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Des manies que mon père me transmit en héritage, la moins encombrante
est l’aversion pour le sport . Il ne tolérait pas que l’on s’abroutît en
gaspillant son temps et ses efforts en des compétitions qui ne suscitent
que violence et passions partisanes, et puisqu’il aimait jardiner ses
opinions, dès qu’une occasion se présentait, il faisait toute une tirade
contre le patriotisme aveugle et le nationalisme inculte ; les
populismes obvies et les haines suscitées par ces fléaux perfectionnés
par les dictateurs et accueillis à bras ouverts par les démocraties en
quête d’un liant social bon marché. Si un malheureux le contredisait, il
lui rappelait l’idéologie du sport déjà exalté par
le
regime,
[1] et allégrement reprises par les
démagogues de tout poil.
Le sport cérébral ne m’attire non plus, et il ne peut en être
autrement : l’esprit de compétition me manque, et sa présence lors de
n’importe quelle activité me dépossède de tout plaisir. Cependant, étant
proscrit aux enfants de s’adonner au plaisir de la paresse, je devais
occuper le temps de la récréation en pratiquant une activité ludique qui
fût aussi éducative.
Exclu de songer à la lecture et au dessin, mes passe-temps parce que
leur pratique hors des cours étant incompatible avec la socialisation,
ainsi que mes camarades tirassent des coups de pied dans un ballon en
hurlant ou qu’ils méditassent assis à un échiquier, moi j’étudiais le
piano.
À contrecœur, parce que nonobstant que lors de nos rencontres mon père
prodiguât beaucoup de son énergie afin de me transmettre les secrets,
les raffinements et les charmes de la musique, je ne l’ai longtemps
perçue que comme un charivari inexpressif.
Par surcroît, en classe de piano aussi la compétition faisait rage, et
je ne me voyais point établir une interaction sociale avec comme seul
but une exécution juste satisfaisante d’un exercice pour délier les
doigts de Czerny.
Quant aux enseignants de piano, puisqu’ils s’écoutaient jouer avec les
oreilles complaisantes autant qu’illusionnées de leurs mères, ils
s’estimaient plus que de raison et leur suffisance, jointe à la raideur
des préceptes qu’ils dispensaient, faisait de ces heures de gammes et
d’arpèges, un moment hostile et plein d’acrimonie dont je me protégeais
en feignant sans peine une saine médiocrité. Ce qui ne m’a pas empêché
d’apprendre à lire sans accrocs les
Sonatines de Clémenti et
quelque Sonate de Domenico
Scarlatti.
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Le samedi, avant de rentrer à la maison, je m’arrêtais chez Madame Olga,
une connaissance de mon père qui évaluait les progrès de ces enfants du
Quartier qui s’ennuyaient au piano parce que cela valorisait leurs
parents.
Sara aimait la musique, en avait le goût et l’écoute lui suffisait, mais
puisque lire une partition faisait partie de l’éducation, elle se
soumettait à son heure de piano hebdomadaire chez Madame Olga. Elle
traitait cette femme avec beaucoup de mépris. Avant de s’asseoir au
piano elle n’oubliait jamais de consacrer un commentaire acerbe à
l’approche convenue réservée par Madame Olga aux œuvres. Elle ne cachait
pas non plus son aversion pour l’admiration niaise que la
pianiste vouait aux
Grands Musiciens, et si par
malheur la pianiste sortait un
de ces surnoms bricolés avec les particularités physiques ou morales de
l’artiste,
[2]
elle exclamait avec insolence : « Allons donc ! un brin d’éducation,
Madame ! ».
Et lorsque je lui demandais pourquoi elle faisait preuve d’autant
d’animosité envers cette femme, la réponse qu’elle fit ne me porta de
lumière. Au contraire, l’attitude de mon amie se recouvrit d’une ombre
encore plus épaisse : « C’est une femme vaine qui a généré une bête
vicieuse ».
Sara avait le sentiment de l’importance de ce qu’elle faisait en tout
instant, et depuis notre première rencontre, ses gestes assurés furent
un point d’attache sûr dans la navigation à vue qui était ma vie : en un
sens, elle fut mon meilleur ami. Très tôt nous nous donnâmes aux jeux
érotiques, pourtant je n’ai véritablement considéré sa féminité que
quand j’ai su que comme moi elle se portait un amour très exclusif.
Alors, je lui avouai que moi je ne survivais que par l’amour que je me
portais, et le plus naturellement du monde, elle me répondit que jamais
elle n’aurait pu partager son temps, ses pensées et son corps avec
quelqu’un qui ne saurait la comprendre.
Mon manque de présence d’esprit — ou absence d’intérêt — lors des
rituels de socialisation, allait de pair avec une tendance à la rêverie
qui ne m’emmenait jamais à rien. Proches de l’absence, ces moments ne me
laissaient que l’impression d’avoir vécu quelque chose dont je ne
pouvais témoigner, et si ces vides ne m’avaient donné jusqu’alors que le
statut peu gratifiant d’attardé, maintenant me classaient parmi le
malfaisant car il était évident qu’au cours de ses
absences un interne du
Marchiondi ne pouvait que
méditer on ne sait quelle vacherie.
Je n’étais âgé que de quatorze ans, et par la faute d’une malheureuse
carte postale ma réputation de mauvais garçon était faite, mais Sara ne
s’en embarrassait pas : jamais je n’ai aperçu dans son regard de la
réprobation ou de l’appréhension, de l’admiration non plus d’ailleurs.
Sa curiosité n’était pas morbide, pas intéressée non plus par ma vie au
pensionnat ou aux délits de mes camarades (ce qui n’était pas le cas des
autres enfants du Quartier) : elle n’était curieuse que du motif
qu’avait déterminé ma mère à choisir ce pensionnat-là plutôt que me
reprendre et me garder à la maison.
La personnalité de Sara n’était pas réductible à son indifférence envers
ce qui était mauvais ou inadéquat, elle s’abandonnait parfois à une
violence effrénée, et autour d’elle flottait une aura de mystère, car
personne ne parlait de sa face obscure puisque autant de fureur chez une
jeune fille si éduquée choquait. Tout le monde craignait ses colères,
cependant aucun commentaire à sa conduite étrange n’était admis.
Il arrivait qu’au café un habitué sans-gêne parlât d’elle de façon
désobligeante, que la traitât d’extravagante, lunatique et de ce fait
lesbienne — qu’autrement on ne pouvait s’expliquer tant de violence. Sur
quoi, quelqu’un de l’assistance blâmait âprement autant d’insensibilité
et de bêtise, puisque personne dans le Quartier n’était censé ignorer l’affaire.
De quelle affaire
s’agissait-il ? Mon père m’opposa le silence et détourna le regard, ma
mère rougit et m’envoya lui chercher les cigarettes.
Un samedi, je rentrais de chez Madame Olga et surpris par la pluie, je
trouvai refuge en l’église San
Marco. Je traînais dans la pénombre de la nef en attendant une
éclaircie, quand mon œil tomba sur une chapelle dont l’une des parois
paraissait noircie par la fumée des cierges. À côté d’un écriteau
portant « Leonardo », une vieille poire pendouillait d’un fil électrique
recouvert d’un tissu crasseux qui courrait le long du mur. Surpris par
l’aspect approximatif de l’installation, je pressai le bouton et une
ampoule baconienne illumina de sa lumière crue et miséreuse une Madone
abandonnée par Léonard en l’état de monochrome.
J’avais déjà visité le Cénacle de
Vinci qu’éloignée du spectateur, impose la déférence, de surcroît
notre accompagnateur connaissait par cœur la mythologie idolâtrique
suscitée par la singularité de l’auteur et nous avait
accablés d’anecdotes : les nuits consommées par le
Maître dans une tour du
Château Sforza, en méditant l’œuvre, sa fenêtre illuminée par les flots
de lumière produits par une lampe fabuleuse de son invention ; le temps
perdu en recherches techniques (expressions, études de draperies) ; la
quête obsessionnelle des modèles parmi la population milanaise, sans
oublier l’historiette moralisatrice qui veut que l’apôtre préféré et le
traître soient le même homme portraituré avant et après la déchéance ;
et enfin, les tracas domestiques occasionnés par les frasques et les
dettes de Salaï, son quart
favori.
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Son quart favori, ah ! la belle
expression ! La bienséance exigeait qu’il ne soit pas question de
sexualité — cet aspect de la vie de Léonard entrait dans l’ordre des
difficultés et des perturbations de la vie de l’artiste — et parce qu’il
ne fallait surtout pas qu’une image équivoque demeure dans nos têtes
innocentes, nous eûmes droit à un récit où il fût question de
l’origine de l’idée d’appeler
quarts les aides de Léonard. Attention futile car nous savions que
puisque dans le monument que les Milanais lui ont dédié,[3] le sculpteur[4]
a entouré le Maître légendaire de ses quatre aides,
[5]
comme une bouteille l’est des verres, par analogie les Milanais avaient
surnommé ses aides les quatre
quarts, et par cette même voie
son quart favori était devenu
un euphémisme pour amant. Cependant dans la narration de notre
accompagnateur le mot amant
n’apparu jamais, à sa place, il y eut une profusion inénarrable de mots.
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Si le Cénacle de Vinci impose
la déférence, devant le monochrome de
San Marco l’œil ne peut que
succomber à la fascination parce que la chapelle n’offre point de recul.
Ainsi, quand la lumière révéla l’image, une force ayant son origine dans
ces noirs, m’aspira et frappé de stupeur j’en eus le souffle coupé. Le
samedi d’après, je parlai à Sara de la subtilité de ces noirs et de
l’expérience que j’avais vécue, elle voulut l’expérimenter à son tour et
nous rendîmes aussitôt à l’église
San Marco.
Séparé de la chaussée par quelques marches, le parvis de
San Marco apparaît comme un bassin asséché, planté de marronniers ;
et agrémenté de bancs qu’invitent à s’arrêter. En ce lieu qu’est à mon
goût l’un des plus beaux de Milan, dans le gazouillis assourdissant
d’une volée d’étourneaux migrants, Sara me parla du sombre événement
qu’était la cause de ses troubles.
Voilà l’histoire. Madame Olga rêvait pour son fils Ugo d’une carrière de
virtuose, et prétendait qu’il ne pouvait perdre un seul jour d’étude.
Puisque à un moment les parents de Sara avaient caressé le même rêve
pour leur fille, au chalet il y avait un piano, et Madame Olga s’était
arrangé pour y être invité quelque semaine tous les étés.
Loin de partager les espoirs de sa mère, Ugo ne passait que peu de temps
au piano, et un après-midi qu’ils jouaient à cache-cache au bord du
torrent, il avait agressé Sara, et elle avait répondu à sa tentative de
viol à coups de bâton.
Par la suite Bruna me raconta que ce jour-là des hurlements avaient
soudain lacéré l’air, ils avaient vite accouru et derrière des gros
blocs erratiques, ils avaient trouvé Sara et Ugo. Elle se tenait debout
sur un rocher, appuyée à un bâton ensanglanté, tandis que Ugo se
couvrait le visage de ses mains, et quand il les avait baissées, ils
avaient perçu sa figure en bouillie, parce que le fameux bâton était une
branche de sapin polie et endurcie par l’eau du torrent, et ressemblait
plus à une massue hérissée de pointes qu’à une canne.
Avec beaucoup de mépris, Sara me relata son expérience de la peur.
Un instant avant l’agression, elle avait saisi dans le regard
d’Ugo l’intention d’anéantir sa volonté, d’effacer sa conscience, et
lorsqu’il était passé à l’acte, elle avait pris peur et atteinte dans sa
dignité, la colère avait grondé en son cœur la remplissant d’une haine
dont elle ne se soupçonnait capable. En même temps lui était apparu
l’indignité de l’abîme où retombe l’homme quand l’héritage d’anciennes
coutumes le rattrape. Or, Ugo avait lancé contre elle un acte de guerre,
et n’étant pas une âme candide, face à la violence elle n’avait pas
voulu tomber dans le rôle de victime, et avait reposté à la mesure de
l’agression. Et elle ne le regrettait pas, car dans les récits des
adultes, l’autre possibilité était de se soumettre et pleurnicher le
restant de ses jours sur son triste sort : « Et ça jamais ! »
Jusque-là elle avait serré ma main et avant de lâcher prise, elle me dit
que j’avais beaucoup de chance, car j’oubliais tout jusqu’à m’oublier ;
qu’elle aurait aimé se cacher en moi, et attendre dans mon corps que la
bête tombe et meure.
Puis elle reprit son récit. Son aîné de six ans, Ugo avait rejeté la
faute sur elle, coupable cependant d’une autre tentative ratée, personne
n’avait cru sa version des faits. Mais, en dignes héritiers des
Illuministes lombardes, les parents de Sara avaient désapprouvé l’usage
immodéré qu’elle avait fait de la force, et lui avaient infligé une
punition sévère, le persuadant ainsi qu’ils justifiaient l’agression
qu’elle avait subie. Pire encore, grâce à la correction qu’elle lui
avait infligée, Ugo s’en était tiré à bon compte, la vie avait repris
son cours comme si de rien n’était, et elle, parce que ses parents
l’avaient jugée cruelle, avait eu à subir leur
réprobation : « Saint-Marc ! », pesta-t-elle.