renato maestri
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Nous venions d’arriver et déjà Ugo sollicitait une rencontre avec Sara. Elle le lui refusa. Dans le Quartier on attendait l’orage. Vers les dix-sept heures, sa mère sonna à ma porte : Sara s’était cloîtrée dans un silence inquiétant ; elle était mon amie, je me devais de l’aider.

Je lui rappelais que sa fille ne souffrait pas à cause de Ugo mais d’eux. Elle me répondit candidement qu’elle le savait, qu’elle savait qu’ils avaient dégoûté leur fille, et qu’elle avait raison puisque Ugo avait tenté le viol, mais eux l’avaient violée. L’ennui, c’était que maintenant Sara n’avait confiance qu’en moi. Nous aurions dû partir loin de Milan : que j’aille avec elle partout où elle aurait voulu. 

Je ramassai mon travail et nous partîmes le soir même. Nous restâmes silencieux un bon bout de temps, Sara avançait au hasard des panneaux indicateurs : les mains sur le volant, les yeux fixes sur la route. Mais à l’improviste elle voulut rentrer. Elle argua qu’il ne servait à rien de fuir, seulement cette fois elle ne voulait pas prendre le risque d’honorer ses parents en le brutalisant, elle aurait donc habité chez moi le temps qu’il aurait fallu pour qu’ils comprennent. Je lui dis qu’ils savaient pourquoi elle soufrait. Mais rien à faire : elle aurait habité chez moi le temps qu’il aurait fallu pour qu’ils le disent.

 

Après huit jours passés à jouer les chiens de faïence, ses parents, résignés, sonnèrent à ma porte, et Sara les accueillit en tailleur bleu marine, mains derrière le dos, pieds en V, posture qu’elle prenait lorsqu’elle voulait que les autres ressentent leur inadéquation.

Ses parents s’excusèrent modérément, minimisèrent leur légèreté aussi que leur responsabilité. La mère s’essuya même une larme, et moi je ne pus m’abstenir de chantonner Una furtiva lacrima, ce qui fit sourire Sara. Le père, quant à lui, il aurait mieux fait de se taire parce qu’il se méprit sur le sourire de sa fille et la taquina sans finesse, qui plus est indirectement, car il joua sur l’ambiguïté du mot humeur et me demanda si j’avais déjà goûté aux humeurs de sa fille. Sara comprit qu’il critiquait ainsi son caractère et ne s’attendait pas à ça de l’homme éduqué qu’il était, ce qui la mit furax et elle siffla : « Allez-vous-en, je ne rentrerai à la maison que quand la bête sera partie », la faïence avait cassé et ses parents s’en allèrent la queue entre les jambes.

Quand la porte se ferma derrière eux, elle rugît furibonde : ses parents ne s’étaient excusés que du haut de leur réserve lombarde parce que de par leurs sacro-saints principes illuministes, elle restait fautive, injuste et cruelle, elle n’avait pas su réprimer sa rage.

 

J’attendais sa bouffée de rage. C’est vrai que l’usage avait étiolé les arguments égrenés par ses parents pour minimiser leur responsabilité, ils en avaient néanmoins assez fait pour qu’elle se déchaîne, sans y ajouter la vacherie grossière des humeurs parce que, sachant que Sara ne parlait jamais de façon équivoque et ne recueillait aucun double sens, son père avait fait tout son possible pour qu’elle en comprenne l’ironie subjacente. 

Il ne m’effrayait pas que Sara se défoulât sur moi (purement verbale, sa colère, je ne la redoutais point), il m’était néanmoins pénible de la voir dans l’état d’abattement où, sa colère évanouie, elle serait tombée. Heureusement, elle ne l’avait pas perçu le regard ambigu que son père m’avait lancé, et le double sens ne se répercuta pas dans ses pensées. Elle n’eut rien pour nourrir sa rage et se défoula sur sa veste, la piétina et d’un coup de pied la jeta contre le mur, ses mocassins suivirent ; puis en sautillant sur la pointe des pieds elle s’arracha les bas, et s’embrouilla dans une manœuvre décousue qui me fit rire, ce qui apaisa sa rage et lui fit retrouver un semblant de paix.

 

L’après-midi s’écoula paisiblement et le soir, nous nous retrouvâmes avec quelques amis au restaurant. Puisque Ugo était en ville, la bonne humeur de Sara ne s’expliquait guère, et manifestement tout le monde se posait des questions, mais personne n’osa demander quoi que ce soit. Nous n’avions pas encore fini nos hors-d’œuvre qu’elle changea d’humeur et m’enjoignit de régler l’addition. Sara donnait à voir l’image que nos amis attendaient d’elle, et eux, rassurés, se relaxaient. En revanche, moi j’étais loin d’être serein.

Dans la rue Sara retrouva sa bonne humeur, me rappela que le restaurant était près de la dernière adresse milanaise de mon père. Puis après un instant de silence elle dit qu’elle avait envie de voir la mer. Nous repartîmes, et pendant le voyage elle n’arrêta pas de parler de mon père : de son attention aux faits de la peinture, des livres qu’il lui avait conseillés.

Tant de mythologie m’exténua et je démystifiai : elle était la fille que mon père désirait parce que sa mémoire lui permettait de converser sans suspendre le flux des mots ni trébucher. Tandis que moi je n’étais qu’un être incongru, une figure encombrante déposée dans sa vie par une divinité malfaisante : je n’étais qu’un corps dont il n’avait pris soin que par devoir. Je n’avais néanmoins pas à me plaindre : ce manque d’amour n’avait pas été une source de souffrance, et maintenant je préférais son manque d’attention aux minauderies élargies par les parents exagérément aimants. Il y avait eu, bien sûr, un bref moment de détresse quand j’avais cru qu’il m’avait répudié ; mais après avoir observé la vitalité de mes camarades, j’avais compris que mes parents s’attendaient à quelque chose de mieux que j’eusse pu être, et quand j’avais profité d’une pensée plus construite, il m’était apparu qu’il aurait été inadmissible de conjecturer qu’il eut fui ses responsabilités. À sa manière, il les avait assumées, et le mépriser, n’aurait été que de l’enfantillage, puisque vu l’époque, déjà heureux qu’il n’eût pas choisi un institut pour débiles mentaux, qu’était le sort des enfants comme moi. Alors qu’abandonné à moi-même, j’avais pu bâtir un semblant de normalité et même s’il m’arrivait encore d’être victime d’une faille, je n’étais pas radié de la société.

 

Nous arrivâmes à Savone et prîmes une chambre dans un hôtel du centre-ville. Sara se déshabilla, se renversa sur le lit et s’endormit. Quand elle se réveilla, elle me dit que mon père vivait dans cette ville et se demanda comment il pouvait subsister sans théâtre, sans concerts, sans tableaux ; comment moi je pouvais subsister sans le voir.

Voir mon père m’aurait indisposé, et je déclinais son offre de lui téléphoner. Le lendemain, nous partîmes de Savone, et après une espèce d’insensé Grand Tous qui nous amena à parcourir la Péninsule en long et en large, nous nous retrouvâmes à Trieste.

Le soir de notre arrivée Sara était tant fatigué qu’elle s’endormit tout habillée. Moi, je dînais seul au restaurant de l’hôtel : fumée, bruits discrets, musique dépourvue de sens — j’avais envie d’écouter l’Orphée de Monteverdi, et il n’y avait dans l’air qu’une tarasque hideuse faite d’une fade chanson yéyé française et d’une tirade sentimentale italienne répétées ad libitum. Un couple de vieux allemands dînait dans un coin, face à moi une femme seule tripotait des pauvres tranches de jambon de Parme, et après chaque bouché elle s’essuyait ses doits dans la mie de pain soigneusement écartée. Les yeux vissés sur Les Mots, elle prenait des notes à tout va.

Guère plus âgée que ma mère, et comme ma mère très sûre d’elle et exagérément provocante, entre deux tranches de jambon, elle se caressait un tentons de par dessus le chemisier. De prime abord le geste me parut involontaire : il me semblait bien plus déplacé qu’elle lise Les Mots à table. Mais j’ai tôt compris que son cinéma, elle le faisait pour moi. J’en étais outré. Que savait-elle de moi ? Croyait-elle que de par mon jeune âge, j’aurais fantasmé sur une image de cinéma série B ? Qu’elle se caresse un téton dans restaurant pouvait juste faire bander un existentialiste en retard. J’eus envié de la gifler.

J’allais aux chiottes me shooter. Ce fut avilissant et je ne retrouvai pas l’aplomb : je me dégoûtais (c’était la première fois que je me shootais aux chiottes et ce fut la dernière). De retour à ma table un flux d’images se reversa dans mon présent instable, dans ce présent qui ne transitait désormais que par Sara, pour Sara, en Sara. « Je voudrais tellement me cacher en toi, répétais-je à mi-voix, attendre dans ton corps que la bête tombe et meure ». Et je vis la main de Sara serrer la mienne, les yeux fermés, le jour où sur le parvis de San Marco elle m’avait raconté la tentative de viol. Il ne me fallait pas un dessin : ses yeux fermés annonçaient la résurgence du souvenir de la violence subie et à partir de là, elle ne se servait de moi que pour se délivrer de ses pulsions de mort, ce qui était morbide. Décidé à casser le jeu, je regagnais la chambre et je lui brossai le tableau que je venais de discerner.

Sara cru que j’entonnasse le laïus de l’amour, que le sentiment m’ait piégé, et ne se rattrapa que lorsque je lui dis que de que ne fût-ce le souvenir de ce sombre événement surgissait, elle fuyait tout regard. Sa réponse me laissa sans voix : si le regard était le problème lendemain nous serions rentrés, et plus jamais le souvenir qu’exhumait ne serait-ce que la voix de ce fruste turpide, l’aurait empêchera de vivre pleinement sa vie.

 

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Ugo vagua dans le Quartier le temps de liquider les biens de sa mère, puis il disparut à jamais. Disparut-il à jamais ? Je ne le voyais pas prendre la peine de mettre dans sa vie un brin d’imagination. Pendant notre voyage de Vienne à Milan, agacé par l’impudence de ses propos, je lui avais parlé de ma fascination présumée pour les santons et de ma fuite, aussi présumée, à quatre patte : il avait vendu l’appartement de Milan, si l’on y ajoute l’épargne de sa mère, il ne manquait pas d’argent pour jouer le vagabond.


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L’apprentissage de l’errance