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Après sa disparition, mon père m’écrivait, de temps à autre,
quelques mots. Ma mère me remettait sa lettre et par son biais,
je lui répondais d’une carte postale (toujours la même)
simplement signée de mes initiales. Cette manœuvre prit fin
quand il m’écrivit qu’il s’était arrangé pour mourir à la mer,
parce que l’idée de la présence immuable de l’horizon au loin
dissolvait ses inquiétudes métaphysiques.
« Attendu que nous rentrons seuls dans le chaos originaire, il
nous n’est pas donné de partager la pensée de notre mort »,
m’avait-il dit par le passé, et qu’il manquât ainsi à son
précepte m’attrista. J’aurais voulu être mesquin et me dire :
« Il se désavoue, je tiens ma vengeance ». Mais non ! son
désaveu dévoilait sa faiblesse, et je lui écris :
Aurais-tu préféré un
mensonge ? — Un
mensonge aurait été moins douloureux, me répondit-il, et je n’ai plus donné suite à notre correspondance.
J’attribuais l’origine de la trahison de mon père à sa
faiblesse : il avait engendré une autre vie et il m’avait écarté
de peur que mon imperfection la salisse. Puis, quand il avait
mesuré toute l’ampleur de mon imperfection, je l’avais dégoûté.
Écœuré, je l’avais détesté, mais il m’était apparu que
l’indifférence l’aurait blessé plus subtilement, et je l’avais
répudié à mon tour, cependant j’étais le seul de la famille à
ses funérailles.
La vie qu’il avait menée après sa disparition m’était étrangère.
Ce jour-là j’ai su qu’il avait réduit ses biens à une valise ;
qu’il abandonnait les livres qu’il avait lus sur les tables des
cafés, les bancs publics, dans les salles d’attente des gares.
Ses amis m’accompagnèrent à la morgue pour assister à la mise en
bière. Et d’abord ce corps couché sur la table de marbre ne me
rappela guère l’image que je conservais de lui. Puis mon regard
tomba sur ses mains, le préparateur les avait disposées en
position ecclésiastique, seulement l’index de sa main droite
refusait la discipline, et pointait vers une fenêtre parcourue
en tous sens par un réseau serré de toiles tissées par les
épeires ; au-delà il y avait un petit jardin clos de murs.
Agacé par une image si rudimentaire de la rhétorique, je me
risquai à lui recomposer l’index, mais l’un de ses amis il m’en
empêcha. Il prétendit même que si quelqu’un pouvait lever son
doigt, c’était bien lui car ne l’ayant jamais fait en vie, il
pouvait prendre cette liberté dans la mort. Et il me raconta
qu’un après-midi qu’ils étaient au café, suite une divergence
d’opinions, une querelle avait éclaté. Voulant prendre le dessus
l’un des duellistes ne faisait qu’agiter son index en l’air et
mon père, après avoir regardé avec mépris ce doigt levé, avait
conseillé à l’assistance de se méfier de ceux qui accentuent
ainsi leurs opinions.
L’homme qui me racontait cette anecdote était un bourgeois
tellement comme il faut, que la décoration de la Résistance
seule justifiait sa présence parmi les amis de mon père.
Peut-être sa présence se justifiait aussi par le côté désuet de
ses manières car à un moment, il prit un air très cérémonieux et
déclara : « Votre père tenait à que je vous fasse ses s’excuse,
il ne m’est pas donné de savoir quelle fut sa faute, je me porte
néanmoins garant de sa sincérité. ».
Le côté vieillot de la déclaration me fit sourire. Il y avait
toutefois une ombre à ce tableau où mon ineffable père était
peint en noble esprit : les excuses suffisaient largement, que
venait y faire dans tout ça une traître subordonnée (il
ne m’est pas donné de savoir quelle fut sa faute) ?
Connaissant mon père, je le voyais mal faire usage de
l’allusion, et un instant je crus que le bourgeois n’ait mis la
subordonnée là-dedans que pour détourner l’embarras engendré par
mon hérésie. Puis le
doute me prit que mon père ait gâché ses dernières années de vie
en peaufinant une formule d’excuses rhétorique pour me dire
encore une fois l’innommable de ma différence.
Distrait par la pensée d’un homme qui peaufine une frase jusqu’à
sa mort, j’avais presque oublié le bourgeois, qui parlait et
parlait. Seulement il parlait en regardant par la fenêtre grande
ouverte, et cela me gênait parce que les expressions de son
visage m’échappaient. Soudain une chanson d’avant-guerre envahit
la morgue et cassa le récit de ce monsieur :
Gros Minet, pourquoi es-tu mort ?
Tu ne manquais de pain ni de vin,
La laitue était au jardin,
Gros Minet, pourquoi es-tu mort ?
Je regardais à mon tour par la fenêtre : un jardinier chantait à
tue-tête ce refrain stupide en poussant une brouette remplie à
ras bord de fleurs fanées, en cet instant surgit le souvenir de
mon père rabrouant le directeur du pensionnat, qui son index en
l’air déplorait mon imagination
malade.
............................................................................
Quelques années auparavant j’avais participé à
Aire conditionnée
[1] : une expérience prétendument
audace, qu’un critique de l’avant-garde
[2]
avait organisé dans le but d’observer ce qui serait arrivé en
enfermant pendant sept jours, un groupe hétérogène d’art-workers
dans le loft où un jeune galeriste
[3]
envisageait de transférer sa galerie.
[4]
Le groupe se composait de : un Architecte à la page ; quelque
artiste — le Bêta, le Désenchanté, le Prudent, l’Engagé (Gianni
Emilio Simonetti, un musicien et peintre, qui me permit de
comprendre que les deux options m’étaient toujours ouvertes) et
une Film Maker ; enfin, représentant ordinaire de
l’Underground, moi.
Après 68 les vieux artistes milanais se tenaient en marge. Le
processus spécieusement dit de
démocratisation de l’art
était encore vague, et le marché n’emboîtait que rarement les
pas à la création. Les relations entre individus demeuraient
civilisées, et l’on pouvait acheter le dessin d’un clochard
schizoïde sans se demander si c’était de bon ton ou s’il aurait
généré de la plus-value.
L’atmosphère toutefois se faisait lourde, car le puritanisme
affecté des chefs de file du Mouvement Estudiantin faisait
barrière à tout authentique évolution des mœurs. Jusqu’alors ils
n’avaient fréquenté qu’une quelconque organisation juvénile
(jeunesse chrétienne, communiste ou socialiste), et d’avoir
finalement fricoté avec une fille ou jetée un pavé contre les
flics faisait d’eux, à leurs propres yeux, des adultes et qui
plus est des révolutionnaires !
Révolution,
révolutionnaire, ces mots étaient Méduse pour les populations
urbaines des sixties… en réalité, il n’y eut qu’une banale
évolution, mais ce mot est moins prenant, et les étudiant en
furent des acteurs secondaires, et en un sens les fossoyeurs…
Enfin ! les rapports que les étudiants entretenaient avec le
concept de pouvoir sentaient le renfermé à plein nez. Fut-ce un
hasard si le terrorisme trouva dans le mouvement estudiantin
italien un bon terrain de culture ? je ne le crois pas.
Embourbés dans des vieilles conceptions politiques, les
étudiants agressaient verbalement et physiquement ceux qui
osassent contester leurs rêves d’organisation de la
société (tout comme leurs ascendants qu’endossé la chemise noire
et brandi le gourdin, avec la même aptitude ils avaient pris le
pouvoir et le gardèrent un
bon bout de temps).
Beatnik, gravitant autour des artistes, j’étais un ennemi de
classe à double titre, et la tentative de Tommaso Trini m’était
parue utile, car le concept qui l’avait engagé à tenter la
formation de ce groupe n’était pas sans fondement. Certes, le
mot art-workers n’était pas moins désuet qu’artiste et à
rebours il prenait une coloration romantique juste niais qui me
dérangeait ; j’estimais aussi que l’idée n’aurait pas été
mauvaise si Buñuel ne l’eût déjà exploitée. En outre, pour la
modestie du jeu de mots « air — aire », l’expérience
me semblait une incomparable bévue, toutefois n’ayant rien de
mieux à faire, je me laissai persuader d’y participer.
Pris en tenaille entre les frissons envoûtants de l’avant-garde
et un héritage culturel équivoque, mes compagnons de captivité
révélèrent une conception de leur prestige on ne peut plus
rétrograde, et ils ne vantaient leur modernité, ne parlaient de
leur travail, de leurs positions théoriques ou idéologiques,
qu’avec leur index en l’air. Jamais je n’avais vu autant de
doits magistraux à l’œuvre, et éreinté je lâchais une bourde :
« Mettez-vous-les dans le cul vos index, ce plaisir secret vous
incitera peut-être à faire preuve de plus de modestie. »
Le Désenchanté seul ne manifesta aucune contrariété à ma
grossièreté, les autres tournaient vers moi un visage ennuyé, un
peu gêné aussi, et un silence embarrassé accueillit mes mots.
Puis, après un instant de réflexion, l’Engagé fut pris de fou
rire car, comme il eut à dire, la référence à Mussolini et à
l’iconographie religieuse suggérée par ma bourde n’était point
déplacé : ils ne pouvaient prétendre contester les archaïsmes
d’idées s’ils n’ôtaient de leur comportement les gestes,
solennels et hiératiques, hérités des traditions coercitives.
Une vulgarité issue du souvenir infraliminal des mots de mon
père avait fait ma renommée : je savais traduire les concepts
embarrassants en mots simples. En même temps circula la rumeur
que tout en étant pertinentes, mes saillies n’étaient par leur
irrespectueux que le produit de mon égotisme ou de ma
personnalité psychopathique — selon l’opinion, la
culture, les croyances ou les préjugés du locuteur.
Il ne me touchait point d’être ironiquement dit
Le neveu de Cravan.
[5]
Peu m’importait d’être pris pour désaxé, égotiste ou sauvage,
côté personnalité ceux que je côtoyais, et pas seulement,
n’étaient pas mieux lotis : l’adaptation ne faisait pas des
autres des meilleurs que moi, et l’arrogance, avec sa garniture
de vanité, était monnaie courante. En un sens oui,
je ne voulais pas me
civiliser.
[6]
Soutenue par l’autorité de l’Artiste Engagé — remarquable
théoricien selon la vox populi — ma sortie inopinée intrigua le
Critique qui voulut en savoir plus quant à ma tendance politique
(et, par conséquent — hypocrisie des mœurs — artistique), et
nous eûmes un long entretien. Ainsi pendant un temps je crus
avoir trouvé un état de normalité car, apparemment, le Critique
acceptait que ces quelques jours de captivité artificielle
m’eussent laissé indifférent : nous aurions pu faire les mêmes
choses chez nous, au bistrot, à la plage, à la montagne. Et
peut-être parce que les conditions ne s’étaient prêté pour
qu’ils se montrassent sous leur meilleure lumière, les gens avec
qui je l’avais partagée m’avaient ennuyé.
Pour sa part, le Critique savait que j’avais accepté cette
captivité fictive faute de mieux et qui plus est sans aucun but,
toutefois il n’arrivait pas à s’expliquer mon ennui au cours des
débats, et il faisait des distinguos subtils pour tous mes
moments d’hyperactivité (névrose, angoisse, ostentation,
complaisance). Pour finir il eut son grain de sel à y mettre :
il décréta qu’en profitant de l’ennui je me dérobai à moi-même.
Se dérober derrière l’ennui ! l’expression est d’une niaiserie
sans pareils, mais vu qu’on parlait de la captivité, pourquoi ne
parlait-on aussi des autres ? Si j’y repensais, ils n’avaient
rien produit, rien que de la vanité. Avions-nous reçu un mot de
Lawrence Weiner ?
[7]
J’en étais stupide d’étonnement. Les artistes américains
s’étaient-ils beaucoup intéressés à ce que nous avions fait ?
Pas de quoi en faire toute une histoire ! Un fait restait
toutefois, préférant gâcher leur temps en peaufinant chacun son
image, mes camarades de captivité n’avaient rien produit.
Ce fut la catastrophe : l’expérience avait été un flop
spectaculaire, mais c’était mon appartenance au groupe qui était
en discussion, croyais-je encore à la nécessité de l’œuvre ?
Je dus m’expliquer : les idéologies ne prennent jamais en compte
ce qui réellement se passe. Énoncer une intention c’est
peut-être peu de chose, il n’en reste pas moins que c’est une
façon de partager ne serait-ce que l’ébauche d’une pensée.
L’œuvre ne disparaît donc pas, change seulement d’apparence, et
nous conservons même le concept d’ouvrage, parce que
l’intention, il faut bien l’énoncer, et l’on fait de notre mieux
pour bien la formuler.
Niais-je l’apport des avant-gardes à la pensée contemporaine ?
Jamais de la vie, on ne peut toutefois pas embrouiller les
choses... J’étais à côté de la plaque, et le critique renonça à
sortir un papier de notre entretien car dans le contexte
ambigument démocratique de l’époque, ce papier n’était pas
acceptable, et par-dessus le marché on y parlait aussi de ma
bête noire : la politisation de l’art. L’on évaluait alors
l’efficacité d’une œuvre en termes idéologiques, comme si
l’indépendance d’esprit menacerait la survie de l’action
artistique. Dans les angoisses des bien-pensants les fautes
originaires des idéologies avaient substitué le Péché Originel,
et gêneraient des dogmes et des programmes belligérants. Rien ne
rassurait autant que les médiocres diktats qui censuraient toute
action tant soit peu indépendante d’une doctrine, et dès que
l’on parlait de déclin de l’art au service de la politique, ce
fantasme feignait s’évanouir. Seulement, étant une déconcertante
constante anthropologique européenne, la
Faute revenait
rhabillé de haillons dernier cri, et une flopée d’artistes
goulus de faux problèmes s’en servaient d’alibi identitaire.
Au cours des débats qu’occupèrent notre captivité, les autres
(soucieux de satisfaire aux mots d’ordre en vogue) parlèrent
beaucoup de la nécessité d’intégrer socialement l’artiste
: il faillait établir un protocole afin de
libérer l’artiste de
sa singularité.
Nous n’aurions existé que par protocole interposé ? Partisan de
toutes singularités, je m’en plaignis avec l’Artiste Engagé :
« L’artiste joue avec la vérité dans la mesure où c’est son
affaire, nous ne pouvons pas nous refuser au jeu.
— Veux-tu t’enliser dans l’aporie jusqu’à ne plus pouvoir agir ?
Si tu ne veux pas entendre parler de protocole, parle de ta vie.
— Lorsqu’on n’a qu’une idée approximative du passé et aucune
d’un futur possible, quelles sont nos chances d’en parler ?
— Tu ne peux pas continuellement te réfugier dans le vague si à
propos que la faiblesse de ta mémoire t’offre ; et puisque tout
contact laisse une trace, si on écoute attentivement ta parole,
même dans les limbes où tu vis, on découvre couche par couche
les traces des combats que tu livres pour te rappeler tes
émotions. ».
Le renvoi aux limbes me laissa bouche bée. Bien des années
auparavant, j’avais dit à mon père que ma vie ne correspondait
en rien à la description donnée par mes camarades de la leur, et
je lui avais posé la question : « Est-ce que je vis dans une
région périphérique de l’être ? ». En l’absence d’une réponse,
je lui avais dit qu’au debout, parce que le concept botanique de
limbe me touchait plus du religieux, l’idée de vivre ma vie
comme une fiction aux bords de l’être me plaisait. Ensuite
l’état vague et incertain qui était le mien m’était apparu sans
équivoques et je n’avais pu qu’assumer : il m’était forclos de
vivre autrement que dans ce vide d’où émergeaient parfois des
images que je ne pouvais maîtriser.
Ma vie limbique était désormais de domaine public, toutefois que
cette conversation me revienne modifiée par le bruissement
social, me heurta. L’Artiste Engagé parlait, et moi je voyais sa
bouche bouger sans plus entendre ses mots car entre-temps le
souvenir d’un des préceptes de grand-mère était venu occuper le
fond du champ : « Donne à ta vie le sens qui lui manque »,
m’avait-elle dit quand je lui avais parlé de mon insensée
expérience du monde.