9
Jusqu’à cet après-midi envahi par
le gazouillis des étourneaux où, assis sur un banc devant San Marco,
Sara me raconta la tentative de viol, j’avais aperçu Ugo comme une
nébuleuse d’afflictions, un obscur dispensateur de haines, et je ne le
fréquentais que parce qu’il en était ainsi par la volonté de mes
parents.
Désormais il en était autrement,
car au Marchiondi, il nous était répété sans cesse que les
faibles et les vils seuls peuvent se satisfaire du viol. Et puisque
l’expression un tel opprobre accompagnait toujours le mot viol,
nous méprisions les violeurs, et de ce fait ils occupaient une place à
part : ils n’étaient que des moins que rien. Toutefois insensibles
qu’ils étaient au mépris, ils vantaient leurs prouesses comme si d’avoir
pris une fille par la force eût été un fait mémorable.
Les éducateurs punissaient ces
vantards de diverses corvées, pourtant eux ils s’en fichaient et en
réponse, ils donnaient à leurs vanteries la forme d’une leçon ex
cathedra sur la nique, et
célébraient la primauté accordée au mâle par sa
queue : leçon qui se soldait
inéluctablement par un passage à tabac du vantard.
Chargés de cette besogne, les plus
costauds s’attaquaient à ces prédateurs avec la même détermination des
espèces prédatrices, et ce n’est pas tout, en ce lieu où parfois sous
une pensée se cachait une ébauche de volonté criminelle, les violeurs
devaient accepter que n’importe qui, même les lâches et les chétifs, les
narguassent sans s’exposer au risque de riposte. C’était ainsi, parce
que les costauds veillaient à ce qu’ils acceptassent toute injure sans
réagir, quitte à être battus une fois de plus ou, en dernier ressort,
être violés à leur tour : sans cesse, jusqu’à ce que leur moral soit
brisé. Et les éducateurs, que n’ignoraient jamais nos transgressions et
condamnaient sévèrement toute violence, feignaient de ne pas voir ces
tabassées ; ils détournaient leur regard de ces viols (toujours
collectifs pour qu’ils soient plus humiliants), comme si n’emporte
quelle réaction au crime de viol eût été pardonnable.
Dans les pensionnats où j’avais
vécu précédemment, lorsqu’il y avait une rixe, un règlement de comptes,
un passage à tabac, les spectateurs criaient comme des macaques, et leur
excitation me gênait car mon père répétait sans cesse que l’excitation
brute suscitée par la violence nous ramenait aux origines du fascisme :
notion vague pour l’enfant que j’étais, mais sinistre parce que autour
de moi tout le monde parlait du fascisme comme d’un phénomène exécrable.
Maintenant nous avions eu cour sur
les origines du fascisme, et l’esthétique, la théâtralité, l’outrance de
langage, la caricature du sublime, la mystique de la force virile,
faisaient que non seulement je détestai l’époque qui avait pu générer
autant de stupidités, mais je cherchai aussi dans le présent les signes
de sa survie, et trouver les germes encore vivantes de cette perversion
de l’esprit était devenu une vraie manie.
Au Marchiondi, nous regardions le
spectacle en silence et la vie s’arrêtait, cette pratique froide et
méthodique de la violence exerçait sur nous une influence dont nous ne
pouvions dire le nom, et ce fut déconcertant pour moi d’apprendre que
cette coutume ne visait qu’à renforcer notre cohésion : la survivance
d’une pensée si primitive dans un milieu laïque et progressiste me
laissa perplexe, et puisque je me croyais immune de ce mal, d’y avoir
participé ne fût-ce que par le regard, m’avilit.
Certes, la vie au Marchiondi
était une fête, l’institut était néanmoins tenu pour une maison de
correction, et si moi, je payais pour une carte postale, quelques-uns de
mes camarades payaient pour moins encore : une crise de nerfs inopinée ;
une réponse hasardée. Ugo n’avait reçu qu’une punition risible pour son
acte, et cela me paraissait injuste. Pourquoi n’avait-il pas été puni à
la mesure de son crime ?
Ma mère voulut légitimer
l’injustice et argua que d’avoir été défiguré par des blessures hideuses
c’était une punition suffisante : Ugo aurait dû vivre avec ses balafres,
et quittes à voir le mépris des autres ressurgir en tout instant, il en
aurait menti sa vie durant quant à leur origine. Pour comble d’ironie,
puisque personne ne peut se pardonner d’avoir perpétré un acte avec
l’intention de porter atteinte à l’intégrité d’autrui, il aurait dû
aussi se mentir. Si à cela on ajoutait qu’orphelin de guerre, il avait
grandi sans père, il aurait été importun de le punir pour une action qui
s’était soldée par un échec affligeant.
Rien ne justifie l’outrage,
était l’un de poncifs chers de ma mère, et qu’elle modifiât sa
perception du délit d’Ugo seulement parce qu’il était orphelin de père
et que sa victime l’avait défiguré m’écœurait. Plusieurs de mes
camarades n’avaient pas connu leur père à cause de la guerre et l’un
d’entre eux avait perdu une jambe par la faute d’une bombe non éclatée,
cependant personne n’y avait songé lorsque la société les avait
sanctionnés pour des broutilles. À quel privilège pouvait-il prétendre
Ugo ?
Ma mère me rassura. Sa punition
était bien plus cruelle, perfide peut-être, parce que le
fils n’ayant exprimé aucun regret, la
mère avait résolu que payer sa dette dans une maison de correction
aurait été une récompense, et en agissant de sorte que personne ne
l’oublie, elle avait retenu le regard de son entourage sur la faute du
fils : « Si je ne me trompe,
me dit-elle, ta compassion s’est évanouie depuis que tu sais de quoi il
est coupable. ».
Pouvais-je ne plus le fréquenter ?
Bien des années auparavant mon ineffable père avait tranché la question
du mal à sa manière, et ma mère me répéta son précepte : « Le mal rôde
de par le monde et nous devons le côtoyer sans nous souiller » (ce
n’était que pour ça qu’ils m’obligeaient à le fréquenter ?).
............................................................................
Lors de ses dix-huit ans, Ugo
avait fui à Vienne où il vivait d’un petit travail de copiste. Bien que
tout le monde l’eût su, Sara seule connaissait son adresse, car Ugo lui
écrivait assidûment des lettres qu’elle n’ouvrait jamais. Cependant à la
mort de Madame Olga, elle me donna l’adresse d’Ugo et me chargea de le
prévenir, avant qu’un bureaucrate ne le fasse.
Qu’elle prenne des gants m’étonna,
mais elle argua qu’il fallait qu’elle sache ce que Ugo pensait. Je me
suis alors trouvé dans l’embarras, parce que un jour qu’Ugo, me montrant
du doigt une fille du Quartier, se vanta d’avoir réussi avec elle l’un
de ses meilleurs coups, profitant de la crainte qu’inspirait ma
nommée de mauvais garçon, je lui avais flanqué la bonne raclée dont de
longtemps je rêvais. Depuis nous nous évitions. Lui, de peur d’une autre
raclée ; moi, à cause de l’arrière-goût qui m’avait laissé le plaisir
pris en la lui donnant.
Fidel à l’interdit de mon père (on
ne collabore jamais à l’expression de la violence) je n’avais jamais
participé activement aux corrections collectives, mais l’excitation des
costauds lorsqu’ils se jetaient sur les violeurs m’avait toujours
troublé, et la curiosité me restait de connaître cette excitation : ce
jour-là, je l’expérimentais.
L’émotion suscitée par l’exercice
froid et méthodique de la violence ne m’enchanta guère. Les couinements
exhalés par ce fagot recoquillé dans un coin pisseux me paraissaient
artificiels, et tout honteux que j’étais de ma violence, y mettre un
frein fut plus difficile que d’y mi donner. Il était franchement
embarrassant de me dire « assez », car je savais que l’émotion décantée,
ce fagot aurait repris son apparence humaine, et quand je l’aurais
regardé, je suspectais, le plaisir de voir sa souffrance aurait été
intense. En outre, le battre m’avait excité sexuellement, seulement il
n’y avait rien de bon dans mon excitation, et la crainte d’avoir
corrompu mon esprit m’avait mis encore plus en rage.
............................................................................
Ugo habitait un petit appartement
au rez-de-chaussée, au fond d’une impasse. Près de sa porte, le pavage
soulevé par les racines d’un arbre chétif, simulait une trappe. À côté
de la sonnette, il n’y avait qu’un mot :
Kopist.
D’abord il refusa de me rencontrer
et coupa court à la conversation avant même de savoir pourquoi j’avais
pris la peine du voyage. Comment aurais-je pu le blâmer ? Alors je
laissais un mot dans sa boîte à lettres. L’après-midi, je flânais à la
Galerie de Peinture du Kunsthistorisches Museum, et de retour à l’hôtel
le concierge me remit un billet : Ugo était revenu sur sa décision.
Le lendemain, en relisant le mot
Kopist, je rêvai un instant
qu’Ugo avait finalement effacé son identité : les événements m’auraient
vite détrompé.
Déjà atténués par l’obstacle des
toits, les rayons du soleil sortaient encore plus appauvris du
feuillage, et plongeaient l’intérieur dans une pénombre angoissante,
d’autant plus qu’Ugo bougeait dans son espace comme un damné et sans
faire tant d’embarras, il laissait apparaître sa part de primaire. Un
bric-à-brac d’objets encombrait la table de travail et dans ce désordre,
mise en valeur par un passe-partout azur enjolivé de petites fleurs
jaunes, une photographie montrait Madame Olga devant le chalet de Sara,
à ses pieds une retouche maladroite cachait un ratier qui s’était
distingué en protégeant le poulailler de son maître de la fouine.
Était-il jaloux d’un chien au
point de l’effacer ? “Moi j’aurais effacé la mère”, pensais-je, en même
temps les corolles à pétales soudés des petites fleurs jaunes me
rappelèrent les pâles primevères
qui meurent nubiles. La réminiscence shakespearienne m’annonçait que
je m’apprêtais à fuir dans l’une de mes absences, si ce n’est que la
complainte d’Ugo prit le dessus : Sara n’avait jamais répondu à ses
lettres ; certes, rien n’était pire d’un crime assorti des
justifications, pourtant lui il l’aimait. Il avait marmonné ces mots
avec une moue de dédain sur ses lèvres, l’expression de son visage me
dégoûtait et je me demandais à voix haute quel homme était-il.
« Comment le saurais-je ? »,
répondit-il.
Sa réponse me mit hors de moi. Et
ce qui est pire, il enchaîna en transférant l’attention sur moi : si je
regarderais dans un miroir, je ne voyais que mon beau et lisse visage,
mon ambiguïté sexuelle étudiée, ma souffrance délicate de toxicomane. Je
n’avais pas à me soucier de ce que je voyais, de ce que j’étais, je
n’avais même pas à me poser la question. Mais lui, croyais-je que Sara
se fût interrogée avant de le défigurer ?
Il ne servit à rien de lui
rappeler que Sara n’était qu’une fillette de huit ans, qu’elle n’avait
pas à s’interroger ; que c’était à lui de réfléchir aux conséquences de
ses actes, puisqu’il était âgé de quatorze ans et qu’à cet âge-là dans
les pensionnats où j’avais été, les éducateurs s’attendaient de nous
plus de réflexion qu’il ne fasse preuve. Non, il ne servit à rien : moi,
je prenais la défense de Sara parce que nous étions coupés dans la même
étoffe, nous n’étions que deux narcisses ; et puisqu’il jugeait immoral
l’amour de soi, deux débiles moreaux. C’était le comble ! un violeur me
traitait de débile moral. Fatigué par tant de bassesse, je coupais court
et je le laissais à son aigreur.
............................................................................
Ugo vint avec moi, et nous
rentrâmes à Milan en train. Ce voyage reste l’un des moments plus
affligeants de ma vie car Ugo débita quantité de récrimination. Tout y
passa : Sara, dont la furie avait jugulé à jamais sa faculté de désirer
; le sentiment de ses manques ; le dégoût que le regard des femmes lui
renvoyait ; la participation du Quartier à sa mise au pilori. Il
enchaîna en avouant la haine qu’il vouait à sa mère, cette mégère
diabolique qu’en le soustrayant à la punition l’avait injustement
dépossédé de sa vie ; qu’en ratant ses études de musique et se
condamnant à des emplois subalternes, il avait assouvi son désir de
vengeance.
Puis son humeur changea, et un
zeste de vantardise ne tarda pas à parfumer sa parole : « Serais-tu
capable de vivre ma déchéance ? ». Et ce fut un flux de vains mots à
propos du manque de consolation. Parce qu’il était déchu, certes, mais
par leur intransigeance ceux qui l’avaient condamné se soustrayaient
maintenant au devoir de le pardonner et ils se complaisaient dans
l’exercice du mépris.
Il me fut difficile de contenir ma
colère : je lui rappelais qu’on ne pouvait pas se permettre le luxe de
le pardonner ni s’arroger le droit de l’absoudre. C’était à lui de
trouver le dénouement de sa tragédie et apparemment il avait choisi le
mélo : ô pauvre de moi !
Alors son humeur changea encore et
d’une voix éteinte, il dit : « Saurais-tu me tuer par pitié ? ». Je ne
croyais pas à mes oreilles, l’énormité du propos me fit envisager qu’il
ne pouvait qu’être le mal, qu’il le portait en lui et le représentait
dans le monde. Que si le mal avait à choisir un visage, il aurait choisi
le sien.