renato maestri
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Dès que j’ai pu donner une forme à ma première rencontre avec Élio, je lui écrivis pour lui demander la permission d’en parler. Il me répondit par un gribouillis fait de segments de cercles excentriques jaunes et noirs qui m’évoquèrent un tigre et me renvoyèrent à l’une de nos virées : le voyage de mon pauvre ami était sans retour, pourtant il voulait encore communiquer.

 

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Une aube de fin de trip, nous avions échoué dans un gros bourg perdu dans la plaine du Pô, et nous attendions nos cafés dans un bar-tabac en regardant les cartes postales. Il n’y avait sur la gondole que des reproductions de peintures de Ligabue. [1] Élio s’éprit de ces figures fabuleuses, et le cafetier nous informa que tout près du bourg vivait une communautés d’inadaptés psychiques qui marchaient dans les traces de ce peintre singulier.

L’expression inadaptés psychiques déplut aux habitués du bar-tabac, subjugués — eux, les assujettis à l’usine — par les mœurs simples et sans contraintes de ces drôles de types. Et avec quelque exemple, ils nous brossèrent leur vie : ils squattaient les cabanes des pêcheurs ; l’été ils mangeaient les chevesnes qu’ils pêchaient et l’hiver les chats errants ; ils accompagnaient ces plats délicieux avec les pommes de terre qu’ils cultivaient à l’orée du bois ; ils ne peignaient leurs tableautins que pour s’acheter la vinasse qu’ils ingurgitaient sans retenue, et même s’ils n’atteignaient pas le merveilleux de Ligabue, leur peinture méritait d’être vue.

L’enthousiasme des habitués excita Élio, qui voulut chercher ces drôles de types. Nous les trouvâmes et restâmes avec eux jusqu’à tard dans la nuit. Ils parlèrent de Tigres, Léopards, Serpents, Jungles ; d’un Coq Majestueux, capables d’un chant si puissant qu’aurait assommé l’imprudent qui l’eût écouté ; de Silures Prodigieux : « Silurus glanis », disaient-ils, d’un ton affecté — et appelons-la licence poétique car, si ce n’est dans les affabulations qui remplirent les hivers brumeux de générations de descendants de Pline, le silure marcheur (un phénomène, parmi les poissons) ne marche pas sur les terres baignées par le Pô.  Ils prétendaient que la nuit ces bêtes fabuleuses sortaient du fleuve et en cherchant l’on ne sait quoi, ils traversaient la campagne soufflant comme des chats enragés. 

Ces finauds jouaient sur un canevas à point, c’était évident, mais Élio était en terre inconnue et dès qu’une mauvaise copie d’un Tigre de Ligabue apparut, ses yeux trahirent la stupeur. Il ne voulut pas entendre raison : « C’est le dernier tigre vivant, et ne sachant le peindre sur la surface de l’eau, l’artiste l’a déposé sur cette toile », objecta-t-il à ma mise en garde, et l’acheta.

 

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Mon projet était de reconstruire dans un lieu élégant, la désolation de l’espace indigne où j’avais vu vivre Élio et sa mère, avec l’intention de blesser le regard du spectateur. En réalité je n’aspirais qu’à mettre mon regard en abyme, et puisque l’ambiguïté du but ne pouvait pas rester sans conséquence, je ne réalisai pas Taudis. L’aventure se serait néanmoins soldée par un abandon moins déprimant si lors d’une conversation où je vantais les mérites d’une approche radicale de la réalité, Vincenzo Agnetti [2] n’eût soutenu qu’à moins que l’on ne pense l’art comme science (ce qui n’était pas mon choix), se rapprocher de la réalité était futile.

La tirade qu’il me fit transpirait d’un dogmatisme tellement désopilant, qu’il me fut impossible de l’accepter. Il répondit à ma contestation en se retranchant derrière sa position, rigide comme les idéologues seuls peuvent l’être. Chose qui ne le grandit point, il ne voulut pas admettre la liberté de l’art d’accepter la vérité de chacun. La conversation tourna au désastre et pris par la colère, il m’accusa : « Tu n’es pas seulement paresseux, tu es perfide aussi. »

 

L’image de moi évoquée par ce jugement m’abasourdit. Jusqu’alors je n’avais vécu que dans la marge d’autonomie laissée à ma démence par la démence de mes contemporains. Moi, n’ayant qu’une idée vague du concept d’identité, je ne pouvais partager les causes de leur malaise, tandis qu’eux se devaient de composer avec la perte de ce cocon survenue quelque soixante ans auparavant et pas encore digérée. J’estimais, en outre, que la part de l’autre ne pouvait m’appartenir, et ce manque me plaçait à la lisière de l’espace social : les raisons de l’autre je les ignorais, et le regard que je portais sur le monde m’égarait.

Un arrêt s’imposait : l’incommodité de l’art m’était apparue comme l’élément fondateur de toute œuvre, mais force était de constater que les antagonismes du milieu artistique avaient transformé l’incommodité en confort intellectuel. Et puisque cette involution dérivait d’une approche historique simpliste où chacun chantait son couplet sympa, les actions qui par le passé avaient révolutionné la perception de l’art [3] n’étaient désormais que des possibilités académiques : des aptitudes parmi les manières générées par la traînée bruissante du Décadentisme européen — cette pensée sophistiquée et inquiétante qui prépara la fin de l’art du vingtième siècle avant même sa naissance.

 

Nonobstant l’opinion d’Agnetti, je ne suis point paresseux. Simplement, j’étais arrivé à la conclusion que le temps perdu peut s’opposer aux étirements que la conscience s’impose dans le but de composer avec la réalité. Il m’apparut cependant évident que personne ne ressent le besoin d’une œuvre qui n’est pas inéluctable, et en dépit de ma description méticuleuse du taudis où Élio avait grandi, ma vision de l’art ne pouvait pas encore pourvoir à soi-même.

L’œuvre demandait une action moins directe, et sans savoir quel autre chemin prendre, je renonçais à mon franc réalisme. Cependant ce premier moment d’inspiration me révéla mon goût pour la solitude, et ce fut réjouissant de découvrir ce stade dernier de la liberté, ce temps où en m’établissant dans l’attente, j’accueillais les moments difficiles du quotidien sans l’encombrement des réactions maladroites qui avaient gâté mon enfance — quand je croyais qu’en me dévoilant, je mettais en jeu ce que j’étais.

 

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Taudis ne m’appartenait pas, et j’envoyai la description à Élio. Meurtri par le dénuementce pauvre garçon avait grandi, un psychiatre, répondit à ma lettre : Élio ne recevait aucune visite, et bien que le règlement fût catégorique — pas de visite hors de membres de la famille — il se refusait à lui nier la consolation d’un ami.

Après avoir vu mon pauvre ami ligoté à un lit, hébété par les médicaments et les électrochocs, après avoir vu ce corps vaincu, que pour ne pas oublier son nom, répétait sans cesse, d’une voix enfantine, le mot soleil, je doutais que ma présence eût pu le consoler. Face à ce lit, face à ce mur couvert de crasse et de graffiti sauvages ; face à ces mots qui avaient intrigué mon ami, chevauchés par sa réponse qu’en en aliénant le sens aliénait le sien, je donnai sa raison d’être à l’arrêt qui s’imposait à moi : l’art étant le lieu où la raison devrait se définir sans contrepartie, le fait de pratiquer l’oisiveté sans point être oisif, désigne le moment d’inaction comme seul destin naturel de l’artiste. Je sortis mon canif et j’ajoutais ma contribution à l’absence de sens des graffiti : Laissez-moi seul s’il vous plaît. Une longue période d’inaction m’attendait. Depuis je navigue à vue en cueillant toute occasion qui m’est donnée afin de manquer mes actes. 

 

Je participais aux contorsions d’une génération désormais libre des chaînes. Nous étions peut-être les derniers témoins d’un monde qui s’obstinait dans l’agonie, et cette agonie était le camp de jeu sur lequel nous exercions une dialectique incessante qui tuait tout ce qui entrait dans ses spires.

Incapables de cet exercice, certains d’entre nous se laissèrent conquérir par le Vol Magique, ils gagnèrent l’Orient et dès qu’ils eurent mangé le doux lotus, ils ne songèrent plus ni à leur message, ni au retour ; mais, pleins d’oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du lotus. [4]

Combles d’ironie, ne voulant pas mourir loin de leurs lieux d’affection, quelques-uns de ces touristes du dharma réapparurent en ajoutant une faillite à la faillite. Moi, je ne me rappelais aucun lieu d’affection, et jusqu’au jour où l’accès à la Pietà Rondanini [5] ne fut provisoirement condamné, je n’ai pas compris la substance de leur détresse.  

 

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« Tu n’auras rien de moi », avec cette tournure vaguement épique, j’avais quitté un poste de créatif dans une agence de pub (me prostituer pour garder un travail me semblait ignominieux), et je vivotais de petits travaux en marge de la création. Il m’arrivait de concevoir la mise en pages d’un catalogue pour le compte d’un typographe ; d’illustrer, sous divers pseudonymes, la couverture de quelque roman policier ; je jouais la clarinette pour des enregistrements de chansonnettes en studio, et les jours fastes, le sax soprano dans les clubs de jazz. Enfin mon temps m’appartenait, je menais une vie découse et épuisante mais agréable, et quand l’angoisse m’assaillait, quand je voulais être seul, loin de la foule affairée et des bavardages, me barricader chez moi n’étais pas toujours le meilleur des choix, alors je rendais visite à la Pietà Rondanini. [6] L’œuvre n’est pas avantagée, car elle est installée dans un trou inconfortable qui simule une chapelle, avec une paroi de fond d’un morne gris, parée de lignes entrecroisées : à croire que l’aménageur eût tenu la frappante modernité de l’œuvre pour un défaut de clarté, et présumé le spectateur incapable d’en discerner le sens sans le secours d’un risible renvoi à l’astuce du quadrillage à copier le réel.

 

Il m’agaça de trouver l’accès à la Pietà condamnée, pourtant je ne regrettais pas que la vue de l’œuvre me fût ôtée. Non, je regrettais la protection offerte par ce lieu mal conçu : l’entrecroisement des lignes ; la couleur grise, vaguement moderniste, des murs. Qui l’eût cru, était-ce ça mon lieu d’affection ? La révélation me contraria et je rebroussais chemin.

Dehors des enfants jouaient à pétanque en se servant de galets. L’un d’entre eux, après avoir jeté sa sphère approximative, la main suspendue en l’air, attendait le sourire ahuri de son adversaire au tac fatal. Élio aussi quand il jouait à pétanque, lançait la boule et la main suspendue en l’air attendait le tac fatal, mais lui il ignorait l’adversaire.

Je regardais la main de ce garçon, quand mon regard fut capturé par les rapides évolutions des scintillements d’une vitre qui miroitaient sur le mur, et soudainement je me souvins d’une semaine de vacances à la mer avec mon père : nous nous levions de bon matin, nous nous promenions le long de la plage jusqu’à midi, et l’après-midi, nous partions en excursion à l’intérieur des terres. Un matin, au petit-déjeuner, une détresse accablante envahit mon père, il posa son journal sur la table et d’un ton inquiet, il dit : « Quand la vie n’est plus ce qu’il y a de plus important nous sombrons dans un abîme de laideurs. »

Il se reprit vite, la matinée s’écoula paisible et j’oubliai l’incident. Après le déjeuner, il loua les services d’un pêcheur qui nous conduit le long du littoral et histoire de passer le temps, il nous vantait les beautés du paysage. Puis ils se racontèrent leurs souvenirs de guerre. Ces récits me dérangent depuis toujours puisque l’enthousiasme, le désespoir, l’horreur, y sont indécemment mêlés, et pour chasser le malaise j’essayais, sans résultat, de deviner quelle nouvelle pouvait être si mauvaise pour que mon père se mette dans un pareil état d’inquiétude.

Ce soir-là j’admirai le ciel (safran intense, somptueux), et un enfant avec les yeux pleins de colère apparut devant moi. Ce reflet me renvoyait l’image de Sara : et l’illusion de ne pas être seul au monde me visita un court instant.

 

 



[1] Antonio Ligabue (Zurich 1899 – Gualtieri 1965), peintre.

[2] Artiste conceptuel (Milan, 1926 - 1981), à l’époque, il jouait le retrait et il se faisait appeler Enrico.

[3] Le ready-made, le all over, le color field painting, l’hard edge, le happening, etc.

[4] Homère, L’Odyssée, IX, 94-97.

[5] Michel-Ange. Musée du Château Sforza, Milan.

[6] Si l’on croit aux témoignages de ses contemporaines, au contraire de Léonard, si fort qu’il pliait un fer de cheval de ses doigts et pratiquait la lenteur, Michel-Ange, bien que peu robuste, fut un travailleur rapide et résistant. Il ne faut donc pas se laisser abuser par l’histoire tourmentée de ce groupe qui s’étire sur onze ans car entrepris vers 1553, le group fut repris et abandonné alternativement jusqu’au tombeau... Il ne sert à rien de connaître la genèse de l’œuvre, ni les récits relatifs aux péripéties de reprises et abandons, car la Pietà Rondanini est en effet la première œuvre pour laquelle le qualificatif moderne à un sens : l’enjeu de Michel-Ange fut la création d’une image que par le jeu des coupes et des rejets, par l’apparente simplicité de la construction et l’austérité des points de vue, aurait constitué un absolu.

Inachevée, l’œuvre rompt toutes attaches avec l’expérience sensible, réduite à pur moment d’expérimentation, elle confronte le spectateur à l’échec et l’invite à participer d’une logique aussi complexe que le réel, où abandons et reprises l’induiront fatalement à divaguer jusqu’à s’égarer dans les chemins de la créativité, qu’il ne pourra explorer qu’à condition de les reconstruire ; et pris dans l’errance, il butera inéluctablement contre un obstacle qu’étranger à la matière, ne répond pas à des excitations précises et ne cesse de vivre.

 

 

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L’apprentissage de l’errance