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Ma mère se faisant un devoir d’être compatissante, et le premier
mendiant venu pouvait profiter de sa bienveillance : elle lui
ouvrait la porte, le nourrissait et l’habillait. Cependant, de
lubies plein la tête, elle ne pouvait pas tolérer l’araignée
qui, supposait-elle, habitait la mienne, et si je réclamais la
moindre attention, elle rechignait et sortait de son agenda un
empêchement de dernière minute sous la forme d’une petite chose
à faire ou d’un rendez-vous oublié. Au cas où un témoin de ces
refus aurait eu le malheur de lui dire quoi que ce soit, elle le
fulminait : personne n’était censé ignorer que nonobstant ses
efforts, j’étais perdu à jamais et ne se réputant pas sotte,
elle préférait ne pas gâcher son temps.
Sa position envers l’origine de mes
troubles était à
double entente. Elle les imputait aux secrets et aux désordres
de la nature, qu’avec nous n’avait pas été bienfaisante, en
laissant néanmoins entendre que ma mauvaise volonté y était pour
quelque chose, et ses sous-entendus trahissaient ses doutes :
étais-je tout simplement borné ou me soustrayais-je aux
exigences de la vie ?
Il arrivait aussi qu’elle évoquât un vilain accident qui aurait
été la source de mes malheurs. « De tous nos malheurs »,
disait-elle, sans en nommer la nature ni la cause, mais elle se
reprenait vite, par une phrase désinvolte éludait tout ce que
ressemblait à une question, et sa dérobade me donnait à
percevoir une impression de mort. Et puisque ma mère habitait
Largo la Foppa, une
belle place arborée sur le chemin du cimetière dédié aux
Milanais éminents ou simplement riches, après que Sara m’eut
raconté la tentative de viol qu’elle avait subi, j’avais écouté
attentivement les résonances du dialecte, et un fait
objectif était venu
conforter cette impression de mort.
Par le passé la place avait été une fosse du canal, et spécifiée
par Foppa, voix
dialectale pour fosse,
l’adresse jouissait d’un drôle de destin car en amenant avec soi
le sens que l’on a vu,
[1]
la nommer se révélait d’un maniement si délicat que les employés
de l’administration seuls dérogeaient à la convention implicite
de l’esquive. Parmi les gens ordinaires beaucoup n’arrivaient
pas oublier les superstitions associées au mot
fosse, et ils se
débrouillaient pour le taire. Les plus cultivés, dès qu’ils
étaient obligés de s’y référer, usaient des périphrases, et
alors c’était un déluge de serpenteaux d’éloquence sans pareils.
Tandis que les moins éduqués retombaient en néolithique, et
indiquaient l’adresse — même aux chauffeurs de taxi — par le
biais de repères topologiques ou onomastiques : le carrefour
Garibaldi-Moskova ; le tram et le bus qui s’y arrêtaient
(l’arrêt du bus O près
du restaurant hongrois) ; une ancienne crémerie, dite
la Latteria, connue dans
la ville entière pour la finesse des yogourts artisanaux que
l’on pouvait consommer sur place, l’élégance de son mobilier
Biedermeier, et le mauvais caractère de la crémière ; la
quincaillerie Caimi,
une caverne d’Ali Baba dont le gigantesque propriétaire était
champion de hors-bord.
Bref, les soupçons éveillés par tant de précautions, ajoutés à
l’expérience acquise au cours du peu de temps que ma mère me
consacrait, faisaient que oui : à la maison, j’étais mort.
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Si ma naissance ne l’eût confronté à des différences qui
l’affolaient, ma mère aurait été une incomparable idéaliste.
Seulement je n’avais pas été la
merveille qu’elle
souhaitait, et son idéalisme refoulé, elle faisait la blasée —
sans toujours y parvenir, car par moments elle négligeait le
réel et se perdait dans des chimères, son discours prenait alors
des allures capricieuses qu’on ne suivait qu’en y mettant
beaucoup d’attention ; de plus, surmonté l’obstacle de ses
phrases biscornues, il faillait encore comprendre de quoi elle
parlait.
En ces moments, elle était drôle et agréable à vivre. Il ne lui
faillait cependant qu’un rien pour que le côté blasé
réapparaisse et qu’elle redevienne odieuse, parce qu’elle avait
appris cette posture en imitant des modèles plus proches du
clown blanc que de la nature et s’en servait sans discernement,
ce qui donnait une image tragi-comique du désenchantement. Et
puisque en plus du ridicule, j’avais à supporter ses
interprétations des faits qui rejoignaient, mutatis mutandis,
ses chimères, voir ma mère sous cette lumière m’était
insoutenable.
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Il y avait quelques choses de déraisonnable dans l’approche du
divertissement que mes parents envisageaient pour moi : ils
étaient indifférents à mon âge et ils ignoraient mon goût autant
que mes passions, je devais partager les leurs.
Ma mère avait adopté d’instinct la culture qu’arriva en Europe à
la suite des aides garantis par le plan Marshall. Elle adorait
le cinéma, et en vertu du principe,
c’est mon fils, j’en
décide qu’elle opposait aux caissières, je lui dois d’avoir
connu très tôt le cinéma américain. J’ai ainsi vu
la Fureur de vivre,
Géant,
Citizen Kane,
À l’est d’Éden, Un tramway
nommé Désir, Les
bourreaux meurent aussi,
l’Homme du Sud, entre
huit et quatorze ans.
Exception faite pour Griffith et Welles, mon père, n’aimait pas
le cinéma américain, il partageait toutefois le même principe de
décision de ma mère, et avec lui j’ai vu les classiques du muet
(Eisenstein, Lang, Murnau, Linder), quelques films français et
les néoréalistes.
Je n’ai vu Peter Pan,
Fantasia,
Bambi qu’à vingt ans, avec Bona, une amie d’enfance soumise par ses
parents au même régime : « Ils nous ont volé ça et ils sont
persuadés qu’ils nous ont avantagés », me dit-elle blottie dans
le fauteuil du cinéma où en 1967 nous assistâmes à la première
de Le Livre de la Jungle. Et
encore aujourd’hui je regarde plus volontiers
Nemo ou Shrek que
n’importe quel chef-d’œuvre.
Ma mère n’écoutait personne (en tout cas pas un enfant et
surtout pas moi), et toutes mes tentatives de lui parler se
brisèrent contre le mur de préjugés qu’elle avait bâtis à mon
égard. Elle me soupçonnait toutefois capable d’une vie
affective, et se tenait aux aguets, prête à me tomber dessus au
moindre signe de désintérêt envers elle, chose qui compliquait
ma tâche, car de découvrir ma simulation l’aurait blessée, et
mon père exigeait que je lui épargne cette désillusion.
Le fait est que le cinéma m’ennuyait, cependant ma mère avait
mal interprété les rapports que j’entretenais avec mon père, et
ne voulant pas la contrarier, grâce à sa passion, j’ai pu
simuler un semblant de complicité. Il était beaucoup moins
éprouvant pour mon émotivité de simuler la parfaite entente avec
mon père, car nous nous étions expliqués et il savait que leur
manque d’amour m’était indifférent. Je lui avais proposé un
arrangement : jouer à père et fils. Il lui était convenu, et
depuis il ne vivait plus à l’affût d’une expression qui aurait
trahi le moindre sentiment d’hostilité de ma part.
C’était déjà affligeant que je ne comprenne guère les contenus
de ces films, sans avoir à y ajouter le climat d’hostilité
provoqué par la jalousie de mes camarades les plus âgés (ces
films exerçaient sur eux le formidable attrait du fruit
défendu). Il y avait de quoi me dégoûter du cinéma, et pour en
finir, je me suis abstenu de parler cinéma avec mes camarades et
j’ai avoué à mes parents qu’il ne me divertissait point de
m’enfermer avec eux dans une salle obscure.
L’autre passion de ma mère était le théâtre, d’Annunzio surtout,
mais elle distinguait nettement le théâtre du cinéma puisque
par sa présence physique,
l’acteur de théâtre, c’est de la vraie chair, l’acteur de
cinéma au contraire ce n’est que lumière. De ce fait elle
jugeait le théâtre troublant et renonça à l’habitude de m’amener
au cinéma sans rien me proposer à la place. Et ce ne fut pas une
mauvaise chose car, pour que je prenne sur moi la responsabilité
du manque d’alternatives, elle sortit de l’ambiguïté et me dit
combien je la décevais : « Tu dois comprendre qu’une personne
qu’oublie tout au point de s’oublier elle-même n’a aucun futur
et cela est aberrant », cette anomalie dont elle parlait à tout
le monde usant de sous-entendus, trouvait finalement une forme.
Mon père pour sa part interpréta mon indifférence au cinéma
comme le commencement de mon individualité, il m’engagea à
occuper ce temps libre avec la lecture et me donna une liste de
livres à lire. Par contre, que ma mère m’ait avoué sa déception,
l’irrita au plus haut point. Ce fut une énième occasion de
litige, et parce que j’en étais la cause, dès que j’ouvrais un
livre, elle m’empoisonnait le temps de la lecture en passant en
revue les chansonnettes les plus bêtes du moment, car j’aurais
dû dédier le week-end à la vie en famille, m’occuper de mon
frère. Mais que non ! je gaspillais mon temps pour satisfaire
les ambitions de mon père !
Afin de fuir cette vexation, je pris l’habitude de lire au parc
l’été, et l’hiver dans la
Sala delle Asse.[2]
Assidu de la salle, j’avais établi des relations amicales avec
le gardien : un homme encore loin de la retraite qui cassait la
solitude de ce lieu en le narrant. Il égrenait ses récits avec
la monotonie d’un grillon, et il ne limitait pas sa narration à
la fresque, à son histoire et aux traverses des restaurations
successives, il divaguait aussi loin que l’emmenait le souvenir
des personnages smart qu’avaient admiré l’œuvre, il relatait
même les pensées intimes qu’il attribuait à ces visiteurs.
Mon père me fit observer que ce gardien n’usait de ses contes
que pour se soustraire à la médiocrité de sa vie. Preuve en
était qu’il déversait toujours la même figure (un personnage peu
ordinaire entrait, regardait et la stupeur le frappait) dans une
structure sans même se donner la peine de l’inventer, puisque la
forme offerte par sa narration reproduisait l’ordre du schéma
léonardesque, comme si d’avoir vécu tant de temps en compagnie
de ce labyrinthe végétal l’eut conditionné à le reproduire.
Je partageais son point de vue ; il me semblait toutefois
légitime qu’un homme cherchât à fuir la médiocrité de ses
journées, qu’il refusât de regarder, impuissant, sa vie
s’écouler dans la solitude et l’ennui. Que le gardien se laissât
bercer par son imagination me touchait, il lui était plus facile
d’accepter ses mornes journées en imaginant les pensées d’une
princesse ou d’un riche industriel, que de pâtir de la banalité
de son quotidien : sortir de chez-soi ; prendre le tram ;
échanger quelques banalités avec le collègue au vestiaire ;
attendre le midi puis le soir ; échanger encore quelques
banalités avec le collègue, au vestiaire ; reprendre le tram ;
et ainsi de suite, indéfiniment. En reversant dans cette
structure ses figures affabulées, il me parlait de lui-même et
de ses envies, il démontrait qu’il n’était pas dans cette salle
par hasard, qu’il en était la mémoire, le désir et l’esclave à
la fois.
Mon père parlait un italien fleuri, toutefois il n’affectionnait
que les écrivains dont le style concis, précis, volontiers
ironique, ne laisse de place au pathos ni à la rhétorique, et
n’admettait que rarement que l’on se dissocie de la réalité,
cependant ce dissentiment entre nous ne l’affecta pas. Au
contraire il s’en réjouit et le soir même le téléphone sonna
chez ma mère, elle écouta un long moment en silence, puis elle
raccrocha, vint s’asseoir près de moi et d’un ton hautain me
demanda quelle sottise avais-je racontée à mon père pour qu’il
se fasse l’illusion que j’étais intelligent.
[1] Chap. 11.
[2] Salle peinte par Léonard vers 1498,
pour Ludovic le More dans la tour de l’angle nord du
Château Sforza, où, par l’intermédiaire d’une vaste
pergola, construite de ramages tressés et ordonnés sur
un schéma labyrinthique, Léonard illustre son intérêt
pour la botanique. L’œuvre a malheureusement souffert de
la négligence (incompétence ou sottise) des
restaurateurs successifs qui n’y virent qu’une arabesque
élégante, ils se méprirent quant au sens et par leur
arbitraire, l’alourdirent et la falsifièrent. L’on ne
retrouve les intentions de Léonard que dans une ébauche
monochrome peinte de sa main réapparue entre deux
fenêtres lors de l’enlèvement d’anciennes tapisseries.