renato maestri
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Quand il était en ville, mon père habitait le plus souvent à l’hôtel ou chez l’une de ses amies, je n’ai donc pas de notices curieuses à propos de ses adresses : déjà les recenser serait un travail. Pourtant qu’il n’ait pas eu un chez soi, ne me déplaisait pas parce que avec lui, les journées s’écoulaient sans liens astreignants, habitudes oppressives ni vexations à essuyer. Oui, cela me convenait tout à fait car ma vie de famille, avec ses liens, ses habitudes et ses vexations, je la vivais déjà au pensionnat et chez ma mère. Sauf que je ne tolérais pas le chercher à l’hôtel où le concierge aurait blessé mon amour-propre en me donnant des bombons, et je détestais frapper à une porte, qu’une fois ouverte aurait immanquablement révélée une femme miaulant : « Oh ! mon poussin ! que tu as grandi ! » … etc.

Le plus simple était de le chercher là où je savais qu’il passait le plus clair de son temps : les bars du Quartier tenus par les conformistes pour des mauvais lieux, où parmi les beaux esprits, les artistes et les écrivains, mon père comptait quelques-uns de ses plus fidèles compagnons de beuverie.

Pour la plupart célèbres ces personnages étaient, à mes yeux, dépourvus de toutes les qualités d’exception que leurs admirateurs leur attribuaient. Rien ne les différenciait des gens ordinaires, et vis-à-vis de moi ils étaient beaucoup moins indifférents du droguiste, du coiffeur ou du buraliste au coin de la rue. Ils étaient même franchement amicaux, et si mon père n’était pas là, ils se chargeaient de me distraire, et au bout des comptes marginaux, ils m’ouvraient à une vie à l’opposé du monde factice qui m’offrait l’école.

 

À la surprise de ses amis les plus engagés qui ne parlaient que de Picasso, Duchamp, Klee, Pollock, de Kooning, Burri, Rauschenberg, Klein, mon père aimait beaucoup le Caravage, Canaletto, Bellotto et pardessus tous Giacomo Ceruti dont il affectionnait les Pauvres. Ainsi, lors de nos rencontres, nous passions, invariablement, une petite heure à la Pinacothèque de Brera. Après cette visite coutumière, nous allions parfois au cinéma d’essai via San Marco ; parfois aux concerts du Conservatoire de musique, à la Scala ou au Théâtre des Marionnettes, via degli Olivetani ; parfois nous visitions les expositions, et si l’occasion se présentait nous allions aux vernissages. Enfin, avant que je rentre chez ma mère, il y avait le deuxième moment coutumier de notre journée : le restaurant avec quelques-uns de ses amis. 

 

Peut-être parce qu’ils l’accompagnaient dans ses beuveries, peut-être parce qu’il était un excellent dessinateur qui se refusait à la pratique de l’art, mon père ne prêtait que peu d’attention au travail des artistes vivants.

Leur habilité ? risible : lui, moi, nous faisons tout naturellement ce pour quoi eux avaient dû s’échiner. 

Les particularités curieuses de leur personnalité ? représentation : comme tout en chacun les artistes se prévalent d’une fissure quelques parts dans leur psyché, l’exploiter ce n’est qu’une faiblesse.  

L’artiste ennemi de la société ? sottises : la société n’est qu’un corps anxieux qui vit de présomptions et ne reconnaît jamais ses véritables ennemis, alors elle se plaît à les engendrer en fouillant dans les résidus de la différence. 

Leurs combats ? des poncifs : le mépris des contemporaines,  n’est qu’un prétexte pour se targuer de vertus somme toutes captivantes et faciles à pratiquer.

C’était sa contradiction : il aimait beaucoup la peinture et pas du tout les peintres.

 

Il revint sur ses opinions grâce à l’un de ses compagnons de beuverie : « Nous allons chez Manzoni, [1] un ami à moi », m’annonça-t-il un après-midi, « il agit d’une manière remarquable, regarde ses œuvres jusqu’à t’ennuyer et passe outre tes intentions incertaines. »

 

Un temps, surpris par mon choix d’étudier la musique, mon père avait envisagé la possibilité que j’en fasse mon travail, sans espoir de réussite, certes, puisque cette solution comportait un inconvénient de taille : les défaillances de ma mémoire — c’était du moins ce que j’avais cru comprendre ; de fait il me croyait inapte à vivre et travailler avec les autres. Il joua quand même le jeu jusqu’à ce jour où, après la visite à l’atelier de Manzoni, nous allâmes au restaurant et avant de choisir nos plats, il me dit que mon existence ne reposait que sur le fait de vivre dans l’instant présent. Si en profitant de l’engin qui me servait de mémoire, j’avais atteint les treize ans sans gros dégât, je pouvais envisager un futur car, l’exercice de l’art n’étant pas socialement contraignant, j’aurais su franchir bien des obstacles. Je devais juste en finir avec l’idée que j’avais de moi-même, après quoi moi aussi j’aurais pu changer, évoluer.

 

Il ne me réjouissait point que mon père n’eût entrevu pour moi autre débouché que l’art, cette activité qu’il estimait réservée aux demeurés. Sur le coup cependant c’était le présent qui m’interpellait. Changer, évoluer, avait-il dit. Il ne vivait que pour ça, ne pensait qu’à ça, le devenir était son persécuteur, il en parlait sans cesse. Mais cet après midi là je n’étais pas d’humeur à écouter ses spéculations et je lui répondis que nous devenons envers et contre nous.

« Nous sommes parce que nous devenons », protesta Manzoni.

Cet énoncé, teinté comme il est d’un déterminisme facile, m’a toujours semblé l’expression d’une volonté outrecuidante. En ce moment-là me rappela le caractère menaçant attribué au devenir par les vaniteux, je décelai chez Manzoni les mêmes maladresses de mon père et je me promis de ne pas leur ressembler ; de ne pas partager avec eux une conception du monde qui n’était anarchisante que par sa franche gaieté. Parce que pour ce qui est de la vie au quotidien, même si le premier vantait une œuvre irréprochable, ils gesticulaient dans le vide contre ceux de leurs contemporains, qu’incapables de penser poétiquement le monde, ne guettaient que l’occasion favorable pour s’approprier des ressources et des consciences, mais à part ça... 

Alors, je me lançais dans une polémique. La chose dont ils parlaient était vraiment menaçante, et je soupçonnai qu’avec l’abus qu’ils (lui et mon père) en faisaient en laissant résonner sa dangerosité, ils  ne dissimulassent  que leur incapacité à s’accepter tels qu’ils étaient. Je ne voyais pas la vie comme une succession providentielle d’événements accidentels desquels me contenter. Ma part de responsabilité, je la connaissais, mais ces mots changer, évoluer, ne m’évoquaient rien qui aurait pu m’appartenir. Pourquoi faillait-il sciemment aspirer à changer, évoluer ? le flux continuel des événements étant inéluctable, on y est dedans que l’on le veuille ou non, et puisqu’il n’y a jamais de permanence, je ne pouvais guère m’occuper de moi autre que dans le présent : si les choses changeaient incessamment, seul ce qui était en moi dans l’instant présent avait de l’importance. La mémoire me soustrayait et me restituait ma vie au gré de ses caprices, alors rien ne m’assurait de la réalité du passé, seulement l’expérience immédiate me garantissait la réalité de mes perceptions. Vivre dans l’instant présent m’avait permis d’arriver à treize ans sans gros dégâts, comme mon père avait si bien dit, et maintenant il jetait le doute sur l’arrangement que j’avais pris entre moi et moi-même et toute mon histoire partait en morceaux ! et je devais juste en finir avec moi-même, mais en finir avec quoi ?

 

Après notre conversation à propos du gardien de la Sala delle Asse, quelque chose avait changé dans la façon de mon père de me percevoir, l’indulgence avait suivi la déception des premières années, mais maintenant il me regardait étonné, incrédule, comme quelqu’un qu’on aurait escroqué. Tant pis pour lui s’il se sentait escroqué : il n’avait qu’à s’en prendre ses préjudices. Moi, je préférais l’avoir déçu plutôt que subir l’indulgence dont il faisait preuve à mon égard. À vrai dire, j’aurais préféré qu’il m’oubliât parce que je ne jouissais pas de tous les bénéfices de la mémoire, certes, mais je n’étais pas stupide non plus, et peut-être à cause de ce manque, j’avais développé mon penchant pour le sens des choses ; la passion des mots m’avait conquis, et je ne lui pardonnais pas l’arrière-goût qui me lassait l’idée d’indulgence quand je la voyais dans son regard.

Maintenant un autre élément venait s’ajouter au tableau de ma monstruosité : je ne croyais pas au devenir dans la forme que mon père affectionnait, et le mien n’était pas un jeu mais un état. Qui plus est la forme de mon argumentation lui avait révélé mon narcissisme, une vraie tare du point de vue de mes deux interlocuteurs, et je m’attendais à que le ciel me tombât sur la tête. Mon père n’en fit pas un drame, mais il tomba dans une absence qui me rappela les miennes, et quand il en émergea, m’avoua son incapacité à parler de mon mal : il compatissait, certes, néanmoins il ne pouvait pas me regarder sans que la pensée d’avoir engendré un monstre vienne le perturber.

Ses propos m’agaçaient, il me traitait comme si j’eusse été un pervers. Seulement il était tellement abattu, que je lui pris la main pour le consoler. Lui il la retira sans grâce, et ce fut blessant, d’autant plus que nous n’étions pas seuls. Je regardais Manzoni, il pleurait :

« Je ne le dirais à personne, je te le promets, me dit-il.

  Ne vous en faites pas, nous dînons ce soir dans l’une une conciergerie la plus active de la ville, d’ici dix minutes tout le Quartier connaîtra mes tares, tout le monde saura qu’en plus du refus du concept établi de devenir, je vis dans l’hérésie de l’amour de soi, ce qui m’épargnera la fatigue de le dire. ».

 

L’unité de ma personne devint encore plus incertaine. Il m’était impossible de comprendre quel futur me suggérait mon père. À ses yeux ma vie demeurait dépourvue de but et de sens : il avait dit que ma mémoire n’était qu’une chose artificielle, un engin à parler fait de contenus rangés les uns après les autres, qu’à la fin donnaient des formes accomplies mais douteuses : « Des monstres faits de mots », avait-il dit. Et maintenant à ces monstres, venait s’ajouter le monstre qu’il voyait en moi par mon refus du devenir et pour mon narcissisme. Qu’il eût corrigé son jugement ou plutôt le regard qu’il portait sur mon intelligence ne m’émus point. Ce soir-là, je me persuadais qu’il avait, lui aussi, participé à ma mise à mort manquée, qu’il en avait été complice ; qu’à un moment, il avait aspiré à soulager sa conscience, et maintenant il se disait qu’il n’aurait pas été si mal si le coup prémédité par sa femme eût réussi.

Le jour d’après, je serais parti chez grand-mère pour les vacances d’été, mais avant de partir la tâche m’attendait de lui dévoiler le fond de ma pensée. À l’heure de l’apéritif je le trouvais qu’il discutait avec ses amis au café, je le regardais depuis le trottoir, il me vit et me fit un signe d’entente, l’envie de le rejoindre me manqua, je m’éloignai et depuis je ne l’ai revu que mort.

 

 

 



[1] Piero Manzoni, artiste (Soncino, 1933 - Milan, 1963).

 

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L’apprentissage de l’errance