13
Quand il était en ville, mon père habitait le plus souvent à
l’hôtel ou chez l’une de ses amies, je n’ai donc pas de notices
curieuses à propos de ses adresses : déjà les recenser serait un
travail. Pourtant qu’il n’ait pas eu un chez soi, ne me
déplaisait pas parce que avec lui, les journées s’écoulaient
sans liens astreignants, habitudes oppressives ni vexations à
essuyer. Oui, cela me convenait tout à fait car ma vie de
famille, avec ses liens, ses habitudes et ses vexations, je la
vivais déjà au pensionnat et chez ma mère. Sauf que je ne
tolérais pas le chercher à l’hôtel où le concierge aurait blessé
mon amour-propre en me donnant des
bombons, et je détestais frapper à une porte, qu’une fois
ouverte aurait immanquablement révélée une femme miaulant :
« Oh ! mon poussin ! que tu as grandi ! » … etc.
Le plus simple était de le chercher là où je savais qu’il
passait le plus clair de son temps : les bars du Quartier tenus
par les conformistes pour des mauvais lieux, où parmi les beaux
esprits, les artistes et les écrivains, mon père comptait
quelques-uns de ses plus fidèles compagnons de beuverie.
Pour la plupart célèbres ces personnages étaient, à mes yeux,
dépourvus de toutes les qualités d’exception que leurs
admirateurs leur attribuaient. Rien ne les différenciait des
gens ordinaires, et vis-à-vis de moi ils étaient beaucoup moins
indifférents du droguiste, du coiffeur ou du buraliste au coin
de la rue. Ils étaient même franchement amicaux, et si mon père
n’était pas là, ils se chargeaient de me distraire, et au bout
des comptes marginaux, ils m’ouvraient à une vie à l’opposé du
monde factice qui m’offrait l’école.
À la surprise de ses amis les plus engagés qui ne parlaient que
de Picasso, Duchamp, Klee, Pollock, de Kooning, Burri,
Rauschenberg, Klein, mon père aimait beaucoup le Caravage,
Canaletto, Bellotto et pardessus tous Giacomo Ceruti dont il
affectionnait les Pauvres.
Ainsi, lors de nos rencontres, nous passions, invariablement,
une petite heure à la Pinacothèque de Brera. Après cette visite
coutumière, nous allions parfois au cinéma d’essai
via San Marco ;
parfois aux concerts du Conservatoire de musique, à la Scala ou
au Théâtre des Marionnettes,
via degli Olivetani ; parfois
nous visitions les expositions, et si l’occasion se présentait
nous allions aux vernissages. Enfin, avant que je rentre chez ma
mère, il y avait le deuxième moment coutumier de notre journée :
le restaurant avec quelques-uns de ses amis.
Peut-être parce qu’ils l’accompagnaient dans ses beuveries,
peut-être parce qu’il était un excellent dessinateur qui se
refusait à la pratique de l’art, mon père ne prêtait que peu
d’attention au travail des artistes vivants.
Leur habilité ? risible : lui, moi, nous faisons tout
naturellement ce pour quoi eux avaient dû s’échiner.
Les particularités curieuses de leur personnalité ?
représentation : comme tout en chacun les artistes se prévalent
d’une fissure quelques parts dans leur psyché, l’exploiter ce
n’est qu’une faiblesse.
L’artiste ennemi de la société ? sottises : la société n’est
qu’un corps anxieux qui vit de présomptions et ne reconnaît
jamais ses véritables ennemis, alors elle se plaît à les
engendrer en fouillant dans les résidus de la différence.
Leurs combats ? des poncifs : le mépris des contemporaines,
n’est qu’un prétexte pour se targuer de vertus somme
toutes captivantes et faciles à pratiquer.
C’était sa contradiction : il aimait beaucoup la peinture et pas
du tout les peintres.
Il revint sur ses opinions grâce à l’un de ses compagnons de
beuverie : « Nous allons chez Manzoni,
[1]
un ami à moi », m’annonça-t-il un après-midi, « il agit d’une
manière remarquable, regarde ses œuvres jusqu’à t’ennuyer et
passe outre tes intentions incertaines. »
Un temps, surpris par mon choix d’étudier la musique, mon père
avait envisagé la possibilité que j’en fasse mon travail, sans
espoir de réussite, certes, puisque cette solution comportait un
inconvénient de taille : les défaillances de ma mémoire —
c’était du moins ce que j’avais cru comprendre ; de fait il me
croyait inapte à vivre et travailler avec les autres. Il joua
quand même le jeu jusqu’à ce jour où, après la visite à
l’atelier de Manzoni, nous allâmes au restaurant et avant de
choisir nos plats, il me dit que mon existence ne reposait que
sur le fait de vivre dans l’instant présent. Si en profitant de
l’engin qui me servait de mémoire, j’avais atteint les treize ans sans
gros dégât, je pouvais envisager un futur car, l’exercice de
l’art n’étant pas socialement contraignant, j’aurais su franchir
bien des obstacles. Je devais juste en finir avec l’idée que
j’avais de moi-même, après quoi moi aussi j’aurais pu changer,
évoluer.
Il ne me réjouissait point que mon père n’eût entrevu pour moi
autre débouché que l’art, cette activité qu’il estimait réservée
aux demeurés. Sur le coup cependant c’était le présent qui
m’interpellait. Changer, évoluer, avait-il
dit. Il ne vivait que pour ça, ne pensait qu’à ça, le devenir
était son persécuteur, il en parlait sans cesse. Mais cet après
midi là je n’étais pas d’humeur à écouter ses spéculations et je
lui répondis que nous devenons envers et contre nous.
« Nous sommes parce que nous devenons », protesta Manzoni.
Cet énoncé, teinté comme il est d’un déterminisme facile, m’a
toujours semblé l’expression d’une volonté outrecuidante. En ce
moment-là me rappela le caractère menaçant attribué au devenir
par les vaniteux, je décelai chez Manzoni les mêmes maladresses
de mon père et je me promis de ne pas leur ressembler ; de ne
pas partager avec eux une conception du monde qui n’était
anarchisante que par sa franche gaieté. Parce que pour ce qui
est de la vie au quotidien, même si le premier vantait une œuvre
irréprochable, ils gesticulaient dans le vide contre ceux de
leurs contemporains, qu’incapables de penser poétiquement le
monde, ne guettaient que l’occasion favorable pour s’approprier
des ressources et des consciences, mais à part ça...
Alors, je me lançais dans une polémique. La chose dont ils
parlaient était vraiment menaçante, et je soupçonnai qu’avec
l’abus qu’ils (lui et mon père) en faisaient en laissant
résonner sa dangerosité, ils
ne dissimulassent
que leur incapacité à s’accepter tels qu’ils étaient. Je
ne voyais pas la vie comme une succession providentielle
d’événements accidentels desquels me contenter. Ma part de
responsabilité, je la connaissais, mais ces mots
changer,
évoluer, ne
m’évoquaient rien qui aurait pu m’appartenir. Pourquoi
faillait-il sciemment aspirer à changer, évoluer ? le flux
continuel des événements étant inéluctable, on y est dedans que
l’on le veuille ou non, et puisqu’il n’y a jamais de permanence,
je ne pouvais guère m’occuper de moi autre que dans le présent :
si les choses changeaient incessamment, seul ce qui était en moi
dans l’instant présent avait de l’importance. La mémoire me
soustrayait et me restituait ma vie au gré de ses caprices,
alors rien ne m’assurait de la réalité du passé, seulement
l’expérience immédiate me garantissait la réalité de mes
perceptions. Vivre dans l’instant présent m’avait permis
d’arriver à treize ans sans gros dégâts, comme mon père avait si
bien dit, et maintenant il jetait le doute sur l’arrangement que
j’avais pris entre moi et moi-même et toute mon histoire partait
en morceaux ! et je devais juste en finir avec moi-même, mais en
finir avec quoi ?
Après notre conversation à propos du gardien de la
Sala delle Asse, quelque chose avait changé dans la façon de mon
père de me percevoir, l’indulgence avait suivi la déception des
premières années, mais maintenant il me regardait étonné,
incrédule, comme quelqu’un qu’on aurait escroqué. Tant pis pour
lui s’il se sentait escroqué : il n’avait qu’à s’en prendre ses
préjudices. Moi, je préférais l’avoir déçu plutôt que subir
l’indulgence dont il faisait preuve à mon égard. À vrai dire,
j’aurais préféré qu’il m’oubliât parce que je ne jouissais pas
de tous les bénéfices de la mémoire, certes, mais je n’étais pas
stupide non plus, et peut-être à cause de ce manque, j’avais
développé mon penchant pour le sens des choses ; la passion des
mots m’avait conquis, et je ne lui pardonnais pas l’arrière-goût
qui me lassait l’idée d’indulgence
quand je la voyais dans son regard.
Maintenant un autre élément venait s’ajouter au tableau de ma
monstruosité : je ne croyais pas au devenir dans la forme que
mon père affectionnait, et le mien n’était pas un jeu mais un
état. Qui plus est la forme de mon argumentation lui avait
révélé mon narcissisme, une vraie tare du point de vue de mes
deux interlocuteurs, et je m’attendais à que le ciel me tombât
sur la tête. Mon père n’en fit pas un drame, mais il tomba dans
une absence qui me rappela les miennes, et quand il en émergea,
m’avoua son incapacité à parler de mon
mal : il compatissait,
certes, néanmoins il ne pouvait pas me regarder sans que la
pensée d’avoir engendré un monstre vienne le perturber.
Ses propos m’agaçaient, il me traitait comme si j’eusse été un
pervers. Seulement il était tellement abattu, que je lui pris la
main pour le consoler. Lui il la retira sans grâce, et ce fut
blessant, d’autant plus que nous n’étions pas seuls. Je
regardais Manzoni, il pleurait :
« Je ne le dirais à personne, je te le promets, me dit-il.
— Ne vous en faites
pas, nous dînons ce soir dans l’une une conciergerie la plus
active de la ville, d’ici dix minutes tout le Quartier connaîtra
mes tares, tout le monde saura qu’en plus du refus du concept
établi de devenir, je vis dans l’hérésie de l’amour de soi, ce
qui m’épargnera la fatigue de le dire. ».
L’unité de ma personne devint encore plus incertaine. Il m’était
impossible de comprendre quel futur me suggérait mon père. À ses
yeux ma vie demeurait dépourvue de but et de sens : il avait dit
que ma mémoire n’était qu’une chose artificielle, un
engin à parler fait de
contenus rangés les uns après les autres, qu’à la fin donnaient
des formes accomplies mais douteuses : « Des monstres faits de
mots », avait-il dit. Et maintenant à ces monstres, venait
s’ajouter le monstre qu’il voyait en moi par mon refus du
devenir et pour mon narcissisme. Qu’il eût corrigé son jugement
ou plutôt le regard qu’il portait sur mon intelligence ne m’émus
point. Ce soir-là, je me persuadais qu’il avait, lui aussi,
participé à ma mise à mort manquée, qu’il en avait été
complice ; qu’à un moment, il avait aspiré à soulager sa
conscience, et maintenant il se disait qu’il n’aurait pas été si
mal si le coup prémédité par sa femme eût réussi.
Le jour d’après, je serais parti chez grand-mère pour les
vacances d’été, mais avant de partir la tâche m’attendait de lui
dévoiler le fond de ma pensée. À l’heure de l’apéritif je le
trouvais qu’il discutait avec ses amis au café, je le regardais
depuis le trottoir, il me vit et me fit un signe d’entente,
l’envie de le rejoindre me manqua, je m’éloignai et depuis je ne
l’ai revu que mort.