renato maestri
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Des manies que mon père me transmit en héritage, la moins encombrante est l’aversion pour le sport . Il ne tolérait pas que l’on s’abroutît en gaspillant son temps et ses efforts en des compétitions qui ne suscitent que violence et passions partisanes, et puisqu’il aimait jardiner ses opinions, dès qu’une occasion se présentait, il faisait toute une tirade contre le patriotisme aveugle et le nationalisme inculte ; les populismes obvies et les haines suscitées par ces fléaux perfectionnés par les dictateurs et accueillis à bras ouverts par les démocraties en quête d’un liant social bon marché. Si un malheureux le contredisait, il lui rappelait l’idéologie du sport déjà exalté par le regime, [1] et allégrement reprises par les démagogues de tout poil. 

 

Le sport cérébral ne m’attire non plus, et il ne peut en être autrement : l’esprit de compétition me manque, et sa présence lors de n’importe quelle activité me dépossède de tout plaisir. Cependant, étant proscrit aux enfants de s’adonner au plaisir de la paresse, je devais occuper le temps de la récréation en pratiquant une activité ludique qui fût aussi éducative.

Exclu de songer à la lecture et au dessin, mes passe-temps parce que leur pratique hors des cours étant incompatible avec la socialisation, ainsi que mes camarades tirassent des coups de pied dans un ballon en hurlant ou qu’ils méditassent assis à un échiquier, moi j’étudiais le piano.

À contrecœur, parce que nonobstant que lors de nos rencontres mon père prodiguât beaucoup de son énergie afin de me transmettre les secrets, les raffinements et les charmes de la musique, je ne l’ai longtemps perçue que comme un charivari inexpressif.

Par surcroît, en classe de piano aussi la compétition faisait rage, et je ne me voyais point établir une interaction sociale avec comme seul but une exécution juste satisfaisante d’un exercice pour délier les doigts de Czerny.

Quant aux enseignants de piano, puisqu’ils s’écoutaient jouer avec les oreilles complaisantes autant qu’illusionnées de leurs mères, ils s’estimaient plus que de raison et leur suffisance, jointe à la raideur des préceptes qu’ils dispensaient, faisait de ces heures de gammes et d’arpèges, un moment hostile et plein d’acrimonie dont je me protégeais en feignant sans peine une saine médiocrité. Ce qui ne m’a pas empêché d’apprendre à lire sans accrocs les Sonatines de Clémenti et quelque Sonate de Domenico Scarlatti.

 

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Le samedi, avant de rentrer à la maison, je m’arrêtais chez Madame Olga, une connaissance de mon père qui évaluait les progrès de ces enfants du Quartier qui s’ennuyaient au piano parce que cela valorisait leurs parents.

Sara aimait la musique, en avait le goût et l’écoute lui suffisait, mais puisque lire une partition faisait partie de l’éducation, elle se soumettait à son heure de piano hebdomadaire chez Madame Olga. Elle traitait cette femme avec beaucoup de mépris. Avant de s’asseoir au piano elle n’oubliait jamais de consacrer un commentaire acerbe à l’approche convenue réservée par Madame Olga aux œuvres. Elle ne cachait pas non plus son aversion pour l’admiration niaise que la pianiste vouait aux Grands Musiciens, et si par malheur la pianiste sortait un de ces surnoms bricolés avec les particularités physiques ou morales de l’artiste, [2] elle exclamait avec insolence : « Allons donc ! un brin d’éducation, Madame ! ».

Et lorsque je lui demandais pourquoi elle faisait preuve d’autant d’animosité envers cette femme, la réponse qu’elle fit ne me porta de lumière. Au contraire, l’attitude de mon amie se recouvrit d’une ombre encore plus épaisse : « C’est une femme vaine qui a généré une bête vicieuse ».

 

Sara avait le sentiment de l’importance de ce qu’elle faisait en tout instant, et depuis notre première rencontre, ses gestes assurés furent un point d’attache sûr dans la navigation à vue qui était ma vie : en un sens, elle fut mon meilleur ami. Très tôt nous nous donnâmes aux jeux érotiques, pourtant je n’ai véritablement considéré sa féminité que quand j’ai su que comme moi elle se portait un amour très exclusif. Alors, je lui avouai que moi je ne survivais que par l’amour que je me portais, et le plus naturellement du monde, elle me répondit que jamais elle n’aurait pu partager son temps, ses pensées et son corps avec quelqu’un qui ne saurait la comprendre.

 

Mon manque de présence d’esprit — ou absence d’intérêt — lors des rituels de socialisation, allait de pair avec une tendance à la rêverie qui ne m’emmenait jamais à rien. Proches de l’absence, ces moments ne me laissaient que l’impression d’avoir vécu quelque chose dont je ne pouvais témoigner, et si ces vides ne m’avaient donné jusqu’alors que le statut peu gratifiant d’attardé, maintenant me classaient parmi le malfaisant car il était évident qu’au cours de ses absences un interne du Marchiondi ne pouvait que méditer on ne sait quelle vacherie.

Je n’étais âgé que de quatorze ans, et par la faute d’une malheureuse carte postale ma réputation de mauvais garçon était faite, mais Sara ne s’en embarrassait pas : jamais je n’ai aperçu dans son regard de la réprobation ou de l’appréhension, de l’admiration non plus d’ailleurs. Sa curiosité n’était pas morbide, pas intéressée non plus par ma vie au pensionnat ou aux délits de mes camarades (ce qui n’était pas le cas des autres enfants du Quartier) : elle n’était curieuse que du motif qu’avait déterminé ma mère à choisir ce pensionnat-là plutôt que me reprendre et me garder à la maison.

 

La personnalité de Sara n’était pas réductible à son indifférence envers ce qui était mauvais ou inadéquat, elle s’abandonnait parfois à une violence effrénée, et autour d’elle flottait une aura de mystère, car personne ne parlait de sa face obscure puisque autant de fureur chez une jeune fille si éduquée choquait. Tout le monde craignait ses colères, cependant aucun commentaire à sa conduite étrange n’était admis.

Il arrivait qu’au café un habitué sans-gêne parlât d’elle de façon désobligeante, que la traitât d’extravagante, lunatique et de ce fait lesbienne — qu’autrement on ne pouvait s’expliquer tant de violence. Sur quoi, quelqu’un de l’assistance blâmait âprement autant d’insensibilité et de bêtise, puisque personne dans le Quartier n’était censé ignorer l’affaire. De quelle affaire s’agissait-il ? Mon père m’opposa le silence et détourna le regard, ma mère rougit et m’envoya lui chercher les cigarettes.

 

Un samedi, je rentrais de chez Madame Olga et surpris par la pluie, je trouvai refuge en l’église San Marco. Je traînais dans la pénombre de la nef en attendant une éclaircie, quand mon œil tomba sur une chapelle dont l’une des parois paraissait noircie par la fumée des cierges. À côté d’un écriteau portant « Leonardo », une vieille poire pendouillait d’un fil électrique recouvert d’un tissu crasseux qui courrait le long du mur. Surpris par l’aspect approximatif de l’installation, je pressai le bouton et une ampoule baconienne illumina de sa lumière crue et miséreuse une Madone abandonnée par Léonard en l’état de monochrome.

 

J’avais déjà visité le Cénacle de Vinci qu’éloignée du spectateur, impose la déférence, de surcroît notre accompagnateur connaissait par cœur la mythologie idolâtrique suscitée par la singularité de l’auteur et nous avait accablés d’anecdotes : les nuits consommées par le Maître dans une tour du Château Sforza, en méditant l’œuvre, sa fenêtre illuminée par les flots de lumière produits par une lampe fabuleuse de son invention ; le temps perdu en recherches techniques (expressions, études de draperies) ; la quête obsessionnelle des modèles parmi la population milanaise, sans oublier l’historiette moralisatrice qui veut que l’apôtre préféré et le traître soient le même homme portraituré avant et après la déchéance ; et enfin, les tracas domestiques occasionnés par les frasques et les dettes de Salaï, son quart  favori.

 

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Son quart  favori, ah ! la belle expression ! La bienséance exigeait qu’il ne soit pas question de sexualité — cet aspect de la vie de Léonard entrait dans l’ordre des difficultés et des perturbations de la vie de l’artiste — et parce qu’il ne fallait surtout pas qu’une image équivoque demeure dans nos têtes innocentes, nous eûmes droit à un récit où il fût question de l’origine de l’idée d’appeler quarts les aides de Léonard. Attention futile car nous savions que puisque dans le monument que les Milanais lui ont dédié,[3] le sculpteur[4] a entouré le Maître légendaire de ses quatre aides, [5] comme une bouteille l’est des verres, par analogie les Milanais avaient surnommé ses aides les quatre quarts, et par cette même voie son quart favori était devenu un euphémisme pour amant. Cependant dans la narration de notre accompagnateur le mot amant n’apparu jamais, à sa place, il y eut une profusion inénarrable de mots.

 

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Si le Cénacle de Vinci impose la déférence, devant le monochrome de San Marco l’œil ne peut que succomber à la fascination parce que la chapelle n’offre point de recul. Ainsi, quand la lumière révéla l’image, une force ayant son origine dans ces noirs, m’aspira et frappé de stupeur j’en eus le souffle coupé. Le samedi d’après, je parlai à Sara de la subtilité de ces noirs et de l’expérience que j’avais vécue, elle voulut l’expérimenter à son tour et nous rendîmes aussitôt à l’église San Marco. 

 

Séparé de la chaussée par quelques marches, le parvis de San Marco apparaît comme un bassin asséché, planté de marronniers ; et agrémenté de bancs qu’invitent à s’arrêter. En ce lieu qu’est à mon goût l’un des plus beaux de Milan, dans le gazouillis assourdissant d’une volée d’étourneaux migrants, Sara me parla du sombre événement qu’était la cause de ses troubles.

Voilà l’histoire. Madame Olga rêvait pour son fils Ugo d’une carrière de virtuose, et prétendait qu’il ne pouvait perdre un seul jour d’étude. Puisque à un moment les parents de Sara avaient caressé le même rêve pour leur fille, au chalet il y avait un piano, et Madame Olga s’était arrangé pour y être invité quelque semaine tous les étés.

Loin de partager les espoirs de sa mère, Ugo ne passait que peu de temps au piano, et un après-midi qu’ils jouaient à cache-cache au bord du torrent, il avait agressé Sara, et elle avait répondu à sa tentative de viol à coups de bâton.

Par la suite Bruna me raconta que ce jour-là des hurlements avaient soudain lacéré l’air, ils avaient vite accouru et derrière des gros blocs erratiques, ils avaient trouvé Sara et Ugo. Elle se tenait debout sur un rocher, appuyée à un bâton ensanglanté, tandis que Ugo se couvrait le visage de ses mains, et quand il les avait baissées, ils avaient perçu sa figure en bouillie, parce que le fameux bâton était une branche de sapin polie et endurcie par l’eau du torrent, et ressemblait plus à une massue hérissée de pointes qu’à une canne.

 

Avec beaucoup de mépris, Sara me relata son expérience de la peur.

Un instant avant l’agression, elle avait saisi dans le regard d’Ugo l’intention d’anéantir sa volonté, d’effacer sa conscience, et lorsqu’il était passé à l’acte, elle avait pris peur et atteinte dans sa dignité, la colère avait grondé en son cœur la remplissant d’une haine dont elle ne se soupçonnait capable. En même temps lui était apparu l’indignité de l’abîme où retombe l’homme quand l’héritage d’anciennes coutumes le rattrape. Or, Ugo avait lancé contre elle un acte de guerre, et n’étant pas une âme candide, face à la violence elle n’avait pas voulu tomber dans le rôle de victime, et avait reposté à la mesure de l’agression. Et elle ne le regrettait pas, car dans les récits des adultes, l’autre possibilité était de se soumettre et pleurnicher le restant de ses jours sur son triste sort : « Et ça jamais ! »

 

Jusque-là elle avait serré ma main et avant de lâcher prise, elle me dit que j’avais beaucoup de chance, car j’oubliais tout jusqu’à m’oublier ; qu’elle aurait aimé se cacher en moi, et attendre dans mon corps que la bête tombe et meure.

Puis elle reprit son récit. Son aîné de six ans, Ugo avait rejeté la faute sur elle, coupable cependant d’une autre tentative ratée, personne n’avait cru sa version des faits. Mais, en dignes héritiers des Illuministes lombardes, les parents de Sara avaient désapprouvé l’usage immodéré qu’elle avait fait de la force, et lui avaient infligé une punition sévère, le persuadant ainsi qu’ils justifiaient l’agression qu’elle avait subie. Pire encore, grâce à la correction qu’elle lui avait infligée, Ugo s’en était tiré à bon compte, la vie avait repris son cours comme si de rien n’était, et elle, parce que ses parents l’avaient jugée cruelle, avait eu à subir leur réprobation : « Saint-Marc ! », pesta-t-elle.

 

 



[1] Avec valeur d’épithète méprisant le mot désignait le régime fasciste. 

[2] Le Grand Sourd pour Ludwig van Beethoven, et cetera.

[3] Piazza della Scala (1872).

[4] Pietro Magni (Milan, 1817-1877).

[5] Marco d’Oggiono (Oggiono, env 1475 - Milan, 1530), peintre ; Giovanni Antonio Boltràffio (Milan, 1467 - 1516), peintre ; Giacomo Caprotti dit Andrea Salaï ou Salaïno (Oreno, 1480 - Milan, 1524), peintre ; Cesare da Sesto (Sesto Calende, 1477 - Milan, 1523), peintre.


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