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Dès que j’ai pu donner une forme à ma première rencontre avec
Élio, je lui écrivis pour lui demander la permission d’en
parler. Il me répondit par un gribouillis fait de segments de
cercles excentriques jaunes et noirs qui m’évoquèrent un tigre
et me renvoyèrent à l’une de nos virées : le voyage de mon
pauvre ami était sans retour, pourtant il voulait encore
communiquer.
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Une aube de fin de trip,
nous avions échoué dans un gros bourg perdu dans la plaine du
Pô, et nous attendions nos cafés dans un bar-tabac en regardant
les cartes postales. Il n’y avait sur la gondole que des
reproductions de peintures de Ligabue.
[1]
Élio s’éprit de ces figures fabuleuses, et le cafetier nous
informa que tout près du bourg vivait une communautés d’inadaptés
psychiques qui marchaient dans les traces de ce peintre
singulier.
L’expression inadaptés
psychiques déplut aux habitués du bar-tabac, subjugués — eux, les
assujettis à l’usine — par les mœurs simples et sans contraintes
de ces drôles de types.
Et avec quelque exemple, ils nous brossèrent leur vie : ils
squattaient les cabanes des pêcheurs ; l’été ils mangeaient les
chevesnes qu’ils pêchaient et l’hiver les chats errants ; ils
accompagnaient ces plats délicieux avec les pommes de terre qu’ils cultivaient à l’orée du
bois ; ils ne peignaient leurs tableautins que pour s’acheter la
vinasse qu’ils ingurgitaient sans retenue, et même s’ils
n’atteignaient pas le merveilleux de Ligabue, leur peinture
méritait d’être vue.
L’enthousiasme des habitués excita Élio, qui voulut chercher ces
drôles de types. Nous les trouvâmes et restâmes avec eux jusqu’à
tard dans la nuit. Ils parlèrent de Tigres, Léopards, Serpents,
Jungles ; d’un Coq Majestueux, capables d’un chant si puissant
qu’aurait assommé l’imprudent qui l’eût écouté ; de Silures
Prodigieux : « Silurus glanis », disaient-ils, d’un ton affecté
— et appelons-la licence poétique car, si ce n’est dans les
affabulations qui remplirent les hivers brumeux de générations
de descendants de Pline, le silure marcheur (un phénomène, parmi
les poissons) ne marche pas sur les terres baignées par le Pô.
Ils prétendaient que la nuit ces bêtes fabuleuses
sortaient du fleuve et en cherchant l’on ne sait quoi, ils
traversaient la campagne soufflant comme des chats enragés.
Ces finauds jouaient sur un canevas à point, c’était évident,
mais Élio était en terre inconnue et dès qu’une mauvaise copie
d’un Tigre de Ligabue apparut, ses yeux trahirent la stupeur. Il ne
voulut pas entendre raison : « C’est le dernier tigre vivant, et
ne sachant le peindre sur la surface de l’eau, l’artiste l’a
déposé sur cette toile », objecta-t-il à ma mise en garde, et
l’acheta.
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Mon projet était de reconstruire dans un lieu
élégant, la désolation de l’espace indigne où j’avais vu vivre
Élio et sa mère, avec l’intention de blesser le regard du
spectateur. En réalité je n’aspirais qu’à mettre mon regard en
abyme, et puisque l’ambiguïté du but ne pouvait pas rester sans
conséquence, je ne réalisai pas
Taudis. L’aventure se
serait néanmoins soldée par un abandon moins déprimant si lors
d’une conversation où je vantais les mérites d’une approche
radicale de la réalité, Vincenzo Agnetti
[2]
n’eût soutenu qu’à moins que l’on ne pense l’art comme science
(ce qui n’était pas mon choix), se rapprocher de la réalité
était futile.
La tirade qu’il me fit transpirait d’un dogmatisme tellement
désopilant, qu’il me fut impossible de l’accepter. Il répondit à
ma contestation en se retranchant derrière sa position, rigide
comme les idéologues seuls peuvent l’être. Chose qui ne le
grandit point, il ne voulut pas admettre la liberté de l’art
d’accepter la vérité de chacun. La conversation tourna au
désastre et pris par la colère, il m’accusa : « Tu n’es pas
seulement paresseux, tu es perfide aussi. »
L’image de moi évoquée par ce jugement m’abasourdit. Jusqu’alors
je n’avais vécu que dans la marge d’autonomie laissée à ma
démence par la démence de mes contemporains. Moi, n’ayant qu’une
idée vague du concept d’identité, je ne pouvais partager les
causes de leur malaise, tandis qu’eux se devaient de composer
avec la perte de ce cocon survenue quelque soixante ans
auparavant et pas encore digérée. J’estimais, en outre, que la
part de l’autre ne pouvait m’appartenir, et ce manque me plaçait
à la lisière de l’espace social : les raisons de l’autre je les
ignorais, et le regard que je portais sur le monde m’égarait.
Un arrêt s’imposait : l’incommodité de l’art m’était apparue
comme l’élément fondateur de toute œuvre, mais force était de
constater que les antagonismes du milieu artistique avaient
transformé l’incommodité en confort intellectuel. Et puisque
cette involution dérivait d’une approche historique simpliste où
chacun chantait son couplet sympa, les actions qui par le passé
avaient révolutionné la perception de l’art
[3]
n’étaient désormais que des possibilités académiques : des
aptitudes parmi les manières générées par la traînée bruissante
du Décadentisme européen — cette pensée sophistiquée et
inquiétante qui prépara la fin de l’art du vingtième siècle
avant même sa naissance.
Nonobstant l’opinion d’Agnetti, je ne suis point paresseux.
Simplement, j’étais arrivé à la conclusion que le temps perdu
peut s’opposer aux étirements que la conscience s’impose dans le
but de composer avec la réalité. Il m’apparut cependant évident
que personne ne ressent le besoin d’une œuvre qui n’est pas
inéluctable, et en dépit de ma description méticuleuse du taudis
où Élio avait grandi, ma vision de l’art ne pouvait pas encore
pourvoir à soi-même.
L’œuvre demandait une action moins directe, et sans savoir quel
autre chemin prendre, je renonçais à mon franc réalisme.
Cependant ce premier moment d’inspiration me révéla mon goût
pour la solitude, et ce fut réjouissant de découvrir ce stade
dernier de la liberté, ce temps où en m’établissant dans
l’attente, j’accueillais les moments difficiles du quotidien
sans l’encombrement des réactions maladroites qui avaient gâté
mon enfance — quand je croyais qu’en me dévoilant, je mettais en
jeu ce que j’étais.
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Taudis ne m’appartenait pas, et
j’envoyai la description à Élio. Meurtri par le
dénuement où
ce pauvre garçon avait grandi, un psychiatre, répondit à ma lettre :
Élio ne recevait aucune visite, et bien que le règlement fût
catégorique — pas de
visite hors de membres de la famille — il se refusait à lui
nier la consolation d’un ami.
Après avoir vu mon pauvre ami ligoté à un lit, hébété par les
médicaments et les électrochocs, après avoir vu ce corps vaincu,
que pour ne pas oublier son nom, répétait sans cesse, d’une voix
enfantine, le mot soleil, je doutais que ma présence eût
pu le consoler. Face à ce lit, face à ce mur couvert de crasse
et de graffiti sauvages ; face à ces mots qui avaient intrigué
mon ami, chevauchés par sa réponse qu’en en aliénant le sens
aliénait le sien, je donnai sa raison d’être à l’arrêt qui
s’imposait à moi : l’art étant le lieu où la raison devrait se
définir sans contrepartie, le fait de pratiquer l’oisiveté sans
point être oisif, désigne le moment d’inaction comme seul destin
naturel de l’artiste. Je sortis mon canif et j’ajoutais ma
contribution à l’absence de sens des graffiti : Laissez-moi seul
s’il vous plaît. Une longue période d’inaction m’attendait.
Depuis je navigue à vue en cueillant toute occasion qui m’est
donnée afin de manquer mes actes.
Je participais aux contorsions d’une génération désormais libre
des chaînes. Nous étions peut-être les derniers témoins d’un
monde qui s’obstinait dans l’agonie, et cette agonie était le
camp de jeu sur lequel nous exercions une dialectique
incessante qui tuait tout ce qui entrait dans ses spires.
Incapables de cet exercice, certains d’entre nous se laissèrent
conquérir par le Vol Magique, ils gagnèrent l’Orient et
dès qu’ils eurent mangé le
doux lotus, ils ne songèrent plus ni à leur message, ni au
retour ; mais, pleins d’oubli, ils voulaient rester avec les
Lotophages et manger du lotus.
[4]
Combles d’ironie, ne voulant pas mourir loin de leurs lieux
d’affection, quelques-uns de ces
touristes du dharma
réapparurent en ajoutant une faillite à la faillite. Moi, je ne
me rappelais aucun lieu d’affection, et jusqu’au jour où l’accès
à la Pietà Rondanini
[5]
ne fut provisoirement condamné, je n’ai pas compris la substance
de leur détresse.
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« Tu n’auras rien de moi », avec cette tournure vaguement
épique, j’avais quitté un poste de créatif dans une agence de
pub (me prostituer pour garder un travail me semblait
ignominieux), et je vivotais de petits travaux en marge de la
création. Il m’arrivait de concevoir la mise en pages d’un
catalogue pour le compte d’un typographe ; d’illustrer, sous
divers pseudonymes, la couverture de quelque roman policier ; je
jouais la clarinette pour des enregistrements de chansonnettes
en studio, et les jours fastes, le sax soprano dans les clubs de
jazz. Enfin mon temps m’appartenait, je menais une vie découse
et épuisante mais agréable, et quand l’angoisse m’assaillait,
quand je voulais être seul, loin de la foule affairée et des
bavardages, me barricader chez moi n’étais pas toujours le
meilleur des choix, alors je rendais visite à la
Pietà Rondanini.
[6]
L’œuvre n’est pas avantagée, car elle est installée dans un trou
inconfortable qui simule une chapelle, avec une paroi de fond
d’un morne gris, parée de lignes entrecroisées : à croire que
l’aménageur eût tenu la frappante modernité de l’œuvre pour un
défaut de clarté, et présumé le spectateur incapable d’en
discerner le sens sans le secours d’un risible renvoi à l’astuce
du quadrillage à copier le réel.
Il m’agaça de trouver l’accès à la
Pietà condamnée,
pourtant je ne regrettais pas que la vue de l’œuvre me fût ôtée.
Non, je regrettais la protection offerte par ce lieu mal conçu :
l’entrecroisement des lignes ; la couleur grise, vaguement
moderniste, des murs. Qui l’eût cru, était-ce ça mon lieu
d’affection ? La révélation me contraria et je rebroussais
chemin.
Dehors des enfants jouaient à pétanque en se servant de galets.
L’un d’entre eux, après avoir jeté sa sphère approximative, la
main suspendue en l’air, attendait le sourire ahuri de son
adversaire au tac fatal. Élio aussi quand il jouait à pétanque,
lançait la boule et la main suspendue en l’air attendait le tac
fatal, mais lui il ignorait l’adversaire.
Je regardais la main de ce garçon, quand mon regard fut capturé
par les rapides évolutions des scintillements d’une vitre qui
miroitaient sur le mur, et soudainement je me souvins d’une
semaine de vacances à la mer avec mon père : nous nous levions
de bon matin, nous nous promenions le long de la plage jusqu’à
midi, et l’après-midi, nous partions en excursion à l’intérieur
des terres. Un matin, au petit-déjeuner, une détresse accablante
envahit mon père, il posa son journal sur la table et d’un ton
inquiet, il dit : « Quand la vie n’est plus ce qu’il y a de plus
important nous sombrons dans un abîme de laideurs. »
Il se reprit vite, la matinée s’écoula paisible et j’oubliai
l’incident. Après le déjeuner, il loua les services d’un pêcheur
qui nous conduit le long du littoral et histoire de passer le
temps, il nous vantait les beautés du paysage. Puis ils se
racontèrent leurs souvenirs de guerre. Ces récits me dérangent
depuis toujours puisque l’enthousiasme, le désespoir, l’horreur,
y sont indécemment mêlés, et pour chasser le malaise j’essayais,
sans résultat, de deviner quelle nouvelle pouvait être si
mauvaise pour que mon père se mette dans un pareil état
d’inquiétude.
Ce soir-là j’admirai le ciel (safran intense, somptueux), et un
enfant avec les yeux pleins de colère apparut devant moi. Ce
reflet me renvoyait l’image de Sara : et l’illusion de ne pas
être seul au monde me visita un court instant.
[6] Si l’on croit aux témoignages de ses
contemporaines, au contraire de Léonard, si fort qu’il
pliait un fer de cheval de ses doigts et pratiquait la
lenteur, Michel-Ange, bien que peu robuste, fut un
travailleur rapide et résistant. Il ne faut donc pas se
laisser abuser par l’histoire tourmentée de ce groupe
qui s’étire sur onze ans car entrepris vers 1553, le
group fut repris et abandonné alternativement jusqu’au
tombeau... Il ne sert à rien de connaître la genèse de
l’œuvre, ni les récits relatifs aux péripéties de
reprises et abandons, car la
Pietà Rondanini est en effet la première œuvre pour laquelle le
qualificatif moderne à un sens : l’enjeu de Michel-Ange
fut la création d’une image que par le jeu des coupes et
des rejets, par l’apparente simplicité de la
construction et l’austérité des points de vue, aurait
constitué un absolu.
Inachevée, l’œuvre rompt toutes attaches avec l’expérience sensible,
réduite à pur moment d’expérimentation, elle confronte
le spectateur à l’échec et l’invite à participer d’une
logique aussi complexe que le réel, où abandons et
reprises l’induiront fatalement à divaguer jusqu’à
s’égarer dans les chemins de la créativité, qu’il ne
pourra explorer qu’à condition de les reconstruire ; et
pris dans l’errance, il butera inéluctablement contre un
obstacle qu’étranger à la matière, ne répond pas à des
excitations précises et ne cesse de vivre.