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Avec grand-mère, je n’avais eu une vraie conversation qu’en des
rares occasions. La première lorsque la crue du Pô de 1956
dévasta le Polésine. Je n’étais âgé que de neuf ans, et sa
tristesse m’avait embarrassé. Néanmoins puisque je ne voyais
aucun lien entre nous et ce lieu lointain, je ne la comprenais
pas. Et elle, outrée que l’école nous empoisonne la pensée avec
un nationalisme d’emprunt sans nous apprendre les fondamentaux,
m’avait exposé le principe de la solidarité : « Nous édifions
notre vie sur le sentiment des sacrifices que nous sommes
disposés à faire. »
Parfois sa tristesse me revenait à l’esprit et j’aurais voulu la
comprendre. Alors lorsqu’en 1966 les eaux de l’Arno inondèrent
Florence, j’accourus tout de suite pour
aider, sans savoir en
quoi j’aurais pu être utile, et voir de mes yeux le spectacle
désolant causé par les dégâts des eaux me plongea dans un état
de prostration. L’entraide m’apparaissait enfin dans la forme
dont grand-mère m’avait parlé, et un soir, en me brossant les
dents, je crus voir son visage dans le miroir. “Reste qu’elle a
beau dire, pensai-je, le réconfort de la solidarité ce n’est que
du vent, loin d’ici il n’y a de la solidarité que le mot, loin
d’ici les plus agressifs s’accaparent les richesses sans trop
réfléchir aux conséquences de leurs actes, et si de ce fait,
quelques-uns succombent, tant pis pour eux”.
Je rendis une visite à grand-mère pour lui parler de cette
curieuse envie d’entraide qui se défilait au quotidien en ne
surgissant qu’en réponse à la catastrophe, mais elle changeât la
donne : « Face aux autres on se doit d’être intelligibles en
tout instant, donne donc un sens à ta tristesse et à ton
exaltation. »
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Le plus difficile pour moi fut de cerner grand-mère. Encore
aujourd’hui reste pour moi un mystère qu’elle ait pu m’apprendre
une prière pour l’ange gardien et me chanter, en guise de
berceuse une chanson des anarchistes. Et si je ne m’endormais
pas, son penchant scatologique prenait le dessus, et me
racontait une fable macabre et obscène où il était question d’un
chevalier qu’en chiant dans son froc, vainquait par la puanteur
le sortilège qui condamnait une princesse à dévorer tous les
hommes censés la délivrer de ce même sortilège.
Socialiste jusqu’à 1915, quand son premier mari —
non-interventionniste — tomba au champ d’honneur, elle rallia
les anarchistes. Veuve, bien que les occasions ne lui eussent
manqué, elle avait résolu de ne plus se marier : pour ne pas
avoir d’enfants à immoler sur l’autel de la folie des hommes le
jour où la déraison reprendra le dessus. Seulement elle n’aimait
pas vivre seule, et s’arrangea avec l’un de ses amis, un vieux
garçon ours mais sympathique. Pas d’enfants, établirent-ils et
ils se marièrent. Toutefois, comme sa nièce — ma mère — perdit
ses parents en bas âge, grand-mère ne voulut pas l’abandonner
dans un orphelinat et l’adopta.
Revenue au Parti Socialiste
[1]
lors de son second mariage, sans tout à fait renoncer aux
utopies et à l’esprit libertaire acquis lors de sa période
anarchiste, jusqu’à 1935 elle avait réagi au fascisme sans faire
de vagues : « Dans les limites de la dialectique et du bon
sens », disait-elle. Les choses se gâchèrent lorsque Mussolini
se lança dans l’aventure éthiopienne, et jusqu’au référendum de
juin 1946,
[2]
grand-père eut la plus grande peine à la calmer. Elle ne
s’assagit tout à fait que le jour où l’Assemblée constituante
vota la Constitution républicaine
[3]
car je serais venu au
monde dans une bien meilleure société.
Malheureusement en 1956, les Soviétiques, ne sachant contenir ni
contredire les actes volitifs que la stupidité leur dictait,
noyèrent dans le sang l’insurrection des Hongrois, et le
penchant anarchiste de grand-mère refit surface, j’ai ainsi
entendu de sa bouche sa devise des années noires que je ne
connaissais que par ouï-dire : « Tout le monde se voile la face,
tout le monde triche. »
Elle portait sur les actes un regard soutenu, de ce fait son
idée de la vie était empreint de moralisme : « On ne se cache
pas derrière les choses que l’on fait pour les autres... Lorsque
tes actes sont répréhensibles tu peux te cacher où tu veux,
aucun dieu peut te soustraire à ton regard... On ne cache pas
ses intentions dans un puits d’ombres. »
Tout moraliste qu’elle était, comparée à ses camarades, elle
faisait néanmoins figure d’immoraliste, car son attention ne
tournait qu’autour des droits et devoirs. Quant aux mœurs, sa
devise était : « Que chacun fasse ce qu’il veut, pourvu qu’on ne
me dicte pas ma conduite. » Peu importait qu’il s’agît de vices,
de vertus ou de passions. Il est de fait qu’elle méprisait la
morale établie, et manifestait son mépris par des saillies
effilées : « Ils prêchent la charité, mais ils n’arrivent pas à
soutenir la présence d’un mendiant, et au coin de la rue ils se
défilent ... Ils devraient tacher d’être chrétiens avant d’être
bigots … Elles ont jeté leur con aux orties et ce serait moi qui
coucherais dans les ordures et je m’y vautrerais à pleins
poils ? ».
Ma dernière conversation avec grand-mère eut lieu lorsque je lui
parlais d’Aire
Conditionnée.
Ce n’était que par défaut que je me pliais à l’idée que l’art
fût mon chemin, parce que le travail était abrutissant ; la vie
dans le contexte, surfaite ; le rapport avec les spectateurs,
fatigants. Qui plus est, cette situation m’agaçait car je
comprenais mal les intérêts en jeu, et il me fallait autre chose
que la provocation pour me sortir d’embarras.
Grand-mère connaissait mes penchants pour la désacralisation,
elle savait que je ne pouvais m’empêcher de m’opposer aux
conservateurs comme progressiste et me poser en conservateur
face aux progressistes ; de jouer le prude avec les libertins et
le libertin avec les prudes. Selon elle mon attitude trouvait sa
raison d’être dans le fait que peu mesurés, les adultes avaient
tenu en ma présence des propos libertaires, et
l’idée
[4]
était ainsi entrée trop tôt dans ma vie, et puisque je lui avais
finalement trouvé sa forme par le biais de Mouvement Beat, la
marginalité, avec son corollaire de provocations et
d’extravagances, me convenait. J’aurais dû m’y tenir, et ne
songer à la pratique de l’art que dans les limites de
l’expression, sans me remettre aux mots d’ordre du moment ni me
soucier de ce pourquoi les autres les pratiquaient.
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Fut-ce mon absence de sens qui m’avait sauvé quand les
gauchistes, imbus des faux-semblants idéologiques, tentèrent
d’instaurer leur progressisme de pacotille ? Fut-ce leur
incapacité à donner un sens aux réalités nouvelles ? Fut-ce mon
altérité à touts segments de la société ? Comment le savoir ? Le
fait est que ma formation politique n’était que très peu
suivie : ma mère ne me parla de politique que lors du Massacre
de Piazza Fontana
[5] et ses propos ne furent
qu’émotionnels. Quant à mon père, en amont de son anarchisme il
conservait des principes hérités de la tradition libérale, et de
ce fait il se refusait au prosélytisme — le moment venu, mes
expériences m’auraient consenti de prendre position.
C’est par grand-mère et ses amis qu’en peuplaient leurs
conversations, que j’ai connu les noms des héros de
l’anarchisme. Souvenirs confus de leurs débats, le
Discours sur l’origine et
les fondements de l’inégalité parmi les hommes, le
Manifeste des Égaux,
l’Unique et sa propriété,
ne furent longtemps que des signes esthétiques. Et si un
hasard heureux voulut que je lise
Culture et Anarchie
[6]
et Art et Anarchie
[7]
(de même que Moby Dick
m’avait ouvert les portes de la narration, ainsi m’apparut que
l’incommodité et le métissage étaient les éléments fondateurs de
toute œuvre), ce n’est pas pour autant que je me liasse de
sympathie pour ce courant romantisant de la pensée politique.
Cependant, tels des esprits tutélaires, Rousseau, Babeuf,
Stirner, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Thoreau, Pelloutier,
Voltaire, accompagnèrent mon enfance. Et ces noms, surtout
Thoreau et Voltaire (que par le voyage interplanétaire de
Micromégas me fit découvrir le relativisme), me revinrent à
l’esprit lors de la déflagration de la volonté dominatrice dans
le Mouvement Estudiantin. L’arrogance des leaders du Mouvement
m’apparut comme un abus comparable à l’arbitraire des petits
chefs qui dissimulent leur médiocrité en agaçant leurs
subordonnés, tache qui m’aliénait toute curiosité que ces
chantres de la solidarité constrictive auraient pu susciter,
j’ai ainsi eu la chance de ne pas tomber dans leur panneau.
Grand-mère estimait ce fait très positif, elle ne cachait
cependant qu’un engagement politique plus conséquent n’aurait
été que bénéfique. Elle avait arrêté depuis longtemps de lire
son journal, elle savait néanmoins combien le regard porté par
la société sur les beatniks était négatif, alors qu’époustouflée
par ce que je lui avais dit de nos points de repère dans les
horizons urbains et des mornes et imprécises journées qui nous
dépouillaient de la vie, elle justifiait notre révolte contre le
conformisme. Elle était donc persuadée que loin d’être la
mauvaise copie des préraphaélites dépeinte par les gens sérieux,
[8]
nous ne représentions que nos vies vulgairement volées par la
futilité des opportunités qui nous étaient données d’être : la
nature de cet expérience
étant politique, mon devoir était de la
partager avec ceux que l’adversité avait vaincus.
Nous eûmes cette conversation aux bords d’une lande à genêts
d’un vert sombre, profond, intense, près d’un édicule dédié à
Roch, le saint des pestiférés.
Grand-mère avait une idée approximative de l’art, ses passions
étaient Giotto et Fattori,
[9]
les images pieuses, sur lesquelles elle portait un regard
ironique, et les petits édicules votifs que l’on trouve aux
bords des routes, qu’elle regardait comme le lieu de
l’assimilation du grand art par le peuple.
Selon elle, la légende de Roch n’était qu’un remaniement gauche
du mythe d’Ulysse et le peintre, ne pouvant en dire
l’enseignement, avait mis le museau du chien près de la blessure
identitaire qui offense la cuisse du saint, en éludant ainsi ce
à quoi le chien fait allusion : les siens ne l’avaient pas
reconnu. Que Roch protégeât ses fidèles des maladies
infectieuses, ne faisait que dissimuler la vraie nature de cette
icône de l’errance puisque, dans l’Europe chrétienne, il était
pénible d’admettre la fragilité de l’amour familial, et rien
autant que la peur de la contagion ne nous éloigne des nôtres.
La dernière observation de grand-mère eut un retentissement
insoupçonné : l’image minutieuse de la désolation de la lande
sous le soleil féroce de juillet, le vert sombre, profond et
intense, des genêts, les couleurs délavées de l’édicule, me
revint plusieurs jours durant accompagnés de notre conversation,
mot pour mot.
Jusqu’alors je n’avais pas eu à créer une distance vis-à-vis des
faits et des sentiments, cela m’était donné par la nature.
Désormais je savais aussi que mes parents m’avaient éloigné de
peur que dans ses relations avec les autres enfants, mon frère
ait à souffrir de mon manque de sens. Et j’avais classé la
tentative de meurtre de ma mère dans l’ordre des malentendus que
mon manque d’attention générait. Je ne comprenais la passion
amoureuse que par le biais de la description que m’en avait fait
Federica, une amie qui passait le plus clair de son temps à
s’amouracher, corrigée par Bona qu’avait de l’amour une vision
moins idéalisée ; la lecture d’Euripide m’avait révélé
l’irrationnel ; un livre de mon père dont j’ai oublié le titre,
la compassion. Tout ça était cependant abstrait, je savais en
faire usage, seulement lorsque je reconnaissais un sentiment ou
une émotion, leur substance ne m’apparaissait que comme une
relation conditionnelle dépendant de variables dont la nature
m’échappait — rien d’étonnant donc que je doutasse de ma
capacité de penser.
Il arrivait (et il arrive encore) que la cantilène des parlants
m’hypnotise, que leurs mots ne me révélassent aucun sens (rien
qu’eût pu me distraire du vide qui m’habitait), pourtant aidé
par des artifices, j’avais bâti une mémoire locale étonnante. En
même temps, l’identification des processus mnésiques m’avait
révélé ces moments de vide pendant lesquels ne pouvant percevoir
le temps, je n’arrivais pas à me situer dans l’espace. De ces
moments il ne me restait que des lambeaux : le chant d’un merle,
le passage d’un scooter, un géranium fané, le sillage d’un jet
dans le ciel, l’ombre furtive d’un chat. Si auparavant ces
vestiges ensevelis au fond de ma conscience déferlaient
impromptus dans mon quotidien, maintenant qu’une brèche s’était
ouverte : il me suffisait de remémorer une image pour que tout
ce qu’il y était joint refasse surface, et la précision des
souvenirs conservés par la mémoire affective vient s’ajouter à
mon implacable et schématique théâtre mnésique.
Pris par l’enchantement du passé qui revenait à souhait, je
doublais mes nuits de veille en me plongeant de longues heures
dans le noir, et pour un temps, j’ai cru n’être qu’un corps
remémorant. Puis
l’image du pré boursouflé de taupinières m’apparut, et puisque
je n’étais plus le garçon à la mémoire construite, monstrueuse,
instable, en hasardant l’exploration des galeries qui les
reliaient, mon attitude envers l’art prit forme.
[4] L’idée de l’Anarchie.
[7] Edgar Wind (Berlin, 1900 - Londre,
1971), philosophe et historien allemand.
[8] Pour grand-mère, les intellectuels du
PC : « Ces petits-bourgeois toujours prêts à simplifier
les images », disait-elle.
[9] Giovanni Fattori (Livourne,
1825 – Florence, 1908),peintre.