renato maestri
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La présence immatérielle du Vagabond avait remué en moi quelque chose qui me renvoyait aux moments les plus affligeants de ma vie, et au cours des mois qui suivirent cette nuit, en remémorant santons, journaux et buts de ficelle, je me perdais dans un ramassis de signes qui accentuaient mon sentiment d’indétermination et ce fut la tempête.

J’aurais pu m’y soustraire en suivant l’exemple de mes contemporains, qui se soignaient eux, en se référant au sacro-saint sens de l’histoire. Mais, je pensais, que si l’œil est l’instrument de l’art, l’œuvre n’aurait été qu’une approximation, une accommodation, découpures de corps et d’actes qu’ouvrent une multitude de chemins sur le devant du monde, et puisque je ne pouvais parvenir à l’œuvre qu’en amplifiant l’errance intérieure jusqu’à la rupture, je choisis d’affronter le démon qui m’habitait : j’allais aux écluses du canal et j’y jetais mes crayons, mes papiers, mes dessins.

 

Ce furent des mois de rabâchage et de rumination : tous les résidus qui encombraient ma mémoire y passèrent. Après maintes hésitations, je décidais de tout mettre sur le papier en me tenant à un réalisme sans concessions, et je présentais à un galeriste [1] une hypothèse de travail qui renvoyait au plus complet des souvenirs de mon adolescence : Taudis.

 

Au debout il avait eu le secret qui m’avait confié l’un de mes camarades de classe : le directeur du pensionnat lui avait proposé de bonnes notes moyennant gâteries.

Habitué comme j’étais à la morbidité de ceux de mes camarades qui se niaient d’être ordinaires et ne pouvant se singulariser par leurs vêtements à cause de l’uniforme, cultivaient la fabulation, je ne crus qu’à la menée d’un enfant de chœur. Mais le jour où mon camarade ne rentra des vacances, le bruit qu’il s’était donné la mort se répandit en un clin d’œil et je fus bien obligé d’y croire.

Quelque semaine durant le troc du directeur occupa les conversations, et les ragots envahirent le temps de la récréation en m’obligeant à fuir les conversations pour ne pas heurter les sensibilités, parce que, d’une part, ma conviction que le suicide n’est qu’une porte de sortie, m’avait déjà valu les foudres d’un éducateur affolé par mon désenchantement. De l’autre que je tins la fellation pour une masturbation détournée, avait incité à la moquerie ceux de mes camarades qui se voulaient connaisseurs de choses du monde. De plus, bien que la mort de mon camarade me dérangeât, je n’étais perturbé que par la question de savoir s’il l’avait pris le chemin de la mort pour se soustraire au troc ou s’il avait fui d’autres peurs. 

On ne parlait désormais que de notes et privilèges et échanges de faveurs, et en un sens ce n’était que la vérité. Nous étions dans un pensionnat catholique, un univers malade où l’on achetait tout et la fellation était un moyen d’échange prisé chez les fils des bien-pensants, car leurs parents, soucieux qu’ils ne tombent pas dans la débauche, les privaient d’argent de poche, et tout en n’étant pas gays, ils ne s’embarrassaient pas de s’offrir afin de se procurer les produits prohibés : whisky, cigarettes, Play Boy.

Ces garçons, nous les appelions anges déchus, car ils chantaient presque tous dans la chorale et leurs voix claires et pénétrantes contrastaient avec les murmures surfaits, profonds et obscurs, qu’accompagnaient leurs gâteries.

 

J'abhorrais les expéditions nocturnes des prépotents, et puisque séduire un jeune gay était d’une étonnante facilité, l'exploit ne me disait pas grand-chose. Alors facile pour facile, payer un prostitué me sembla plus élégant, ainsi, avec les cigarettes que je dérobais à ma mère, je payais le plus recherché de ces prostitués.

De peur que l’on prétende plus qu’une fellation, mon ange déchu pratiquait son petit commerce dans la cour de recréation, derrière une fausse grotte avec Marie vierge en plâtre peint, vrai chapelet, source miraculeuse avec pompe de circulation, fleurs artificielles, auréole d’étoiles électriques. Une de ces pièces montée pathétique que chargée des symbolismes médiocres et incommodants, révèlent la conscience réifiée d’une religion qu’a trahi son génie et désavoué sa capacité d’accueillir l’expression originale, même ingénue, à l’avantage du lieu commun : cette maladie de l’esprit qu’avilit l’occident. 

Médusé par l’œuf qui domine le retable Montefeltro, [2] j’avais déjà consommé quelques-uns de mes après-midi à la pinacothèque de Brera le contemplant, et cette fausse grotte qui se voulait évocatrice de l’apparition de Lourdes me gênait. À mes yeux, la parodie de l’art et de la foi qu’il y était jouée, n’était que l’équivalent de la gymnastique orale érotisée par des murmures surfaits du garçonnet qui me vendait ses services.

 

Puisque pas plus glorieux du troc proposé par le directeur au camarade disparu, mon troc avec ce garçonnet me déplaisait. Le directeur initiait des garçons à la prostitution, moi j’avais payé un prostitué : mon action n’était pas moins douteuse, et face à moi-même j’étais inexcusable. Par contre le directeur en nous informant officiellement de l’incident qui avait causé la mort de notre camarade, eut le toupet de soutenir sans état d’âme, que les fabulations de ce garçon n’étaient qu’un malentendu engendré par les relations néfastes qu’il avait entretenues avec l’extérieur — ce qui sous-entendait qu’à l’intérieur il ne se passait rien de mauvais.   

Indigné par tant d’hypocrisie, lors de ma sortie du week-end, je lui expédiai une carte postale censément érotique. Censément parce qu’il ne s’agissait que d’une pin-up peinte à la manière de Norman Rockwell, qui pis est, affublé d’un austère bikini qu’enlevait à ce corps escompté le peu de velléité érotique que le préjugé sous-jacent de la bête blonde aurait dû lui insuffler. Mais nous sortions tout juste des années cinquante, la société pataugeait encore dans un effarant palude de conservatisme, et le directeur qualifia ma carte postale d’obscène pornographie, refusa que je finisse l’année scolaire dans son pensionnat, et il s’essaya à persuader ma mère qu’un séjour dans une maison de correction m’aurait fait le plus grand bien.

“Maintenant cette mégère et ce porc vont se liguer contre moi”, pensais-je. Mais non ! ma mère regarda la carte postale d’un air amusé, fit appel au bon sens dont elle était capable en quelque rare instant de grâce, et exigea que je justifiasse mon acte. Renseignée qu’elle fut, elle pâlit et traita le directeur de tous les noms.

Le directeur objecta qu’elle ne pouvait croire la parole d’un garçon malfaisant, et pour la première fois de sa vie ma mère prit ma défense : je pouvais, certes, poursuivre des chimères, y croire et inventer des histoires absurdes, mais sur les faits je ne mentais jamais, si je dénonçais un troc il y avait eu troc. Elle le choqua même car lorsqu’il eut la malheureuse idée d’effleurer l’argument de mon troc avec l’ange déchu, elle s’élança dans une de ses argumentation loufoque : il aurait été malsain si des garçons n’eussent découvert leur corps que par la seule fréquentation des filles, par ailleurs guère adiantes, prises comme elles étaient dans la rhétorique de la pureté. Et il aurait été encore plus malsain si les adultes eussent parasité les équilibres délicats instaurés par les enfants... et ainsi de suite. Cependant, lorsque nous sortîmes de l’entretien avec le directeur elle m’invita à me désabuser car, puisque le sens commun voudrait qu’une mère protège son fils, elle n’avait fait que sauvegarder son image. 

 

Ma mère repoussa néanmoins la suggestion du directeur, et conseillé par l’un de ses amis, elle persuada mon père de me mettre comme interne au Marchiondi, un pensionnat pour garçons inadaptés où était pratiquée une pédagogie expérimentale, et ce fut une aubaine, parce qu’il me fut donné de vivre dans un espace engendré par l’audace des choix architecturaux du goût moderne. Toutefois n’ayant pas encore acquis les instruments qui m’auraient permis d’apprécier les subtilités de la pensée de l’architecte, [3] je me contentais de l’absence du mur d’enceinte et de barreaux, et du sentiment de liberté inspiré par la possibilité que l’espace ouvert offrait d’agir sans contraintes. Comme une tautologie, l’absence d’uniforme soulignait l’idée de liberté car, sauf les jours de fête où il nous était demandé de nous présenter aux repas en costume-cravate, nous étions libres de nous habiller selon notre goût.

 

Le Marchiondi n’était pas seulement un chef-d’œuvre du Brutalisme italien, il était aussi un repaire d’éducateurs et enseignants visionnaires, aux convictions politiques inébranlables et rompus aux options pédagogiques plus libérales : sauf pour le cours où le programme scolaire devait être scrupuleusement respecté, nous organisions le rythme de notre vie, ce qui était tout à fait différent des pensionnats pour garçons normaux, où la vie était cadencée par une suite des mornes obligations.

Parmi ces utopistes, Adele, une jeune femme qui venait d’être nommée professeur, faisait figure de Pasionaria de la cause des immigrants de l’intérieur et, adepte de la directissime, nous proposa de visiter l’un de ces bidonvilles (obstinément ignorées par les politiciens) qui avaient conquis la périphérie de Milan après 1945. Elle connaissait des garçons qui pourrissaient dans ces refuges de tous les bras en trop pour misère du Sud que le bien-être du Nord avait rejeté, et soutint que les rencontrer nous aurait faits le plus grand bien. Par la suite nous aurions pu rédiger une relation, et éventuellement bénéficier d’une bourse d’études accordée par je ne sais quelle fondation.

 

Je n’avais vu un bidonville qu’en rentrant des vacances chez grand-mère, car le train le traversait et par précaution, le mécanicien ralentissait la machine. Or, voir un bidonville de l’extérieur ce n’est pas y être dedans. Il n’y avait pas de toponymes et puisque l’agencement des ruelles se transformant d’un jour à l’autre, les indications pour rejoindre mon rendez-vous griffonnées par Adele sur un but de papier ne rimaient plus à rien. Il n’y avait personne à qui demander mon chemin, car tout le monde se cachait, et il me parut inconvenant d’exploiter ce spectacle affligeant : dévoiler ces vies qui se dérobaient, aurait été insultant. Tant pis si ma relation aurait été mal évalué : mon éducation pouvait attendre, et la fondation aurait mieux fait de mettre l’argent à profit d’une cause moins futile.

Ayant refusé de frapper à une porte, j’errais à l’aveuglette en cherchant la sortie de ce dédale en tôle, bois et carton, quand un toussotement me révéla un garçon, qu’assis au même le sol, se protégeait du froid à l’aide d’une vieille couverture de l’armé. Les yeux rivés sur un Tex Willer [4] fruste et sale, il montrait son indifférence avec ostentation. L’état de l’album qu’il tripotait de ses mains nerveuses, me rappela le livre du singe évoqué par les éducateurs du Marchiondi quand ils voyaient un livre maltraité, et un instant, je tombais sous le charme de Tex, ce marshal armé de Colt et Winchester, héro d’un Ouest américain stéréotypé dans les formes et dans les aptitudes des personnages.  “Le type même du chevalier sans tache ni peur”, pensais-je, et la masse de détails qui peuplaient cette bande dessinée occupa mon esprit, “aventuriers et canailles Yankees ; bandits et benêts Mexicains ; Amérindiens, dits Peaux Rouges, amicaux ou hostiles, mais toujours beaux et rusés ; squaws séduisantes et d’une pudeur virginale ; noirs herculéens et serviables ; blanchisseurs et mafiosi Chinois ; sombres sorciers et vieilles mégères ; saloons ; honki tonk ; whisky, poker, bang bang ; chemin de fer ; les Rocheuses ; désert, coyotes, cactus, crotales sifflants, mustangs ; haches de guerre et calumets de paix, feux, danses, huhau, tomawaks, totems et tambours dans la nuit”.

Je devais faire quelque chose, sortir de ce catalogage de poncifs. Avait-il toussoté pour attirer mon attention ? Comment pouvait-il accepter d’être vu ainsi ? Peu importait, désormais le mal était fait et je lui demandais mon chemin. Il leva les yeux de l’album, et ses mains le torturèrent encore plus, il me regarda de biais, puis jeta un coup d’œil méchant au papier d’Adele et il me demanda si je venais de la part de la Sainte. Il avait donné au mot sainte une sonorité dont le ridicule rappelait l’emphase oratoire d’Adele, mais lorsque je lui dis que j’avais rendez-vous avec Élio, il se fit sérieux et il murmura : « Je suis Élio ».

 

Puisque sa mère était occupée à l’intérieur avec quelqu’un, Élio aurait voulu couvrir les halètements qui s’échappaient du taudis, et d’une voix criarde me raconta qu’armé d’une fausse mitraillette bricolée de ses mains, il s’était présenté au guichet d’une banque dans le but de la braquer. Mais le caissier avait lu le nom d’un fabricant de bicyclette sur le carter qui simulait le chargeur, et ce clin d’œil au cinéma noir américain lui avait valu un séjour au Beccaria. [5] Il mangeait à sa faim, il dormait dans un lit propre, il apprenait un travail, c’était la belle vie, quoi ! Malheureusement un prêtre philanthrope autant qu’inopportun était intervenu en sa faveur, et le revoilà patauger dans la boue grâce à la sollicitude d’un noble cœur. Mais maintenant il était en pourparlers avec un authentique gangster afin de s’acheter un vrai revolver, et il lui aurait réglé son compte à ce prêtre ! il aurait réglé son compte à tout le monde ! Cependant, pour acheter l’arme, il avait besoin d’argent et en attendant il cambriolait des appartements en banlieue, ce qu’améliorait tout juste son quotidien.  

Le quelqu’un sortit du taudis en boutonnant sa braguette, nous entrâmes, et la pénombre sordide où l’intérieur été plongé fourvoya ma vue, je ne perçus ainsi qu’une moiteur étouffante qui dégageait une odeur âcre et ensemble doucereuse, un mélange de bois pourri, sueur, lait caillé, sperme corrompu, sauce tomate, corps mal lavés. J’étais atterré : des gens vivaient dans cette puanteur ! mais étonnamment, puisque mes yeux ne voyaient rien, j’ai en même temps vécu l’un des rares instants de paix de toute ma vie.

Quand finalement mes yeux s’adaptèrent au lamentable éclairage de la lampe à pétrole, une pièce immonde m’apparut. Dans un coin, assise sur un lit défait, la mère (une femme encore belle mais mangée par la fatigue) regardait dans le vide. Si peu conforme à la vie, l’accablement qui transpirait de sa torpeur résignée m’obligea à distraire mon regard, et je me perdis dans le cafouillis de mots désormais illisibles et d’images éclatées qui composaient l’énorme, insensé collage (entre Rotella et Rauschenberg) dont ces semblants de murs étaient tapissés : tout côtoyait tout et plus rien n’avait de sens, seulement là il n’y avait pas la lumière reposante, les murs impeccables, le parfum discret des galeries où mon père m’avait initié à la création contemporaine.

Le mobilier aussi était réduit au minimum, mais d’où venait-il ce minimum-là ? de quelle décharge ? de quelle autre misère ? Au centre de la pièce, une chaise branlante se dressait comme un insecte éclopé près d’une table encombrée de tout et n’importe quoi : bouteilles vides, assiettes, verres et écuelles sales, Grand’Hotel, [6] pots de confiture, papiers gras, cuillères, La Notte, [7] moignons de pain, lard rance, un missel blanc bordé or d’où sortait une image pieuse portant écrit Joseph et l’Enfant Jésus, croûtes de fromage, couteaux, papiers gras, une édition économique du Paradis de Dante. Çà et là apparaissaient des bouts de toile cirée : le dessin grossier aux couleurs criardes, dissimulé par des éclaboussures de sauce tomate, café, vin. Séché, le vin rouge avait colorié le fond des verres, des moignons de pain croupissaient au fond des écuelles, noyés dans les restes du café au lait, dans une assiette traînaient des papillons à la sauce tomate. Et il y avait des mouches. C’était un mois de décembre très froid, et un essaim de mouches effrénées s’affairait autour des restes de nourriture. Il y avait des mouches partout. Mouches vivantes et mouches mortes : embourbées dans le lait caillé, pattes en bas ; gisantes dans le vin sec, pattes en haut en posture de prière ; engluées dans les restes de confiture, à l’agonie.

 

La voix de la mère m’arracha du catalogage où j’avais trouvé refuge : ils n’attendaient pas ma visite, elle était désolée de ne pas me recevoir comme je le mériterais.

Comment lui dire qu’elle ne méritait pas, que personne ne méritait de vivre ainsi ? mais les mots me manquèrent, et Élio me rassura : je n’en avais pas à m’en faire, moi je n’y étais pour rien, ils savaient que pour la Sainte, ils n’étaient que des curiosités. 

Prisonnière d’une bouteille vide, une mouche bourdonnait fébrilement. Élio cassa la bouteille sur le bord de la poêle et la mouche s’envola à travers la fenêtre, dans le froid de décembre. “L’inquisiteur, pensai-je, accusa El Greco d’avoir caché des choses inavouables sous les ailes des anges, que pouvons-nous cacher sous les ailes des mouches ?”.

 

Élio devint mon ami et des années de là, un soir où l’on flânait dans la ville, il laissa pour mort sur le trottoir un abruti qu’avait battu un chien errant. Cet excès de colère cassa son équilibre déjà fragile et la violence devint son état permanent : il s’était jeté à corps perdu dans une aventure sans futur et moi je ne pouvais le comprendre ni l’aider. Voyant venir le pire, ses acolytes l’abandonnèrent. Désormais seul, après quelque délit brutal autant que gratuit, il fut interné dans un asile pour criminels. 

Après un long silence, Élio m’écrivit pour me parler d’une phrase griffonnée sur le mur de la chambre d’isolement où sa violence l’avait confiné : « Ne m’abandonnez pas à mon triste sort ». Amené à méditer sur sa vie par le pathétique facile qu’inspirait le mot triste voisiné au concept d’abandon, il avait conçu la possibilité que l’auteur du graffiti eut pensé cette frase afin d’instaurer avec les futurs hôtes de la chambre d’isolement, une conversation qui aurait pu être infinie car personne n’aurait eu le dernier mot ; mais puisqu’il ne pouvait se représenter l’infini, il avait corrigé la phrase ainsi : « Je suis ici, abandonné à mon sort. »

Une année s’écoula avant qu’il m’écrive une autre lettre, si on peut appeler lettre la ruine que je tins des jours durant entre mes mains, car il avait griffé la feuille avec autant de violence qu’ici et là les coups de crayon avaient lacéré le papier. Un fragment après l’autre, je déchiffrai ce champ de bataille et m’apparut La belle main [8] :

 

                     Ô belle et blanche main, ô main suave,

                     En arme tournée à tort contre moi :

                     Ô noble main, qui, peu à peu, flatteuse,

                     M’a su conduire en cette lourde peine ;

                    

                     De mes pensées, mon erreur t’a donné

                     Et l’une et l’autre clé ; de toi mon cœur,

                     Mort de désir attend son réconfort ;

                     Il faut qu’Amour pour toi lave ses plaies.

                    

                     Puisque à chaque heure, il faut que de vous seule

                     J’espère tout salut et tout espoir,

                     Que j’attende de vous vie, de vous mort,

                    

                     Hélas ! pourquoi, contre toute justice,

                     Pourquoi ne pas avoir pitié de moi ?

                     Pourquoi, cruelle, être envers moi si dure ?

 

La mémoire prodigieuse d’Élio m’avait toujours émerveillé et je l’écoutais avec une pointe de jalousie, quand il déclamait des poèmes qu’il soutenait ne pas comprendre : « Que, disait-il, à peine si je sais lire », pourtant ces vers qu’il avait transcrit avec tant de violence, étaient des plus pertinents dans sa situation.

 

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Élio n’avait jamais caressé l’illusion d’une vie meilleure, quoique avant de tomber il ait colorié son action de romantisme, et en se référant au brigandage frondeur du Mezzogiorno il ait soutenu que ses actes jaillissaient d’une colère légitime.

Adele, par contre, n’était qu’un produit de l’exploitation par laquelle ces bidonvilles avaient vu le jour, et par son esprit encombré de bonnes intentions, elle ne pouvait pas apprécier à sa juste valeur l’influence de l’irrationnel sur la perception du réel. J’en eus la preuve quelques années de là quand nous nous rencontrâmes à un vernissage. Je lui parlais d’Élio, et elle ne voulut admettre que de m’avoir exposé à sa misère sans se soucier de protéger sa dignité, trahissait son indifférence au malheur d’autrui ; que nonobstant son égalitarisme aveugle, elle niait à un indigent le choix de se donner ou non en spectacle et que ça c’était un viol.

Elle refusa d’admettre son méfait, elle m’avoua même que la visite au bidonville n’était qu’un prétexte, que grâce au choc émotionnel produit par le spectacle de la vie que les migrants y conduisaient, j’aurais pu et dû écrire une relation d’enfer et obtenir une bourse. Toutefois, le spectacle avait blessé ma sensiblerie, et j’avais consacré ma relation à son manque de compassion à elle, en mettant l’accent sur le fait que sa mère n’avait pas dû s’avilir par la prostitution pour pourvoir à ses besoins, et jamais elle n’avait pataugé dans la boue.

Je n’en croyais pas à mes oreilles, une pareille bassesse méritait une sanction, mais un éclat de colère aurait été dégradant, alors je composais aux mieux ma réponse : « Aucun corps ne mérite de porter un si mauvais esprit ». Puis je tournais sur mes talons, j’allais additionner mes inanités à l’inanité des conversations et ma voix se confondit au bruissement ambiant : j’avais finalement dominé la Furie qui était en moi.

 

 



[1] Franco Toselli, Milan.

[2] Piero della Francesca (Borgo Sansepolcro, v. 1415/1420 - 1492), Madone avec anges et Saints et Federico da Montefeltro.

[3] Vittoriano Viganò (Milan, 1919 - 1996). Bâti en 1957, l’édifice est classé parmi les chefs-d’œuvre du Brutalisme italien. Œuvre de première importance pour l’évolution de l’architecture moderne, l’édifice est sous le régime des monuments protégés.  Toutefois, fermé à la fin des années soixante-dix, en 1997 il devint propriété de la Mairie de Milan, qu’évaluant excessif son coût d’entretien le laisse à l’abandon.   

[4] Personnage de bandes dessinées. Créé en 1948, par Giovanni Bonelli et Aurelio Galleppini.

[5] Prison milanaise pour mineurs.

[6] Roman-photo hebdomadaire de veine sentimentale.

[7] Journal populaire milanais du soir.

[8] Giusto de Conti, né vers 1390 à Valmontone, près de Rome, il murut à la cour des Malatesta, à Rimini, en 1449.

 

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L’apprentissage de l’errance