6
La présence immatérielle du Vagabond avait remué en moi
quelque chose qui me renvoyait aux moments les plus affligeants
de ma vie, et au cours des mois qui suivirent cette nuit, en
remémorant santons,
journaux et buts de ficelle,
je me perdais dans un ramassis de signes qui accentuaient mon
sentiment d’indétermination et ce fut la tempête.
J’aurais pu m’y soustraire en suivant l’exemple de mes
contemporains, qui se soignaient eux, en se référant au
sacro-saint sens de l’histoire. Mais, je pensais, que si l’œil
est l’instrument de l’art, l’œuvre n’aurait été qu’une
approximation, une accommodation, découpures de corps et d’actes
qu’ouvrent une multitude de chemins sur le devant du monde, et
puisque je ne pouvais parvenir à l’œuvre qu’en amplifiant
l’errance intérieure jusqu’à la rupture, je choisis d’affronter
le démon qui m’habitait : j’allais aux écluses du canal et j’y
jetais mes crayons, mes papiers, mes dessins.
Ce furent des mois de rabâchage et de rumination : tous
les résidus qui encombraient ma mémoire y passèrent. Après
maintes hésitations, je décidais de tout mettre sur le papier en
me tenant à un réalisme sans concessions, et je présentais à un
galeriste
[1] une hypothèse de travail qui
renvoyait au plus complet des souvenirs de mon adolescence :
Taudis.
Au debout il avait eu le secret qui m’avait confié l’un
de mes camarades de classe : le directeur du pensionnat lui
avait proposé de bonnes notes moyennant gâteries.
Habitué comme j’étais à la morbidité de ceux de mes
camarades qui se niaient d’être ordinaires et ne pouvant se
singulariser par leurs vêtements à cause de l’uniforme,
cultivaient la fabulation, je ne crus qu’à la menée d’un enfant
de chœur. Mais le jour où mon camarade ne rentra des vacances,
le bruit qu’il s’était donné la mort se répandit en un clin
d’œil et je fus bien obligé d’y croire.
Quelque semaine durant le troc du directeur occupa les
conversations, et les ragots envahirent le temps de la
récréation en m’obligeant à fuir les conversations pour ne pas
heurter les sensibilités, parce que, d’une part, ma conviction
que le suicide n’est qu’une porte de sortie, m’avait déjà valu
les foudres d’un éducateur affolé par mon désenchantement. De
l’autre que je tins la fellation pour une masturbation
détournée, avait incité à la moquerie ceux de mes camarades qui
se voulaient connaisseurs de choses du monde. De plus, bien que
la mort de mon camarade me dérangeât, je n’étais perturbé que
par la question de savoir s’il l’avait pris le chemin de la mort
pour se soustraire au troc ou s’il avait fui d’autres peurs.
On ne parlait désormais que de notes et privilèges et
échanges de faveurs,
et en un sens ce n’était que la vérité. Nous étions dans un
pensionnat catholique, un univers malade où l’on achetait tout
et la fellation était un moyen d’échange prisé chez les fils des
bien-pensants, car leurs parents, soucieux qu’ils ne tombent pas
dans la débauche, les privaient d’argent de poche, et tout en
n’étant pas gays, ils ne s’embarrassaient pas de s’offrir afin
de se procurer les produits prohibés : whisky, cigarettes,
Play Boy.
Ces garçons, nous les appelions
anges déchus, car ils
chantaient presque tous dans la chorale et leurs voix claires et
pénétrantes contrastaient avec les murmures surfaits, profonds
et obscurs, qu’accompagnaient leurs gâteries.
J'abhorrais les expéditions nocturnes des prépotents,
et puisque séduire un jeune gay était d’une étonnante facilité,
l'exploit ne me disait pas grand-chose. Alors facile pour facile, payer un
prostitué me sembla plus élégant, ainsi, avec les cigarettes que
je dérobais à ma mère, je payais le plus recherché de ces
prostitués.
De peur que l’on prétende plus qu’une fellation,
mon ange déchu
pratiquait son petit commerce dans la cour de recréation,
derrière une fausse grotte avec Marie vierge en plâtre peint,
vrai chapelet, source miraculeuse avec pompe de circulation,
fleurs artificielles, auréole d’étoiles électriques. Une de ces
pièces montée
pathétique que chargée des symbolismes médiocres et
incommodants, révèlent la conscience réifiée d’une religion qu’a
trahi son génie et désavoué sa capacité d’accueillir
l’expression originale, même ingénue, à l’avantage du lieu
commun : cette maladie de l’esprit qu’avilit l’occident.
Médusé par l’œuf qui domine le retable Montefeltro,
[2] j’avais déjà consommé quelques-uns
de mes après-midi à la pinacothèque de Brera le contemplant, et
cette fausse grotte qui se voulait évocatrice de l’apparition de
Lourdes me gênait. À mes yeux, la parodie de l’art et de la foi
qu’il y était jouée, n’était que l’équivalent de la gymnastique
orale érotisée par des murmures surfaits du garçonnet qui me
vendait ses services.
Puisque pas plus glorieux du troc proposé par le
directeur au camarade disparu, mon troc avec ce garçonnet me
déplaisait. Le directeur initiait des garçons à la prostitution,
moi j’avais payé un prostitué : mon action n’était pas moins
douteuse, et face à moi-même j’étais inexcusable. Par contre le
directeur en nous informant officiellement de
l’incident qui avait
causé la mort de notre camarade, eut le toupet de soutenir sans
état d’âme, que les fabulations de ce garçon n’étaient qu’un
malentendu engendré par les relations
néfastes qu’il avait
entretenues avec l’extérieur — ce qui sous-entendait qu’à
l’intérieur il ne se passait rien de
mauvais.
Indigné par tant d’hypocrisie, lors de ma sortie du
week-end, je lui expédiai une carte postale censément érotique.
Censément parce qu’il ne s’agissait que d’une pin-up peinte à la
manière de Norman Rockwell, qui pis est, affublé d’un austère
bikini qu’enlevait à ce corps escompté le peu de velléité
érotique que le préjugé sous-jacent de la
bête blonde aurait dû lui insuffler. Mais nous sortions tout juste
des années cinquante, la société pataugeait encore dans un
effarant palude de conservatisme, et le directeur qualifia ma
carte postale d’obscène pornographie, refusa que je finisse l’année scolaire dans
son pensionnat, et il
s’essaya à persuader ma mère qu’un séjour dans une maison de
correction m’aurait fait le plus grand bien.
“Maintenant cette mégère et ce porc vont se liguer
contre moi”, pensais-je. Mais non ! ma mère regarda la carte
postale d’un air amusé, fit appel au bon sens dont elle était
capable en quelque rare instant de grâce, et exigea que je
justifiasse mon acte. Renseignée qu’elle fut, elle pâlit et
traita le directeur de tous les noms.
Le directeur objecta qu’elle ne pouvait croire la
parole d’un garçon malfaisant, et pour la première fois de sa
vie ma mère prit ma défense : je pouvais, certes, poursuivre des
chimères, y croire et inventer des histoires absurdes, mais sur
les faits je ne mentais jamais, si je dénonçais un troc il y
avait eu troc. Elle le choqua même car lorsqu’il eut la
malheureuse idée d’effleurer l’argument de mon troc avec l’ange déchu, elle s’élança dans une de ses argumentation loufoque :
il aurait été malsain si des garçons n’eussent découvert leur
corps que par la seule fréquentation des filles, par ailleurs
guère adiantes, prises comme elles étaient dans la rhétorique de
la pureté. Et il aurait été encore plus malsain si les adultes
eussent parasité les équilibres délicats instaurés par les
enfants... et ainsi de suite. Cependant, lorsque nous sortîmes
de l’entretien avec le directeur elle m’invita à me désabuser
car, puisque le sens commun voudrait qu’une mère protège son
fils, elle n’avait fait que sauvegarder son image.
Ma mère repoussa néanmoins la suggestion du directeur,
et conseillé par l’un de ses amis, elle persuada mon père de me
mettre comme interne au
Marchiondi, un pensionnat pour garçons inadaptés où était
pratiquée une pédagogie expérimentale, et ce fut une aubaine,
parce qu’il me fut donné de vivre dans un espace engendré par
l’audace des choix architecturaux du goût moderne. Toutefois
n’ayant pas encore acquis les instruments qui m’auraient permis
d’apprécier les subtilités de la pensée de l’architecte,
[3]
je me contentais de l’absence du mur d’enceinte et de
barreaux, et du sentiment de liberté inspiré par la possibilité
que l’espace ouvert offrait d’agir sans contraintes. Comme une
tautologie, l’absence d’uniforme soulignait l’idée de liberté
car, sauf les jours de fête où il nous était demandé de nous
présenter aux repas en costume-cravate, nous étions libres de
nous habiller selon notre goût.
Le Marchiondi
n’était pas seulement un chef-d’œuvre du Brutalisme italien, il
était aussi un repaire d’éducateurs et enseignants visionnaires,
aux convictions politiques inébranlables et rompus aux options
pédagogiques plus libérales : sauf pour le cours où le programme
scolaire devait être scrupuleusement respecté, nous organisions
le rythme de notre vie, ce qui était tout à fait différent des
pensionnats pour garçons
normaux, où la vie était cadencée par une suite des mornes
obligations.
Parmi ces utopistes, Adele, une jeune femme qui venait
d’être nommée professeur, faisait figure de Pasionaria de la
cause des immigrants de l’intérieur et, adepte de la
directissime, nous proposa de visiter l’un de ces bidonvilles
(obstinément ignorées par les
politiciens) qui
avaient conquis la périphérie de Milan après 1945. Elle
connaissait des garçons qui pourrissaient dans ces refuges de
tous les bras en trop pour misère du Sud que le bien-être du
Nord avait rejeté, et soutint que les rencontrer nous aurait
faits le plus grand bien. Par la suite nous aurions pu rédiger
une relation, et éventuellement bénéficier d’une bourse d’études
accordée par je ne sais quelle fondation.
Je n’avais vu un bidonville qu’en rentrant des vacances
chez grand-mère, car le train le traversait et par précaution,
le mécanicien ralentissait la machine. Or, voir un bidonville de
l’extérieur ce n’est pas y être dedans. Il n’y avait pas de
toponymes et puisque l’agencement des ruelles se transformant
d’un jour à l’autre, les indications pour rejoindre mon
rendez-vous griffonnées par Adele sur un but de papier ne
rimaient plus à rien. Il n’y avait personne à qui demander mon
chemin, car tout le monde se cachait, et il me parut inconvenant
d’exploiter ce spectacle affligeant : dévoiler ces vies qui se
dérobaient, aurait été insultant. Tant pis si ma relation aurait
été mal évalué : mon éducation pouvait attendre, et la fondation
aurait mieux fait de mettre l’argent à profit d’une cause moins
futile.
Ayant refusé de frapper à une porte, j’errais à
l’aveuglette en cherchant la sortie de ce dédale en tôle, bois
et carton, quand un toussotement me révéla un garçon, qu’assis
au même le sol, se protégeait du froid à l’aide d’une vieille
couverture de l’armé. Les yeux rivés sur un
Tex Willer
[4] fruste et sale, il montrait son
indifférence avec ostentation. L’état de l’album qu’il tripotait
de ses mains nerveuses, me rappela le
livre du singe évoqué
par les éducateurs du
Marchiondi quand ils voyaient un livre maltraité, et un
instant, je tombais sous le charme de
Tex, ce marshal armé
de Colt et Winchester, héro d’un Ouest américain stéréotypé dans
les formes et dans les aptitudes des personnages.
“Le type même du chevalier sans tache ni peur”,
pensais-je, et la masse de détails qui peuplaient cette bande
dessinée occupa mon esprit, “aventuriers et canailles Yankees ;
bandits et benêts Mexicains ; Amérindiens, dits Peaux Rouges,
amicaux ou hostiles, mais toujours beaux et rusés ; squaws
séduisantes et d’une pudeur virginale ; noirs herculéens et
serviables ; blanchisseurs et mafiosi Chinois ; sombres sorciers
et vieilles mégères ; saloons ; honki tonk ; whisky, poker, bang
bang ; chemin de fer ; les Rocheuses ; désert, coyotes, cactus,
crotales sifflants, mustangs ; haches de guerre et calumets de
paix, feux, danses, huhau, tomawaks, totems et tambours dans la
nuit”.
Je devais faire quelque chose, sortir de ce catalogage
de poncifs. Avait-il toussoté pour attirer mon attention ?
Comment pouvait-il accepter d’être vu ainsi ? Peu importait,
désormais le mal était fait et je lui demandais mon chemin. Il
leva les yeux de l’album, et ses mains le torturèrent encore
plus, il me regarda de biais, puis jeta un coup d’œil méchant au
papier d’Adele et il me demanda si je venais de la part de la
Sainte. Il avait donné au mot
sainte une sonorité
dont le ridicule rappelait l’emphase oratoire d’Adele, mais
lorsque je lui dis que j’avais rendez-vous avec Élio, il se fit
sérieux et il murmura : « Je suis Élio ».
Puisque sa mère était occupée à l’intérieur avec
quelqu’un, Élio aurait
voulu couvrir les halètements qui s’échappaient du taudis, et
d’une voix criarde me raconta qu’armé d’une fausse mitraillette
bricolée de ses mains, il s’était présenté au guichet d’une
banque dans le but de la braquer. Mais le caissier avait lu le
nom d’un fabricant de bicyclette sur le carter qui simulait le
chargeur, et ce clin d’œil au cinéma noir américain lui avait
valu un séjour au Beccaria.
[5] Il mangeait à sa faim, il dormait
dans un lit propre, il apprenait un travail,
c’était la belle vie, quoi ! Malheureusement un prêtre philanthrope
autant qu’inopportun était intervenu en sa faveur, et le revoilà
patauger dans la boue grâce à la sollicitude d’un noble cœur.
Mais maintenant il était en pourparlers avec un authentique
gangster afin de s’acheter un vrai revolver, et il lui aurait
réglé son compte à ce prêtre ! il aurait réglé son compte à tout
le monde ! Cependant, pour acheter l’arme, il avait besoin
d’argent et en attendant il cambriolait des appartements en
banlieue, ce qu’améliorait tout juste son quotidien.
Le quelqu’un
sortit du taudis en boutonnant sa braguette, nous entrâmes, et
la pénombre sordide où l’intérieur été plongé fourvoya ma vue,
je ne perçus ainsi qu’une moiteur étouffante qui dégageait une
odeur âcre et ensemble doucereuse, un mélange de bois pourri,
sueur, lait caillé, sperme corrompu, sauce tomate, corps mal
lavés. J’étais atterré : des gens vivaient dans cette puanteur !
mais étonnamment, puisque mes yeux ne voyaient rien, j’ai en
même temps vécu l’un des rares instants de paix de toute ma vie.
Quand finalement mes yeux s’adaptèrent au lamentable
éclairage de la lampe à pétrole, une pièce immonde m’apparut.
Dans un coin, assise sur un lit défait, la mère (une femme
encore belle mais mangée par la fatigue) regardait dans le vide.
Si peu conforme à la vie, l’accablement qui transpirait de sa
torpeur résignée m’obligea à distraire mon regard, et je me
perdis dans le cafouillis de mots désormais illisibles et
d’images éclatées qui composaient l’énorme, insensé collage
(entre Rotella et Rauschenberg) dont ces semblants de
murs étaient tapissés : tout côtoyait tout et plus rien n’avait
de sens, seulement là il n’y avait pas la lumière reposante, les
murs impeccables, le parfum discret des galeries où mon père
m’avait initié à la création contemporaine.
Le mobilier aussi était réduit au minimum, mais d’où
venait-il ce minimum-là ? de quelle décharge ? de quelle autre
misère ? Au centre de la pièce, une chaise branlante se dressait
comme un insecte éclopé près d’une table encombrée de tout et
n’importe quoi : bouteilles vides, assiettes, verres et écuelles
sales, Grand’Hotel,
[6]
pots de confiture, papiers gras, cuillères,
La Notte,
[7] moignons de pain, lard rance, un
missel blanc bordé or d’où sortait une image pieuse portant
écrit Joseph et l’Enfant
Jésus, croûtes de fromage, couteaux, papiers gras, une
édition économique du Paradis de Dante. Çà et là apparaissaient des bouts de toile cirée :
le dessin grossier aux couleurs criardes, dissimulé par des
éclaboussures de sauce tomate, café, vin. Séché, le vin rouge
avait colorié le fond des verres, des moignons de pain
croupissaient au fond des écuelles, noyés dans les restes du
café au lait, dans une assiette traînaient des papillons à la
sauce tomate. Et il y avait des mouches. C’était un mois de
décembre très froid, et un essaim de mouches effrénées
s’affairait autour des restes de nourriture. Il y avait des
mouches partout. Mouches vivantes et mouches mortes : embourbées
dans le lait caillé, pattes en bas ; gisantes dans le vin sec,
pattes en haut en posture de prière ; engluées dans les restes
de confiture, à l’agonie.
La voix de la mère m’arracha du catalogage où j’avais
trouvé refuge : ils n’attendaient pas ma visite, elle était
désolée de ne pas me recevoir comme je le mériterais.
Comment lui dire qu’elle ne méritait pas, que personne
ne méritait de vivre ainsi ? mais les mots me manquèrent, et
Élio me rassura : je n’en avais pas à m’en faire, moi je n’y
étais pour rien, ils savaient que pour la
Sainte, ils n’étaient
que des curiosités.
Prisonnière d’une bouteille vide, une mouche
bourdonnait fébrilement. Élio cassa la bouteille sur le bord de
la poêle et la mouche s’envola à travers la fenêtre, dans le
froid de décembre. “L’inquisiteur, pensai-je, accusa El Greco
d’avoir caché des choses inavouables sous les ailes des anges,
que pouvons-nous cacher sous les ailes des mouches ?”.
Élio devint mon ami et des années de là, un soir où
l’on flânait dans la ville, il laissa pour mort sur le trottoir
un abruti qu’avait battu un chien errant. Cet excès de colère
cassa son équilibre déjà fragile et la violence devint son état
permanent : il s’était jeté à corps perdu dans une aventure sans
futur et moi je ne pouvais le comprendre ni l’aider. Voyant
venir le pire, ses acolytes l’abandonnèrent. Désormais seul,
après quelque délit brutal autant que gratuit, il fut interné
dans un asile pour criminels.
Après un long silence, Élio m’écrivit pour me parler
d’une phrase griffonnée sur le mur de la chambre d’isolement où
sa violence l’avait confiné : « Ne m’abandonnez pas à mon triste
sort ». Amené à méditer sur sa vie par le pathétique facile
qu’inspirait le mot triste voisiné au concept d’abandon,
il avait conçu la possibilité que l’auteur du graffiti eut pensé
cette frase afin d’instaurer avec les futurs hôtes de la chambre
d’isolement, une conversation qui aurait pu être infinie car
personne n’aurait eu le dernier mot ; mais puisqu’il ne pouvait
se représenter l’infini, il avait corrigé la phrase ainsi : « Je
suis ici, abandonné à mon sort. »
Une année s’écoula avant qu’il m’écrive une autre
lettre, si on peut appeler lettre la ruine que je tins des jours
durant entre mes mains, car il avait griffé la feuille avec
autant de violence qu’ici et là les coups de crayon avaient
lacéré le papier. Un fragment après l’autre, je déchiffrai ce
champ de bataille et m’apparut
La belle main
[8] :
Ô belle et blanche main, ô main suave,
En arme tournée à tort contre moi :
Ô noble main, qui, peu à peu, flatteuse,
M’a su conduire en cette lourde peine ;
De mes pensées, mon erreur t’a donné
Et l’une et l’autre clé ; de toi mon cœur,
Mort de désir attend son réconfort ;
Il faut qu’Amour pour toi lave ses plaies.
Puisque à chaque heure, il faut que de vous seule
J’espère tout salut et tout espoir,
Que j’attende de vous vie, de vous mort,
Hélas ! pourquoi, contre toute justice,
Pourquoi ne pas avoir pitié de moi ?
Pourquoi, cruelle, être envers moi si dure ?
La mémoire prodigieuse d’Élio m’avait toujours
émerveillé et je l’écoutais avec une pointe de jalousie, quand
il déclamait des poèmes qu’il soutenait ne pas comprendre :
« Que, disait-il, à peine si je sais lire », pourtant ces vers
qu’il avait transcrit avec tant de violence, étaient des plus
pertinents dans sa situation.
............................................................................
Élio n’avait jamais caressé l’illusion d’une vie
meilleure, quoique avant de tomber il ait colorié son action de
romantisme, et en se référant au brigandage frondeur du
Mezzogiorno il ait soutenu que ses actes jaillissaient d’une
colère légitime.
Adele, par contre, n’était qu’un produit de
l’exploitation par laquelle ces bidonvilles avaient vu le jour,
et par son esprit encombré de bonnes intentions, elle ne pouvait
pas apprécier à sa juste valeur l’influence de l’irrationnel sur
la perception du réel. J’en eus la preuve quelques années de là
quand nous nous rencontrâmes à un vernissage. Je lui parlais
d’Élio, et elle ne voulut admettre que de m’avoir exposé à sa
misère sans se soucier de protéger sa dignité, trahissait son
indifférence au malheur d’autrui ; que nonobstant son
égalitarisme aveugle, elle niait à un indigent le choix de se
donner ou non en spectacle et que ça c’était un viol.
Elle refusa d’admettre son méfait, elle m’avoua même
que la visite au bidonville n’était qu’un prétexte, que grâce au
choc émotionnel produit par le spectacle de la vie que les
migrants y conduisaient, j’aurais pu et dû écrire une relation
d’enfer et obtenir une bourse. Toutefois, le spectacle avait
blessé ma sensiblerie, et j’avais consacré ma relation à son
manque de compassion à elle, en mettant l’accent sur le fait que
sa mère n’avait pas dû s’avilir par la prostitution pour
pourvoir à ses besoins, et jamais elle n’avait pataugé dans la
boue.
Je n’en croyais pas à mes oreilles, une pareille
bassesse méritait une sanction, mais un éclat de colère aurait
été dégradant, alors je composais aux mieux ma réponse : « Aucun
corps ne mérite de porter un si mauvais esprit ». Puis je
tournais sur mes talons, j’allais additionner mes inanités à
l’inanité des conversations et ma voix se confondit au
bruissement ambiant : j’avais finalement dominé la Furie qui
était en moi.
[3] Vittoriano Viganò (Milan,
1919 - 1996). Bâti en 1957, l’édifice est classé parmi
les chefs-d’œuvre du Brutalisme italien. Œuvre de
première importance pour l’évolution de l’architecture
moderne, l’édifice est sous le régime des monuments
protégés. Toutefois,
fermé à la fin des années soixante-dix, en 1997 il
devint propriété de la Mairie de Milan, qu’évaluant
excessif son coût d’entretien le laisse à l’abandon.
[4] Personnage de bandes
dessinées. Créé en 1948, par Giovanni Bonelli et Aurelio
Galleppini.