renato maestri
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Après sa disparition, mon père m’écrivait, de temps à autre, quelques mots. Ma mère me remettait sa lettre et par son biais, je lui répondais d’une carte postale (toujours la même) simplement signée de mes initiales. Cette manœuvre prit fin quand il m’écrivit qu’il s’était arrangé pour mourir à la mer, parce que l’idée de la présence immuable de l’horizon au loin dissolvait ses inquiétudes métaphysiques.

« Attendu que nous rentrons seuls dans le chaos originaire, il nous n’est pas donné de partager la pensée de notre mort », m’avait-il dit par le passé, et qu’il manquât ainsi à son précepte m’attrista. J’aurais voulu être mesquin et me dire : « Il se désavoue, je tiens ma vengeance ». Mais non ! son désaveu dévoilait sa faiblesse, et je lui écris : Aurais-tu préféré un mensonge ?Un mensonge aurait été moins douloureux, me répondit-il, et je n’ai plus donné suite à notre correspondance.

 

J’attribuais l’origine de la trahison de mon père à sa faiblesse : il avait engendré une autre vie et il m’avait écarté de peur que mon imperfection la salisse. Puis, quand il avait mesuré toute l’ampleur de mon imperfection, je l’avais dégoûté. Écœuré, je l’avais détesté, mais il m’était apparu que l’indifférence l’aurait blessé plus subtilement, et je l’avais répudié à mon tour, cependant j’étais le seul de la famille à ses funérailles.

La vie qu’il avait menée après sa disparition m’était étrangère. Ce jour-là j’ai su qu’il avait réduit ses biens à une valise ; qu’il abandonnait les livres qu’il avait lus sur les tables des cafés, les bancs publics, dans les salles d’attente des gares.

 

Ses amis m’accompagnèrent à la morgue pour assister à la mise en bière. Et d’abord ce corps couché sur la table de marbre ne me rappela guère l’image que je conservais de lui. Puis mon regard tomba sur ses mains, le préparateur les avait disposées en position ecclésiastique, seulement l’index de sa main droite refusait la discipline, et pointait vers une fenêtre parcourue en tous sens par un réseau serré de toiles tissées par les épeires ; au-delà il y avait un petit jardin clos de murs.

Agacé par une image si rudimentaire de la rhétorique, je me risquai à lui recomposer l’index, mais l’un de ses amis il m’en empêcha. Il prétendit même que si quelqu’un pouvait lever son doigt, c’était bien lui car ne l’ayant jamais fait en vie, il pouvait prendre cette liberté dans la mort. Et il me raconta qu’un après-midi qu’ils étaient au café, suite une divergence d’opinions, une querelle avait éclaté. Voulant prendre le dessus l’un des duellistes ne faisait qu’agiter son index en l’air et mon père, après avoir regardé avec mépris ce doigt levé, avait conseillé à l’assistance de se méfier de ceux qui accentuent ainsi leurs opinions.

L’homme qui me racontait cette anecdote était un bourgeois tellement comme il faut, que la décoration de la Résistance seule justifiait sa présence parmi les amis de mon père. Peut-être sa présence se justifiait aussi par le côté désuet de ses manières car à un moment, il prit un air très cérémonieux et déclara : « Votre père tenait à que je vous fasse ses s’excuse, il ne m’est pas donné de savoir quelle fut sa faute, je me porte néanmoins garant de sa sincérité. ».

Le côté vieillot de la déclaration me fit sourire. Il y avait toutefois une ombre à ce tableau où mon ineffable père était peint en noble esprit : les excuses suffisaient largement, que venait y faire dans tout ça une traître subordonnée (il ne m’est pas donné de savoir quelle fut sa faute) ? Connaissant mon père, je le voyais mal faire usage de l’allusion, et un instant je crus que le bourgeois n’ait mis la subordonnée là-dedans que pour détourner l’embarras engendré par mon hérésie. Puis le doute me prit que mon père ait gâché ses dernières années de vie en peaufinant une formule d’excuses rhétorique pour me dire encore une fois l’innommable de ma différence.

Distrait par la pensée d’un homme qui peaufine une frase jusqu’à sa mort, j’avais presque oublié le bourgeois, qui parlait et parlait. Seulement il parlait en regardant par la fenêtre grande ouverte, et cela me gênait parce que les expressions de son visage m’échappaient. Soudain une chanson d’avant-guerre envahit la morgue et cassa le récit de ce monsieur :

 

                      Gros Minet, pourquoi es-tu mort ? 

                      Tu ne manquais de pain ni de vin,

                      La laitue était au jardin,

                      Gros Minet, pourquoi es-tu mort ?

 

Je regardais à mon tour par la fenêtre : un jardinier chantait à tue-tête ce refrain stupide en poussant une brouette remplie à ras bord de fleurs fanées, en cet instant surgit le souvenir de mon père rabrouant le directeur du pensionnat, qui son index en l’air déplorait mon imagination malade.

 

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Quelques années auparavant j’avais participé à Aire conditionnée [1] : une expérience prétendument audace, qu’un critique de l’avant-garde [2] avait organisé dans le but d’observer ce qui serait arrivé en enfermant pendant sept jours, un groupe hétérogène d’art-workers dans le loft où un jeune galeriste [3] envisageait de transférer sa galerie. [4] 

Le groupe se composait de : un Architecte à la page ; quelque artiste — le Bêta, le Désenchanté, le Prudent, l’Engagé (Gianni Emilio Simonetti, un musicien et peintre, qui me permit de comprendre que les deux options m’étaient toujours ouvertes) et une Film Maker ; enfin, représentant ordinaire de l’Underground, moi.

 

Après 68 les vieux artistes milanais se tenaient en marge. Le processus spécieusement dit de démocratisation de l’art était encore vague, et le marché n’emboîtait que rarement les pas à la création. Les relations entre individus demeuraient civilisées, et l’on pouvait acheter le dessin d’un clochard schizoïde sans se demander si c’était de bon ton ou s’il aurait généré de la plus-value.

L’atmosphère toutefois se faisait lourde, car le puritanisme affecté des chefs de file du Mouvement Estudiantin faisait barrière à tout authentique évolution des mœurs. Jusqu’alors ils n’avaient fréquenté qu’une quelconque organisation juvénile (jeunesse chrétienne, communiste ou socialiste), et d’avoir finalement fricoté avec une fille ou jetée un pavé contre les flics faisait d’eux, à leurs propres yeux, des adultes et qui plus est des révolutionnaires !

Révolution, révolutionnaire, ces mots étaient Méduse pour les populations urbaines des sixties… en réalité, il n’y eut qu’une banale évolution, mais ce mot est moins prenant, et les étudiant en furent des acteurs secondaires, et en un sens les fossoyeurs… Enfin ! les rapports que les étudiants entretenaient avec le concept de pouvoir sentaient le renfermé à plein nez. Fut-ce un hasard si le terrorisme trouva dans le mouvement estudiantin italien un bon terrain de culture ? je ne le crois pas. Embourbés dans des vieilles conceptions politiques, les étudiants agressaient verbalement et physiquement ceux qui osassent contester leurs rêves d’organisation de la société (tout comme leurs ascendants qu’endossé la chemise noire et brandi le gourdin, avec la même aptitude ils avaient pris le pouvoir et le gardèrent  un bon bout de temps).

 

Beatnik, gravitant autour des artistes, j’étais un ennemi de classe à double titre, et la tentative de Tommaso Trini m’était parue utile, car le concept qui l’avait engagé à tenter la formation de ce groupe n’était pas sans fondement. Certes, le mot art-workers n’était pas moins désuet qu’artiste et à rebours il prenait une coloration romantique juste niais qui me dérangeait ; j’estimais aussi que l’idée n’aurait pas été mauvaise si Buñuel ne l’eût déjà exploitée. En outre, pour la modestie du jeu de mots « airaire », l’expérience me semblait une incomparable bévue, toutefois n’ayant rien de mieux à faire, je me laissai persuader d’y participer.

 

Pris en tenaille entre les frissons envoûtants de l’avant-garde et un héritage culturel équivoque, mes compagnons de captivité révélèrent une conception de leur prestige on ne peut plus rétrograde, et ils ne vantaient leur modernité, ne parlaient de leur travail, de leurs positions théoriques ou idéologiques, qu’avec leur index en l’air. Jamais je n’avais vu autant de doits magistraux à l’œuvre, et éreinté je lâchais une bourde : « Mettez-vous-les dans le cul vos index, ce plaisir secret vous incitera peut-être à faire preuve de plus de modestie. »

Le Désenchanté seul ne manifesta aucune contrariété à ma grossièreté, les autres tournaient vers moi un visage ennuyé, un peu gêné aussi, et un silence embarrassé accueillit mes mots. Puis, après un instant de réflexion, l’Engagé fut pris de fou rire car, comme il eut à dire, la référence à Mussolini et à l’iconographie religieuse suggérée par ma bourde n’était point déplacé : ils ne pouvaient prétendre contester les archaïsmes d’idées s’ils n’ôtaient de leur comportement les gestes, solennels et hiératiques, hérités des traditions coercitives. 

           

Une vulgarité issue du souvenir infraliminal des mots de mon père avait fait ma renommée : je savais traduire les concepts embarrassants en mots simples. En même temps circula la rumeur que tout en étant pertinentes, mes saillies n’étaient par leur irrespectueux que le produit de mon égotisme ou de ma personnalité psychopathique — selon l’opinion, la culture, les croyances ou les préjugés du locuteur.

Il ne me touchait point d’être ironiquement dit Le neveu de Cravan. [5] Peu m’importait d’être pris pour désaxé, égotiste ou sauvage, côté personnalité ceux que je côtoyais, et pas seulement, n’étaient pas mieux lotis : l’adaptation ne faisait pas des autres des meilleurs que moi, et l’arrogance, avec sa garniture de vanité, était monnaie courante. En un sens oui, je ne voulais pas me civiliser. [6]

 

Soutenue par l’autorité de l’Artiste Engagé — remarquable théoricien selon la vox populi — ma sortie inopinée intrigua le Critique qui voulut en savoir plus quant à ma tendance politique (et, par conséquent — hypocrisie des mœurs — artistique), et nous eûmes un long entretien. Ainsi pendant un temps je crus avoir trouvé un état de normalité car, apparemment, le Critique acceptait que ces quelques jours de captivité artificielle m’eussent laissé indifférent : nous aurions pu faire les mêmes choses chez nous, au bistrot, à la plage, à la montagne. Et peut-être parce que les conditions ne s’étaient prêté pour qu’ils se montrassent sous leur meilleure lumière, les gens avec qui je l’avais partagée m’avaient ennuyé.

Pour sa part, le Critique savait que j’avais accepté cette captivité fictive faute de mieux et qui plus est sans aucun but, toutefois il n’arrivait pas à s’expliquer mon ennui au cours des débats, et il faisait des distinguos subtils pour tous mes moments d’hyperactivité (névrose, angoisse, ostentation, complaisance). Pour finir il eut son grain de sel à y mettre : il décréta qu’en profitant de l’ennui je me dérobai à moi-même.

Se dérober derrière l’ennui ! l’expression est d’une niaiserie sans pareils, mais vu qu’on parlait de la captivité, pourquoi ne parlait-on aussi des autres ? Si j’y repensais, ils n’avaient rien produit, rien que de la vanité. Avions-nous reçu un mot de Lawrence Weiner ? [7] J’en étais stupide d’étonnement. Les artistes américains s’étaient-ils beaucoup intéressés à ce que nous avions fait ? Pas de quoi en faire toute une histoire ! Un fait restait toutefois, préférant gâcher leur temps en peaufinant chacun son image, mes camarades de captivité n’avaient rien produit.

Ce fut la catastrophe : l’expérience avait été un flop spectaculaire, mais c’était mon appartenance au groupe qui était en discussion, croyais-je encore à la nécessité de l’œuvre ?

Je dus m’expliquer : les idéologies ne prennent jamais en compte ce qui réellement se passe. Énoncer une intention c’est peut-être peu de chose, il n’en reste pas moins que c’est une façon de partager ne serait-ce que l’ébauche d’une pensée. L’œuvre ne disparaît donc pas, change seulement d’apparence, et nous conservons même le concept d’ouvrage, parce que l’intention, il faut bien l’énoncer, et l’on fait de notre mieux pour bien la formuler. 

Niais-je l’apport des avant-gardes à la pensée contemporaine ? Jamais de la vie, on ne peut toutefois pas embrouiller les choses... J’étais à côté de la plaque, et le critique renonça à sortir un papier de notre entretien car dans le contexte ambigument démocratique de l’époque, ce papier n’était pas acceptable, et par-dessus le marché on y parlait aussi de ma bête noire : la politisation de l’art. L’on évaluait alors l’efficacité d’une œuvre en termes idéologiques, comme si l’indépendance d’esprit menacerait la survie de l’action artistique. Dans les angoisses des bien-pensants les fautes originaires des idéologies avaient substitué le Péché Originel, et gêneraient des dogmes et des programmes belligérants. Rien ne rassurait autant que les médiocres diktats qui censuraient toute action tant soit peu indépendante d’une doctrine, et dès que l’on parlait de déclin de l’art au service de la politique, ce fantasme feignait s’évanouir. Seulement, étant une déconcertante constante anthropologique européenne, la Faute revenait rhabillé de haillons dernier cri, et une flopée d’artistes goulus de faux problèmes s’en servaient d’alibi identitaire.

 

Au cours des débats qu’occupèrent notre captivité, les autres (soucieux de satisfaire aux mots d’ordre en vogue) parlèrent beaucoup de la nécessité d’intégrer socialement  l’artiste : il faillait établir un protocole afin de libérer l’artiste de sa singularité.

Nous n’aurions existé que par protocole interposé ? Partisan de toutes singularités, je m’en plaignis avec l’Artiste Engagé :

« L’artiste joue avec la vérité dans la mesure où c’est son affaire, nous ne pouvons pas nous refuser au jeu.

— Veux-tu t’enliser dans l’aporie jusqu’à ne plus pouvoir agir ? Si tu ne veux pas entendre parler de protocole, parle de ta vie. 

— Lorsqu’on n’a qu’une idée approximative du passé et aucune d’un futur possible, quelles sont nos chances d’en parler ? 

— Tu ne peux pas continuellement te réfugier dans le vague si à propos que la faiblesse de ta mémoire t’offre ; et puisque tout contact laisse une trace, si on écoute attentivement ta parole, même dans les limbes où tu vis, on découvre couche par couche les traces des combats que tu livres pour te rappeler tes émotions. ».

 

Le renvoi aux limbes me laissa bouche bée. Bien des années auparavant, j’avais dit à mon père que ma vie ne correspondait en rien à la description donnée par mes camarades de la leur, et je lui avais posé la question : « Est-ce que je vis dans une région périphérique de l’être ? ». En l’absence d’une réponse, je lui avais dit qu’au debout, parce que le concept botanique de limbe me touchait plus du religieux, l’idée de vivre ma vie comme une fiction aux bords de l’être me plaisait. Ensuite l’état vague et incertain qui était le mien m’était apparu sans équivoques et je n’avais pu qu’assumer : il m’était forclos de vivre autrement que dans ce vide d’où émergeaient parfois des images que je ne pouvais maîtriser.

Ma vie limbique était désormais de domaine public, toutefois que cette conversation me revienne modifiée par le bruissement social, me heurta. L’Artiste Engagé parlait, et moi je voyais sa bouche bouger sans plus entendre ses mots car entre-temps le souvenir d’un des préceptes de grand-mère était venu occuper le fond du champ : « Donne à ta vie le sens qui lui manque », m’avait-elle dit quand je lui avais parlé de mon insensée expérience du monde.

 

 

 



[1] Milan, printemps 69.

[2] Tommaso Trini, critique d’art et fondateur de la revue Data.

[3] Franco Toselli.

[4] Le Art Terminal Group : Thereza Bento, Carlo Bonfà, Vincenzo Dazzi, Antonio Dias, Armando Marrocco, Livio Marzot, Gianni Emilio Simonetti, Tommaso Trini.

[5] Arthur Cravan, alias Fabian Avenarius Lloyd, neveu d’Oscar Wilde (Lausanne, 1887 - disparu en mer, au large du Mexique, en 1920), écrivain anglais d’expression française, créateur de la revue Maintenant.

[6] Arthur Cravan : « Je ne veux pas me civiliser. »

[7] Lawrence Weiner (1940),artiste conceptuel américain.

 

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L’apprentissage de l’errance