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« Et moi, avait conclu Sara sur le parvis de
San Marco, parce qu’ils m’ont
jugée cruelle, j’ai eu à subir la réprobation de mes
parents, Saint-Marc ! ».
En dialecte milanais, la locution interjective
Saint-Marc vaut
contre mon gré. Très
controversée, l’origine de l’expression mérite quelque explication.
Nous pourrions nous arrêter au degré cher aux esprits simplistes :
l’église San Marco est
objectivement belle et harmonieuse. Toutefois sa façade n’est pas du
goût de tout le monde, et si l’on se rapporte aux allégations de
plusieurs experts des traditions milanaises, cette église participe à la
division de la ville en deux factions opposées, comme si la liste de ces
vains conflits qui ont substitué les luttes entre gibelins et guelfes
n’eût pas été assez longue : le gorgonzola
[1]
accompagné de gros rouge... berk ;
le panettone
[2]
avec (berk) ou sans zestes
candis ; l’interdiction chez les puristes, du parmesan râpé sur le
risotto (l’on y ajoutera tout au plus quelque lamelle de truffe noire) ;
le poisson de mer à grosse (berk)
ou à petite tête ; les radis avec ou sans (berk)
feuillage pour accompagner le bœuf bouilli, et j’en passe.
Ce sont des rigolos, ils nous informent au passage de quelque habitude
alimentaire des habitants de l’industrieuse métropole, mais leur
argument boite, parce que si le sens de l’expression est recevable (Saint-Marc est une belle église qu’on le veuille ou non), le
problème du goût reste, avec comme corollaire obligé, la liberté
d’apprécier ou non, et les polémiques fleurissent !
D’autres arguent une origine alambiquée, tirée par les cheveux, mais
suggestive. Ils prétendent que l’apôtre Marc n’est pas l’auteur de son
Évangile, et à soutien de leur théorie, ils invoquent le témoignage
d’Eusèbe de Césarée qui l’attribuait à un écrivain plus ancien, lequel
mentionne une évocation de ce même Évangile par un personnage encore
plus ancien selon qui, un interprète de Pierre nota avec exactitude, ce
qui restait dans son souvenir des paroles et gestes du Christ. Bref, un
interprète se trouva, bon gré mal gré, engagé dans la grande partie
diplomatique qui se joua autour des Évangiles.
Ces arguties me laissaient rêveur, et je ne peux qu’approuver l’un de
mes profs d’histoire qui plaisantait : « Eusèbe de Césarée ! encore
faut-il posséder sa géographie ! »
Seulement les esprits habités par le génie de la langue saisiraient le
sens caché de l’expression. Leur conjecture se fonde sur la toponymie :
via San Marco prend origine du parvis de l’église
San Marco et aboutit à
l’impasse dite Tombón de San Marc,
[3]
où sous deux arcs dans les remparts, coule le canal navigable qui
desservait la ville. Les partisans de cette conjecture arguent qu’en
parlant de l’église l’on peut
passer sous silence la fosse,
et puisqu’ils sont des oiseux fouilleurs, il s’appelant à au
dix-neuvième chant de l’Enfer :
Già
eravamo, a la seguente tomba,
montati de lo scoglio in quella parte
Ch’a punto sovra mezzo ‘l fosso piomba.[4]
Car ici, par les affinités du mot
fosse avec le mot tombe,
Dante garantit la cohérence du raisonnement qui les amené à dire
Aller à Saint-Marc, entendre
Aller à la Fosse et sous-entendre, être
mort, et puisque l’on meurt qu’on le veuille ou non :
contre son gré. Vivement
l’ornementation ! et puis on nous dit qu’en travailleurs acharnés qu’ils
sont, les Milanais ne savent pas perdre leur temps !
Sara n’était pas coutumière du dialecte, elle n’y faisait appel qu’en
parlant avec les vieilles personnes qui en avaient le caprice, alors la
coquetterie lui faisait glisser quelque poncif vernaculaire là où il se
prêtait à l’usage ou à l’allure de la conversation, pourtant, elle qui
aurait pu évoquer la mort avec tant d’expressions, à conclusion de son
témoignage, avait une locution dialectale.
J’avais toujours eu du mal à saisir la figure des victimes de viol car
dans la parole réifiante des violeurs, elles ne valaient guère plus
qu’un verre dont on se serait servi dans un bar, et le flou où leur
figure demeurait donnait un ton livide à l’image que je pouvais me
faire.
Maintenant que j’étais confronté à l’une d’elles, insoumise et
victorieuse, mais quand même victime, l’allusion à la mort me renvoyait
à quelque chose que je ne pouvais dire ; quelque chose qui me rappelait
le retour dans le présent après mes moments d’absence, et soudain par
cette absence où je perdais tous mes moyens, je compris les doutes
nourris par mon père à propos de la vocation civilisatrice de l’art, des
piètres possibilités qui sont données aux artistes de changer les
choses. En outre, le directeur du
Marchiondi nous avait longuement vanté les valeurs de l’illuminisme
lombard, ce grand réservoir de bonnes intentions où Vittoriano Viganò
[5]
avait puisé avant de concevoir
notre maison ; et je n’ai pu m’abstenir de penser à l’outrage que
mon amie avait essuyé à cause de l’attachement des ses parents à ces
mêmes valeurs.
Hébété, je me renfermais dans le silence, et lorsque Sara me rappela à
moi, je me tirai d’embarras avec je ne sais quel argument subtil qui ne
la toucha point : « Si tu as de l’argent sur toi je prendrais volontiers
une glace », me dit-elle. Elle avait parlé de l’ombre qui la hantait et
maintenant elle s’astreignait à la refondre dans son ordinaire.