panique me
conquit : j’aurais voulu m’arrêter à tout jamais, m’établir dans
une certitude, même si je savais que le sentiment de sécurité
qui m’aurait envahi de son apparition, m’aurait abandonné dès
qu’une image de cet instant se serait définie.
Avant de nous coucher Sara ouvrit la fenêtre et regarda le ciel
: « Regard the moon, dit-elle, la lune ne garde aucune
rancune ».
[1]
Ces vers me rappelèrent la façon dont le temps des mes nuits me
glissait entre les mains : Minuit ... une heure et demie ...
deux heures et demie ... trois heures et demie,[2] et ce ne fut point question de
m’endormir.
Quand finalement vers les quatre heures le sommeil semblait
arriver, un cri traversa la vallée. « Le dernier élancement du
couteau »,
[3]
pensais-je, et affolé par l’idée que mes pensées de mort eussent
pris corps, j’ouvris les yeux. Sara dormait profondément ; je
déplaçais délicatement sa tête, son bras, sa cuisse, et je
regardai par la fenêtre : près du torrent, des ombres
s’évanouirent sous le couvert des sapins. Le profil sombre des
montagnes tranchait le ciel et la beauté désuète du paysage
transfiguré par la lueur de la lune m’irrita.
La lumière de l’aube me révéla la figure du
Vagabond, qu’abandonné derrière lui le couvert de la sapinière,
traversait l’alpage. Qu’en cet instant ma main cherchât un
crayon me contraria (aujourd’hui encore l’application que je
mets afin de réunir signes et images me déplaît, leur usage ne
m’intéresse que subsidiairement, pourtant je m’obstine à copier
tout ce qui peut être copié et le soir, un feu de misère épure
mes efforts, parce que ce lieu corrupteur qui est la mémoire
limite la capacité d’action de mon regard). En fouillant dans
mes papiers je rencontrai les yeux de Sara. Je lui dis qu’ils
avaient passé Ugo à tabac, qu’ils auraient pu le tuer, et sa
réponse me laissa sans voix : en aucun cas ils ne l’auraient
tué, parce que l’on ne trouve pas si aisément une victime. Je me
demandais pourquoi il était revenu s’il savait ce qui
l’attendait, et elle me fit encore une réponse acérée : « Les
damnés reviennent jusqu’à tant que leur souffle perdure ».