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Nous venions d’arriver et déjà Ugo sollicitait une rencontre avec Sara.
Elle le lui refusa. Dans le Quartier on attendait l’orage. Vers les
dix-sept heures, sa mère sonna à ma porte : Sara s’était cloîtrée dans
un silence inquiétant ; elle était mon amie, je me devais de l’aider.
Je lui rappelais que sa fille ne souffrait pas à cause de Ugo mais
d’eux. Elle me répondit candidement qu’elle le savait, qu’elle savait
qu’ils avaient dégoûté leur fille, et qu’elle avait raison puisque Ugo
avait tenté le viol, mais eux l’avaient violée. L’ennui, c’était que
maintenant Sara n’avait confiance qu’en moi. Nous aurions dû partir loin
de Milan : que j’aille avec elle partout où elle aurait voulu.
Je ramassai mon travail et nous partîmes le soir même. Nous restâmes
silencieux un bon bout de temps, Sara avançait au hasard des panneaux
indicateurs : les mains sur le volant, les yeux fixes sur la route. Mais
à l’improviste elle voulut rentrer. Elle argua qu’il ne servait à rien
de fuir, seulement cette fois elle ne voulait pas prendre le risque
d’honorer ses parents en le brutalisant, elle aurait donc habité chez
moi le temps qu’il aurait fallu pour qu’ils comprennent. Je lui dis
qu’ils savaient pourquoi elle soufrait. Mais rien à faire : elle aurait
habité chez moi le temps qu’il aurait fallu pour qu’ils le disent.
Après huit jours passés à jouer les chiens de faïence, ses parents,
résignés, sonnèrent à ma porte, et Sara les accueillit en tailleur bleu
marine, mains derrière le dos, pieds en V, posture qu’elle prenait
lorsqu’elle voulait que les autres ressentent leur inadéquation.
Ses parents s’excusèrent modérément, minimisèrent leur légèreté aussi
que leur responsabilité. La mère s’essuya même une larme, et moi je ne
pus m’abstenir de chantonner Una
furtiva lacrima, ce qui fit sourire Sara. Le père, quant à lui,
il aurait mieux fait de se taire parce qu’il se méprit sur le sourire de
sa fille et la taquina sans finesse, qui plus est indirectement, car il
joua sur l’ambiguïté du mot humeur et me demanda si j’avais déjà
goûté aux humeurs de sa
fille. Sara comprit qu’il critiquait ainsi son caractère et ne
s’attendait pas à ça de l’homme éduqué qu’il était, ce qui la mit furax
et elle siffla : « Allez-vous-en, je ne rentrerai à la maison que quand
la bête sera partie », la faïence avait cassé et ses parents s’en
allèrent la queue entre les jambes.
Quand la porte se ferma derrière eux, elle rugît furibonde : ses parents
ne s’étaient excusés que du haut de leur réserve lombarde parce que de
par leurs sacro-saints principes illuministes,
elle restait fautive, injuste
et cruelle, elle n’avait pas
su réprimer sa rage.
J’attendais sa bouffée de rage. C’est vrai que l’usage avait étiolé les
arguments égrenés par ses parents pour minimiser leur responsabilité,
ils en avaient néanmoins assez fait pour qu’elle se déchaîne, sans y
ajouter la vacherie grossière des
humeurs parce que, sachant que Sara ne parlait jamais de façon
équivoque et ne recueillait aucun double sens, son père avait fait tout
son possible pour qu’elle en comprenne l’ironie subjacente.
Il ne m’effrayait pas que Sara se défoulât sur moi (purement verbale, sa
colère, je ne la redoutais point), il m’était néanmoins pénible de la
voir dans l’état d’abattement où, sa colère évanouie, elle serait
tombée. Heureusement, elle ne l’avait pas perçu le regard ambigu que son
père m’avait lancé, et le double sens ne se répercuta pas dans ses
pensées. Elle n’eut rien pour nourrir sa rage et se défoula sur sa
veste, la piétina et d’un coup de pied la jeta contre le mur, ses
mocassins suivirent ; puis en sautillant sur la pointe des pieds elle
s’arracha les bas, et s’embrouilla dans une manœuvre décousue qui me fit
rire, ce qui apaisa sa rage et lui fit retrouver un semblant de paix.
L’après-midi s’écoula paisiblement et le soir, nous nous retrouvâmes
avec quelques amis au restaurant. Puisque Ugo était en ville, la bonne
humeur de Sara ne s’expliquait guère, et manifestement tout le monde se
posait des questions, mais personne n’osa demander quoi que ce soit.
Nous n’avions pas encore fini nos hors-d’œuvre qu’elle changea d’humeur
et m’enjoignit de régler l’addition. Sara donnait à voir l’image que nos
amis attendaient d’elle, et eux, rassurés, se relaxaient. En revanche,
moi j’étais loin d’être serein.
Dans la rue Sara retrouva sa bonne humeur, me rappela que le restaurant
était près de la dernière adresse milanaise de mon père. Puis après un
instant de silence elle dit qu’elle avait envie de voir la mer. Nous
repartîmes, et pendant le voyage elle n’arrêta pas de parler de mon
père : de son attention aux faits de la peinture, des livres qu’il lui
avait conseillés.
Tant de mythologie m’exténua et je démystifiai : elle était la fille que
mon père désirait parce que sa mémoire lui permettait de converser sans
suspendre le flux des mots ni trébucher. Tandis que moi je n’étais qu’un
être incongru, une figure encombrante déposée dans sa vie par une
divinité malfaisante : je n’étais qu’un corps dont il n’avait pris soin
que par devoir. Je n’avais néanmoins pas à me plaindre : ce manque
d’amour n’avait pas été une source de souffrance, et maintenant je
préférais son manque d’attention aux minauderies élargies par les
parents exagérément aimants. Il y avait eu, bien sûr, un bref moment de
détresse quand j’avais cru qu’il m’avait répudié ; mais après avoir
observé la vitalité de mes camarades, j’avais compris que mes parents
s’attendaient à quelque chose de mieux que j’eusse pu être, et quand
j’avais profité d’une pensée plus construite, il m’était apparu qu’il
aurait été inadmissible de conjecturer qu’il eut fui ses
responsabilités. À sa manière, il les avait assumées, et le mépriser,
n’aurait été que de l’enfantillage, puisque vu l’époque, déjà heureux
qu’il n’eût pas choisi un institut pour débiles mentaux, qu’était le
sort des enfants comme moi. Alors qu’abandonné à moi-même, j’avais pu
bâtir un semblant de normalité et même s’il m’arrivait encore d’être
victime d’une faille, je n’étais pas radié de la société.
Nous arrivâmes à Savone et prîmes une chambre dans un hôtel du
centre-ville. Sara se déshabilla, se renversa sur le lit et s’endormit.
Quand elle se réveilla, elle me dit que mon père vivait dans cette ville
et se demanda comment il pouvait subsister sans théâtre, sans concerts,
sans tableaux ; comment moi je pouvais subsister sans le voir.
Voir mon père m’aurait indisposé, et je déclinais son offre de lui
téléphoner. Le lendemain, nous partîmes de Savone, et après une espèce
d’insensé Grand Tous qui nous
amena à parcourir la Péninsule en long et en large, nous nous
retrouvâmes à Trieste.
Le soir de notre arrivée Sara était tant fatigué qu’elle s’endormit tout
habillée. Moi, je dînais seul au restaurant de l’hôtel : fumée, bruits
discrets, musique dépourvue de sens — j’avais envie d’écouter l’Orphée de Monteverdi, et il n’y avait dans l’air qu’une tarasque
hideuse faite d’une fade chanson yéyé française et d’une tirade
sentimentale italienne répétées ad libitum. Un couple de vieux allemands
dînait dans un coin, face à moi une femme seule tripotait des pauvres
tranches de jambon de Parme, et après chaque bouché elle s’essuyait ses
doits dans la mie de pain soigneusement écartée. Les yeux vissés sur
Les Mots, elle prenait des
notes à tout va.
Guère plus âgée que ma mère, et comme ma mère très sûre d’elle et
exagérément provocante, entre deux tranches de jambon, elle se caressait
un tentons de par dessus le chemisier. De prime abord le geste me parut
involontaire : il me semblait bien plus déplacé qu’elle lise
Les Mots à table. Mais j’ai
tôt compris que son cinéma, elle le faisait pour moi. J’en étais outré.
Que savait-elle de moi ? Croyait-elle que de par mon jeune âge, j’aurais
fantasmé sur une image de cinéma série B ? Qu’elle se caresse un téton dans restaurant pouvait juste
faire bander un existentialiste en retard. J’eus envié de la gifler.
J’allais aux chiottes me shooter. Ce fut avilissant et je ne retrouvai
pas l’aplomb : je me dégoûtais (c’était la première fois que je me
shootais aux chiottes et ce fut la dernière). De retour à ma table un
flux d’images se reversa dans mon présent instable, dans ce présent qui
ne transitait désormais que par Sara, pour Sara, en Sara. « Je voudrais
tellement me cacher en toi, répétais-je à mi-voix, attendre dans ton
corps que la bête tombe et meure ». Et je vis la main de Sara serrer la
mienne, les yeux fermés, le jour où sur le parvis de
San
Marco elle m’avait raconté la tentative de viol. Il ne me fallait
pas un dessin : ses yeux fermés annonçaient la résurgence du souvenir de
la violence subie et à partir de là, elle ne se servait de moi que pour
se délivrer de ses pulsions de mort, ce qui était morbide. Décidé à
casser le jeu, je regagnais la chambre et je lui brossai le tableau que
je venais de discerner.
Sara cru que j’entonnasse le laïus de l’amour, que le sentiment m’ait
piégé, et ne se rattrapa que lorsque je lui dis que de que ne fût-ce le
souvenir de ce sombre événement surgissait, elle fuyait tout regard. Sa
réponse me laissa sans voix : si le regard était le problème lendemain
nous serions rentrés, et plus jamais le souvenir qu’exhumait ne
serait-ce que la voix de ce fruste turpide, l’aurait empêchera de vivre
pleinement sa vie.
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Ugo vagua dans le Quartier le temps de liquider les biens de sa mère,
puis il disparut à jamais. Disparut-il à jamais ? Je ne le voyais pas
prendre la peine de mettre dans sa vie un brin d’imagination. Pendant
notre voyage de Vienne à Milan, agacé par l’impudence de ses propos, je
lui avais parlé de ma fascination présumée pour les santons et de ma
fuite, aussi présumée, à quatre patte : il avait vendu l’appartement de
Milan, si l’on y ajoute l’épargne de sa mère, il ne manquait pas
d’argent pour jouer le vagabond.