renato maestri
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Ma mère se faisant un devoir d’être compatissante, et le premier mendiant venu pouvait profiter de sa bienveillance : elle lui ouvrait la porte, le nourrissait et l’habillait. Cependant, de lubies plein la tête, elle ne pouvait pas tolérer l’araignée qui, supposait-elle, habitait la mienne, et si je réclamais la moindre attention, elle rechignait et sortait de son agenda un empêchement de dernière minute sous la forme d’une petite chose à faire ou d’un rendez-vous oublié. Au cas où un témoin de ces refus aurait eu le malheur de lui dire quoi que ce soit, elle le fulminait : personne n’était censé ignorer que nonobstant ses efforts, j’étais perdu à jamais et ne se réputant pas sotte, elle préférait ne pas gâcher son temps.

Sa position envers l’origine de mes troubles était à double entente. Elle les imputait aux secrets et aux désordres de la nature, qu’avec nous n’avait pas été bienfaisante, en laissant néanmoins entendre que ma mauvaise volonté y était pour quelque chose, et ses sous-entendus trahissaient ses doutes : étais-je tout simplement borné ou me soustrayais-je aux exigences de la vie ?

Il arrivait aussi qu’elle évoquât un vilain accident qui aurait été la source de mes malheurs. « De tous nos malheurs », disait-elle, sans en nommer la nature ni la cause, mais elle se reprenait vite, par une phrase désinvolte éludait tout ce que ressemblait à une question, et sa dérobade me donnait à percevoir une impression de mort. Et puisque ma mère habitait Largo la Foppa, une belle place arborée sur le chemin du cimetière dédié aux Milanais éminents ou simplement riches, après que Sara m’eut raconté la tentative de viol qu’elle avait subi, j’avais écouté attentivement les résonances du dialecte, et un fait objectif était venu conforter cette impression de mort.

 

Par le passé la place avait été une fosse du canal, et spécifiée par Foppa, voix dialectale pour fosse, l’adresse jouissait d’un drôle de destin car en amenant avec soi le sens que l’on a vu, [1] la nommer se révélait d’un maniement si délicat que les employés de l’administration seuls dérogeaient à la convention implicite de l’esquive. Parmi les gens ordinaires beaucoup n’arrivaient pas oublier les superstitions associées au mot fosse, et ils se débrouillaient pour le taire. Les plus cultivés, dès qu’ils étaient obligés de s’y référer, usaient des périphrases, et alors c’était un déluge de serpenteaux d’éloquence sans pareils. Tandis que les moins éduqués retombaient en néolithique, et indiquaient l’adresse — même aux chauffeurs de taxi — par le biais de repères topologiques ou onomastiques : le carrefour Garibaldi-Moskova ; le tram et le bus qui s’y arrêtaient  (l’arrêt du bus O près du restaurant hongrois) ; une ancienne crémerie, dite la Latteria, connue dans la ville entière pour la finesse des yogourts artisanaux que l’on pouvait consommer sur place, l’élégance de son mobilier Biedermeier, et le mauvais caractère de la crémière ; la quincaillerie Caimi, une caverne d’Ali Baba dont le gigantesque propriétaire était champion de hors-bord.

Bref, les soupçons éveillés par tant de précautions, ajoutés à l’expérience acquise au cours du peu de temps que ma mère me consacrait, faisaient que oui : à la maison, j’étais mort.

 

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Si ma naissance ne l’eût confronté à des différences qui l’affolaient, ma mère aurait été une incomparable idéaliste. Seulement je n’avais pas été la merveille qu’elle souhaitait, et son idéalisme refoulé, elle faisait la blasée — sans toujours y parvenir, car par moments elle négligeait le réel et se perdait dans des chimères, son discours prenait alors des allures capricieuses qu’on ne suivait qu’en y mettant beaucoup d’attention ; de plus, surmonté l’obstacle de ses phrases biscornues, il faillait encore comprendre de quoi elle parlait.

En ces moments, elle était drôle et agréable à vivre. Il ne lui faillait cependant qu’un rien pour que le côté blasé réapparaisse et qu’elle redevienne odieuse, parce qu’elle avait appris cette posture en imitant des modèles plus proches du clown blanc que de la nature et s’en servait sans discernement, ce qui donnait une image tragi-comique du désenchantement. Et puisque en plus du ridicule, j’avais à supporter ses interprétations des faits qui rejoignaient, mutatis mutandis, ses chimères, voir ma mère sous cette lumière m’était insoutenable.

 

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Il y avait quelques choses de déraisonnable dans l’approche du divertissement que mes parents envisageaient pour moi : ils étaient indifférents à mon âge et ils ignoraient mon goût autant que mes passions, je devais partager les leurs.

Ma mère avait adopté d’instinct la culture qu’arriva en Europe à la suite des aides garantis par le plan Marshall. Elle adorait le cinéma, et en vertu du principe, c’est mon fils, j’en décide qu’elle opposait aux caissières, je lui dois d’avoir connu très tôt le cinéma américain. J’ai ainsi vu la Fureur de vivre, Géant, Citizen Kane, À l’est d’Éden, Un tramway nommé Désir, Les bourreaux meurent aussi, l’Homme du Sud, entre huit et quatorze ans.

Exception faite pour Griffith et Welles, mon père, n’aimait pas le cinéma américain, il partageait toutefois le même principe de décision de ma mère, et avec lui j’ai vu les classiques du muet (Eisenstein, Lang, Murnau, Linder), quelques films français et les néoréalistes.  

Je n’ai vu Peter Pan, Fantasia, Bambi qu’à vingt ans, avec Bona, une amie d’enfance soumise par ses parents au même régime : « Ils nous ont volé ça et ils sont persuadés qu’ils nous ont avantagés », me dit-elle blottie dans le fauteuil du cinéma où en 1967 nous assistâmes à la première de Le Livre de la Jungle. Et encore aujourd’hui je regarde plus volontiers Nemo ou Shrek que n’importe quel chef-d’œuvre.  

 

Ma mère n’écoutait personne (en tout cas pas un enfant et surtout pas moi), et toutes mes tentatives de lui parler se brisèrent contre le mur de préjugés qu’elle avait bâtis à mon égard. Elle me soupçonnait toutefois capable d’une vie affective, et se tenait aux aguets, prête à me tomber dessus au moindre signe de désintérêt envers elle, chose qui compliquait ma tâche, car de découvrir ma simulation l’aurait blessée, et mon père exigeait que je lui épargne cette désillusion.

Le fait est que le cinéma m’ennuyait, cependant ma mère avait mal interprété les rapports que j’entretenais avec mon père, et ne voulant pas la contrarier, grâce à sa passion, j’ai pu simuler un semblant de complicité. Il était beaucoup moins éprouvant pour mon émotivité de simuler la parfaite entente avec mon père, car nous nous étions expliqués et il savait que leur manque d’amour m’était indifférent. Je lui avais proposé un arrangement : jouer à père et fils. Il lui était convenu, et depuis il ne vivait plus à l’affût d’une expression qui aurait trahi le moindre sentiment d’hostilité de ma part.

 

C’était déjà affligeant que je ne comprenne guère les contenus de ces films, sans avoir à y ajouter le climat d’hostilité provoqué par la jalousie de mes camarades les plus âgés (ces films exerçaient sur eux le formidable attrait du fruit défendu). Il y avait de quoi me dégoûter du cinéma, et pour en finir, je me suis abstenu de parler cinéma avec mes camarades et j’ai avoué à mes parents qu’il ne me divertissait point de m’enfermer avec eux dans une salle obscure.

 

L’autre passion de ma mère était le théâtre, d’Annunzio surtout, mais elle distinguait nettement le théâtre du cinéma puisque par sa présence physique, l’acteur de théâtre, c’est de la vraie chair, l’acteur de cinéma au contraire ce n’est que lumière. De ce fait elle jugeait le théâtre troublant et renonça à l’habitude de m’amener au cinéma sans rien me proposer à la place. Et ce ne fut pas une mauvaise chose car, pour que je prenne sur moi la responsabilité du manque d’alternatives, elle sortit de l’ambiguïté et me dit combien je la décevais : « Tu dois comprendre qu’une personne qu’oublie tout au point de s’oublier elle-même n’a aucun futur et cela est aberrant », cette anomalie dont elle parlait à tout le monde usant de sous-entendus, trouvait finalement une forme. 

 

Mon père pour sa part interpréta mon indifférence au cinéma comme le commencement de mon individualité, il m’engagea à occuper ce temps libre avec la lecture et me donna une liste de livres à lire. Par contre, que ma mère m’ait avoué sa déception, l’irrita au plus haut point. Ce fut une énième occasion de litige, et parce que j’en étais la cause, dès que j’ouvrais un livre, elle m’empoisonnait le temps de la lecture en passant en revue les chansonnettes les plus bêtes du moment, car j’aurais dû dédier le week-end à la vie en famille, m’occuper de mon frère. Mais que non ! je gaspillais mon temps pour satisfaire les ambitions de mon père !

Afin de fuir cette vexation, je pris l’habitude de lire au parc l’été, et l’hiver dans la Sala delle Asse.[2]

Assidu de la salle, j’avais établi des relations amicales avec le gardien : un homme encore loin de la retraite qui cassait la solitude de ce lieu en le narrant. Il égrenait ses récits avec la monotonie d’un grillon, et il ne limitait pas sa narration à la fresque, à son histoire et aux traverses des restaurations successives, il divaguait aussi loin que l’emmenait le souvenir des personnages smart qu’avaient admiré l’œuvre, il relatait même les pensées intimes qu’il attribuait à ces visiteurs.

 

Mon père me fit observer que ce gardien n’usait de ses contes que pour se soustraire à la médiocrité de sa vie. Preuve en était qu’il déversait toujours la même figure (un personnage peu ordinaire entrait, regardait et la stupeur le frappait) dans une structure sans même se donner la peine de l’inventer, puisque la forme offerte par sa narration reproduisait l’ordre du schéma léonardesque, comme si d’avoir vécu tant de temps en compagnie de ce labyrinthe végétal l’eut conditionné à le reproduire.

Je partageais son point de vue ; il me semblait toutefois légitime qu’un homme cherchât à fuir la médiocrité de ses journées, qu’il refusât de regarder, impuissant, sa vie s’écouler dans la solitude et l’ennui. Que le gardien se laissât bercer par son imagination me touchait, il lui était plus facile d’accepter ses mornes journées en imaginant les pensées d’une princesse ou d’un riche industriel, que de pâtir de la banalité de son quotidien : sortir de chez-soi ; prendre le tram ; échanger quelques banalités avec le collègue au vestiaire ; attendre le midi puis le soir ; échanger encore quelques banalités avec le collègue, au vestiaire ; reprendre le tram ; et ainsi de suite, indéfiniment. En reversant dans cette structure ses figures affabulées, il me parlait de lui-même et de ses envies, il démontrait qu’il n’était pas dans cette salle par hasard, qu’il en était la mémoire, le désir et l’esclave à la fois.

Mon père parlait un italien fleuri, toutefois il n’affectionnait que les écrivains dont le style concis, précis, volontiers ironique, ne laisse de place au pathos ni à la rhétorique, et n’admettait que rarement que l’on se dissocie de la réalité, cependant ce dissentiment entre nous ne l’affecta pas. Au contraire il s’en réjouit et le soir même le téléphone sonna chez ma mère, elle écouta un long moment en silence, puis elle raccrocha, vint s’asseoir près de moi et d’un ton hautain me demanda quelle sottise avais-je racontée à mon père pour qu’il se fasse l’illusion que j’étais intelligent.

 

 



[1] Chap. 11.

[2] Salle peinte par Léonard vers 1498, pour Ludovic le More dans la tour de l’angle nord du Château Sforza, où, par l’intermédiaire d’une vaste pergola, construite de ramages tressés et ordonnés sur un schéma labyrinthique, Léonard illustre son intérêt pour la botanique. L’œuvre a malheureusement souffert de la négligence (incompétence ou sottise) des restaurateurs successifs qui n’y virent qu’une arabesque élégante, ils se méprirent quant au sens et par leur arbitraire, l’alourdirent et la falsifièrent. L’on ne retrouve les intentions de Léonard que dans une ébauche monochrome peinte de sa main réapparue entre deux fenêtres lors de l’enlèvement d’anciennes tapisseries.

 

 

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L’apprentissage de l’errance