renato maestri
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Jusqu’à cet après-midi envahi par le gazouillis des étourneaux où, assis sur un banc devant San Marco, Sara me raconta la tentative de viol, j’avais aperçu Ugo comme une nébuleuse d’afflictions, un obscur dispensateur de haines, et je ne le fréquentais que parce qu’il en était ainsi par la volonté de mes parents.

Désormais il en était autrement, car au Marchiondi, il nous était répété sans cesse que les faibles et les vils seuls peuvent se satisfaire du viol. Et puisque l’expression un tel opprobre accompagnait toujours le mot viol, nous méprisions les violeurs, et de ce fait ils occupaient une place à part : ils n’étaient que des moins que rien. Toutefois insensibles qu’ils étaient au mépris, ils vantaient leurs prouesses comme si d’avoir pris une fille par la force eût été un fait mémorable.

Les éducateurs punissaient ces vantards de diverses corvées, pourtant eux ils s’en fichaient et en réponse, ils donnaient à leurs vanteries la forme d’une leçon ex cathedra sur la nique, et célébraient la primauté accordée au mâle par sa queue : leçon qui se soldait inéluctablement par un passage à tabac du vantard.

Chargés de cette besogne, les plus costauds s’attaquaient à ces prédateurs avec la même détermination des espèces prédatrices, et ce n’est pas tout, en ce lieu où parfois sous une pensée se cachait une ébauche de volonté criminelle, les violeurs devaient accepter que n’importe qui, même les lâches et les chétifs, les narguassent sans s’exposer au risque de riposte. C’était ainsi, parce que les costauds veillaient à ce qu’ils acceptassent toute injure sans réagir, quitte à être battus une fois de plus ou, en dernier ressort, être violés à leur tour : sans cesse, jusqu’à ce que leur moral soit brisé. Et les éducateurs, que n’ignoraient jamais nos transgressions et condamnaient sévèrement toute violence, feignaient de ne pas voir ces tabassées ; ils détournaient leur regard de ces viols (toujours collectifs pour qu’ils soient plus humiliants), comme si n’emporte quelle réaction au crime de viol eût été pardonnable.

 

Dans les pensionnats où j’avais vécu précédemment, lorsqu’il y avait une rixe, un règlement de comptes, un passage à tabac, les spectateurs criaient comme des macaques, et leur excitation me gênait car mon père répétait sans cesse que l’excitation brute suscitée par la violence nous ramenait aux origines du fascisme : notion vague pour l’enfant que j’étais, mais sinistre parce que autour de moi tout le monde parlait du fascisme comme d’un phénomène exécrable.

Maintenant nous avions eu cour sur les origines du fascisme, et l’esthétique, la théâtralité, l’outrance de langage, la caricature du sublime, la mystique de la force virile, faisaient que non seulement je détestai l’époque qui avait pu générer autant de stupidités, mais je cherchai aussi dans le présent les signes de sa survie, et trouver les germes encore vivantes de cette perversion de l’esprit était devenu une vraie manie.  

Au Marchiondi, nous regardions le spectacle en silence et la vie s’arrêtait, cette pratique froide et méthodique de la violence exerçait sur nous une influence dont nous ne pouvions dire le nom, et ce fut déconcertant pour moi d’apprendre que cette coutume ne visait qu’à renforcer notre cohésion : la survivance d’une pensée si primitive dans un milieu laïque et progressiste me laissa perplexe, et puisque je me croyais immune de ce mal, d’y avoir participé ne fût-ce que par le regard, m’avilit.

 

Certes, la vie au Marchiondi était une fête, l’institut était néanmoins tenu pour une maison de correction, et si moi, je payais pour une carte postale, quelques-uns de mes camarades payaient pour moins encore : une crise de nerfs inopinée ; une réponse hasardée. Ugo n’avait reçu qu’une punition risible pour son acte, et cela me paraissait injuste. Pourquoi n’avait-il pas été puni à la mesure de son crime ?  

Ma mère voulut légitimer l’injustice et argua que d’avoir été défiguré par des blessures hideuses c’était une punition suffisante : Ugo aurait dû vivre avec ses balafres, et quittes à voir le mépris des autres ressurgir en tout instant, il en aurait menti sa vie durant quant à leur origine. Pour comble d’ironie, puisque personne ne peut se pardonner d’avoir perpétré un acte avec l’intention de porter atteinte à l’intégrité d’autrui, il aurait dû aussi se mentir. Si à cela on ajoutait qu’orphelin de guerre, il avait grandi sans père, il aurait été importun de le punir pour une action qui s’était soldée par un échec affligeant.   

 

Rien ne justifie l’outrage, était l’un de poncifs chers de ma mère, et qu’elle modifiât sa perception du délit d’Ugo seulement parce qu’il était orphelin de père et que sa victime l’avait défiguré m’écœurait. Plusieurs de mes camarades n’avaient pas connu leur père à cause de la guerre et l’un d’entre eux avait perdu une jambe par la faute d’une bombe non éclatée, cependant personne n’y avait songé lorsque la société les avait sanctionnés pour des broutilles. À quel privilège pouvait-il prétendre Ugo ?     

Ma mère me rassura. Sa punition était bien plus cruelle, perfide peut-être, parce que le fils n’ayant exprimé aucun regret, la mère avait résolu que payer sa dette dans une maison de correction aurait été une récompense, et en agissant de sorte que personne ne l’oublie, elle avait retenu le regard de son entourage sur la faute du fils : « Si je ne me trompe, me dit-elle, ta compassion s’est évanouie depuis que tu sais de quoi il est coupable. ».

Pouvais-je ne plus le fréquenter ? Bien des années auparavant mon ineffable père avait tranché la question du mal à sa manière, et ma mère me répéta son précepte : « Le mal rôde de par le monde et nous devons le côtoyer sans nous souiller » (ce n’était que pour ça qu’ils m’obligeaient à le fréquenter ?).

 

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Lors de ses dix-huit ans, Ugo avait fui à Vienne où il vivait d’un petit travail de copiste. Bien que tout le monde l’eût su, Sara seule connaissait son adresse, car Ugo lui écrivait assidûment des lettres qu’elle n’ouvrait jamais. Cependant à la mort de Madame Olga, elle me donna l’adresse d’Ugo et me chargea de le prévenir, avant qu’un bureaucrate ne le fasse.

Qu’elle prenne des gants m’étonna, mais elle argua qu’il fallait qu’elle sache ce que Ugo pensait. Je me suis alors trouvé dans l’embarras, parce que un jour qu’Ugo, me montrant du doigt une fille du Quartier, se vanta d’avoir réussi avec elle l’un de ses meilleurs coups, profitant de la crainte qu’inspirait ma nommée de mauvais garçon, je lui avais flanqué la bonne raclée dont de longtemps je rêvais. Depuis nous nous évitions. Lui, de peur d’une autre raclée ; moi, à cause de l’arrière-goût qui m’avait laissé le plaisir pris en la lui donnant.

Fidel à l’interdit de mon père (on ne collabore jamais à l’expression de la violence) je n’avais jamais participé activement aux corrections collectives, mais l’excitation des costauds lorsqu’ils se jetaient sur les violeurs m’avait toujours troublé, et la curiosité me restait de connaître cette excitation : ce jour-là, je l’expérimentais.

L’émotion suscitée par l’exercice froid et méthodique de la violence ne m’enchanta guère. Les couinements exhalés par ce fagot recoquillé dans un coin pisseux me paraissaient artificiels, et tout honteux que j’étais de ma violence, y mettre un frein fut plus difficile que d’y mi donner. Il était franchement embarrassant de me dire « assez », car je savais que l’émotion décantée, ce fagot aurait repris son apparence humaine, et quand je l’aurais regardé, je suspectais, le plaisir de voir sa souffrance aurait été intense. En outre, le battre m’avait excité sexuellement, seulement il n’y avait rien de bon dans mon excitation, et la crainte d’avoir corrompu mon esprit m’avait mis encore plus en rage.

 

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Ugo habitait un petit appartement au rez-de-chaussée, au fond d’une impasse. Près de sa porte, le pavage soulevé par les racines d’un arbre chétif, simulait une trappe. À côté de la sonnette, il n’y avait qu’un mot : Kopist. 

D’abord il refusa de me rencontrer et coupa court à la conversation avant même de savoir pourquoi j’avais pris la peine du voyage. Comment aurais-je pu le blâmer ? Alors je laissais un mot dans sa boîte à lettres. L’après-midi, je flânais à la Galerie de Peinture du Kunsthistorisches Museum, et de retour à l’hôtel le concierge me remit un billet : Ugo était revenu sur sa décision.

Le lendemain, en relisant le mot Kopist, je rêvai un instant qu’Ugo avait finalement effacé son identité : les événements m’auraient vite détrompé.

Déjà atténués par l’obstacle des toits, les rayons du soleil sortaient encore plus appauvris du feuillage, et plongeaient l’intérieur dans une pénombre angoissante, d’autant plus qu’Ugo bougeait dans son espace comme un damné et sans faire tant d’embarras, il laissait apparaître sa part de primaire. Un bric-à-brac d’objets encombrait la table de travail et dans ce désordre, mise en valeur par un passe-partout azur enjolivé de petites fleurs jaunes, une photographie montrait Madame Olga devant le chalet de Sara, à ses pieds une retouche maladroite cachait un ratier qui s’était distingué en protégeant le poulailler de son maître de la fouine.

Était-il jaloux d’un chien au point de l’effacer ? “Moi j’aurais effacé la mère”, pensais-je, en même temps les corolles à pétales soudés des petites fleurs jaunes me rappelèrent les pâles primevères qui meurent nubiles. La réminiscence shakespearienne m’annonçait que je m’apprêtais à fuir dans l’une de mes absences, si ce n’est que la complainte d’Ugo prit le dessus : Sara n’avait jamais répondu à ses lettres ; certes, rien n’était pire d’un crime assorti des justifications, pourtant lui il l’aimait. Il avait marmonné ces mots avec une moue de dédain sur ses lèvres, l’expression de son visage me dégoûtait et je me demandais à voix haute quel homme était-il.

« Comment le saurais-je ? », répondit-il.

Sa réponse me mit hors de moi. Et ce qui est pire, il enchaîna en transférant l’attention sur moi : si je regarderais dans un miroir, je ne voyais que mon beau et lisse visage, mon ambiguïté sexuelle étudiée, ma souffrance délicate de toxicomane. Je n’avais pas à me soucier de ce que je voyais, de ce que j’étais, je n’avais même pas à me poser la question. Mais lui, croyais-je que Sara se fût interrogée avant de le défigurer ?

Il ne servit à rien de lui rappeler que Sara n’était qu’une fillette de huit ans, qu’elle n’avait pas à s’interroger ; que c’était à lui de réfléchir aux conséquences de ses actes, puisqu’il était âgé de quatorze ans et qu’à cet âge-là dans les pensionnats où j’avais été, les éducateurs s’attendaient de nous plus de réflexion qu’il ne fasse preuve. Non, il ne servit à rien : moi, je prenais la défense de Sara parce que nous étions coupés dans la même étoffe, nous n’étions que deux narcisses ; et puisqu’il jugeait immoral l’amour de soi, deux débiles moreaux. C’était le comble ! un violeur me traitait de débile moral. Fatigué par tant de bassesse, je coupais court et je le laissais à son aigreur.

 

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Ugo vint avec moi, et nous rentrâmes à Milan en train. Ce voyage reste l’un des moments plus affligeants de ma vie car Ugo débita quantité de récrimination. Tout y passa : Sara, dont la furie avait jugulé à jamais sa faculté de désirer ; le sentiment de ses manques ; le dégoût que le regard des femmes lui renvoyait ; la participation du Quartier à sa mise au pilori. Il enchaîna en avouant la haine qu’il vouait à sa mère, cette mégère diabolique qu’en le soustrayant à la punition l’avait injustement dépossédé de sa vie ; qu’en ratant ses études de musique et se condamnant à des emplois subalternes, il avait assouvi son désir de vengeance.

Puis son humeur changea, et un zeste de vantardise ne tarda pas à parfumer sa parole : « Serais-tu capable de vivre ma déchéance ? ». Et ce fut un flux de vains mots à propos du manque de consolation. Parce qu’il était déchu, certes, mais par leur intransigeance ceux qui l’avaient condamné se soustrayaient maintenant au devoir de le pardonner et ils se complaisaient dans l’exercice du mépris.

Il me fut difficile de contenir ma colère : je lui rappelais qu’on ne pouvait pas se permettre le luxe de le pardonner ni s’arroger le droit de l’absoudre. C’était à lui de trouver le dénouement de sa tragédie et apparemment il avait choisi le mélo : ô pauvre de moi !

Alors son humeur changea encore et d’une voix éteinte, il dit : « Saurais-tu me tuer par pitié ? ». Je ne croyais pas à mes oreilles, l’énormité du propos me fit envisager qu’il ne pouvait qu’être le mal, qu’il le portait en lui et le représentait dans le monde. Que si le mal avait à choisir un visage, il aurait choisi le sien. 


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L’apprentissage de l’errance