renato maestri
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Le 12 décembre 1969, jour du Massacre de Piazza Fontana, le cours de ma vie prit une tournure insoupçonnable.

Quelques mois auparavant, un ami qui rentrait d’Inde nous avait assurés avoir vu le cadavre d’Ugo dans un caniveau. La nouvelle m’avait laissé indifférent, le sordide de la fin seul m’avait frappé, car du fond des nuits de mon enfance le cadavre rigide d’un moineau déteint et poussiéreux avait émergé : déchet parmi les déchets.

Sara était aux anges : la bête tombée et morte, nous pouvions partir pour San Francisco. Elle en rêvait depuis toujours, mais cette fois je ne l’aurais pas accompagnée parce que hors d’Europe, hors de ces lieux, loin de la profondeur du champ et l’ampleur du temps qu’elle demande à la réflexion, je m’ennuie. Elle insista en m’opposant mon goût pour la littérature et la musique américaines, mais puisque j’aimais aussi l’art africain et japonais, la littérature hispano-américaine, la poésie chinoise et arabe, sans pour autant aspirer à vivre en Afrique au Japon en Chine, je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû partir pour San Francisco. Elle comprit que je voulais rompre. Je lui demandais si elle préférait que notre histoire s’en aille à vau-l’eau, et elle convint qu’il était mieux ainsi et au bout d’une quinzaine, elle partait pour San Francisco.

                                                  

La fille qu’avait comblée le vide laissé par le départ de Sara, rentrait chez ses parents le soir, et je m’étais proscrit de ne pas me donner aux aventures éphémères jusqu’à ce que mes nœuds ne se soient démêlés. Ainsi le 12 décembre, au matin, je me débattais seul dans le canapé : tourmenté par la pensée d’une image encore indéfinie, je n’avais guère dormi de la nuit. Vers les trois heures, je m’étais levé et j’avais marché dans la ville. Arrêté par des policiers en patrouille, nous avions bavardé en fumant un joint ; puis nous avions escaladé la clôture du Parc près du Musée d’Histoire Naturelle, et volé des branchettes de houx.

Aux premières lueurs du jour, j’étais rentré chez moi, et après avoir arrangé les branchettes de houx dans un verre, j’avais feuilleté La quatrième prose, [1] jusqu’à ce que lourd et encombrant, un semblant de sommeil me prenne, toutefois à huit heures, j’étais déjà debout. Ce matin-là rien n’annonçait un changement d’état dans ma vie : j’aurais comblé la vanité d’un ami peintre feignant l’assister ; le soir m’attendait la corvée du rendez-vous mensuel avec ma mère ; ensuite, fin de soirée avec les amis dans un club.

 

En fin d’après-midi une amie du peintre vint frapper à la porte de l’atelier. Elle pesta contre le trafic qui bloquait le centre-ville, et nous demanda de téléphoner : le chaos l’avait mise en retard et sa mère se faisait sans doute du souci. Nous bavardâmes un moment puis elle s’en alla : je venais de rencontrer Elizabeth, la femme qu’encore aujourd’hui veille sur moi.

De prime abord je ne trouvai rien de spécial à sa conversation passablement ronron ; et son corps, soustrait aux regards par une couche incongrue d’habits unisexes, me disait encore moins. Elle m’avait néanmoins intrigué, car, sauf pour le regard vaguement absent et le pas ferme, il n’y avait pas de raisons que je m’excite, et les jours suivants, je ne pus un seul instant éloigner son image de mes pensées. 

 

Vers les vingt heures le trafic avait repris une allure convenable, et je me rendis chez ma mère. Il y avait des policiers partout, et en chemin, j’ai dû montrer mes papiers à tour de bras, répondre à des questions dont je n’ai compris le sens que quand ma mère pesta contre ces ordures qui avaient assassiné des innocents. Elle était tant agitée qu’il me fallut dix bonnes minutes pour comprendre qu’il y avait eu un attentat à la bombe à moins d’un kilomètre de l’atelier de mon ami.

Ma mère en était sûre : la police aurait imputé l’attentat au premier simplet venu et, craignait-elle, vu mes fréquentations, j’aurais pu être ce simplet. Que j’eusse passé une partie de la nuit avec une patrouille de police ne la rassura point, au contraire ce fait justifiait son appréhension : « Tu vis dans l’inconscience, on ne peut se fier d’une bande d’excités. ». 

 

Comme chacun je redoutais le pire et le pire arriva. Pervertie par le préjudice et orienté par les services secrets, la police arrêta l’anarchiste Pinelli. [2] Pendant l’interrogatoire, Pinelli tomba d’une fenêtre de l’hôtel de police, et le commissaire en charge de l’enquête déclara qu’il s’était défenestré. Personne n’y crut, et aussitôt la rumeur qu’ils l’avaient suicidé se répandit, pourtant ce suicide tint lieu d’aveu : les anarchistes étaient les responsables de l’attentat. Et probablement la hache policière me loupa d’un poil car j’avais rencontré Pinelli l’avant-veille de l’attentat, et avec les mœurs en usage chez la police ces années-là, tôt ou tard mon nom serait sorti. Ainsi, parce que l’homme par qui tenait mon salut avait subi un si mauvais mort, longtemps je me suis senti fautif de ne pas avoir été inquiété. 

 

Quelques jours durant les voitures de police foncèrent furieuse sur la ville, jetant la panique dans les habitudes urbaines, puis le clapet de la retenue lombarde se remit en place et tout rentra dans l’ordre. C’était l’ordre recherché ou, si l’on veut, le désordre, car la droite avait mis en œuvre cet ignoble exercice de propagande dans le bout de favoriser l’émergence d’un régime autoritaire. En face, la culture politique des leaders du Mouvement Estudiantin étant beaucoup plus confuse que je n’eusse cru, ce fut le branle-bas général. Cependant, conformément aux inqualifiables constantes du caractère latin, un tas de stylisations morales envahirent la presse et les conversations : Nos plus authentiques valeurs, etc. Stylisations obscures et indéchiffrables, pour moi qui cherchais à comprendre la pensée sous-jacente à tant de barbarie.

 

Enfant, mon père me parlait de la recherche du Bien comme de la Fin Ultime de notre espèce, mais lorsque je vis à la télévision les ruines de Hiroshima, la contradiction entre l’aspiration de l’espèce et la capacité de destruction de l’étonnant engin me fit douter de la pertinence de cette recherche ; et la réponse que mon père me fit quand je lui dis mes doutes me laissa rêveur : « Le Bien n’est qu’un concept que l’on peut l’habiller comme on veut. Eux, ils n’ont rien trouvé de mieux. »

Les ravages du champignon atomique, qui m’avaient tant affolé lors de mes huit ans, vivotaient désormais dans la case épouvantails avec les Chinois, le Méchant Loup, la Blennorragie. Barbares à dépasser l’entendement, les destructions des bombardements du Vietnam faisaient de cette guerre une noble cause de contestation, cependant, puisque lointaine, la mort qu’elle engendrait était abstraite.

Au contraire, l’une des victimes du Massacre de Piazza Fontana, je l’avais côtoyé. Il était une de ces figures qui font partie de notre paysage quotidien sans pour autant nous être familières, ces figures qu’un surnom défini et résume. Lui, il était Monsieur Dry parce qu’il prenait un Martini Dry en apéritif au Giamaica, le bar où j’avais mes habitudes. Il fumait des cigarettes bon marché et conduisait une voiture de sport. Il ne semblait néanmoins tenu par le mythe exaspérant de la vitesse, la voiture n’était qu’un moyen, comme la montre qu’il arborait, magnifique. Ces choses lui servaient peut-être de faire-valoir ailleurs car dans le Quartier il se montrait très discret, et il manifestait le même dégoût que nous quand un parvenu de passage épatait la galerie ou appâtait une fille en étalant ses richesses.

Selon les mauvaises langues Monsieur Dry menait une double vie : informateur de la police, proxénète, polygame ? Mais ça ne cadrait pas avec l’homme puisqu’il avait de l’éducation, et je m’étais fait l’idée qu’il était uns de ces socialistes chics qui abondaient à Milan avant que la ville tombe sous le joug des arrivistes. Il se tenait toutefois à distance des socialistes, mais il conversait volontiers avec un avocat qui adhérait au P.S.I.U.P. ; [3]  il parlait aussi avec un avocat à la retraite, un catholique pratiquant (assidu à la messe basse), familier de la paroisse de San Marco.

Je le croisais encore chez les libraires du Quartier et au cinéma d’essais, quand des vieux films y étaient programmés. Pourtant nous n’échangeâmes quelques mots qu’une seule fois, ce fut quand je le rencontrais dans le foyer du théâtre où Carmelo Bene [4] présentait son Faust ou Marguerite. [5] Je lui dis quelque chose qui révéla ma stupeur qu’il s’intéresse à l’avant-garde, et la réponse qu’il me fit confirma qu’il n’était pas un homme banal : « Je ne manquerai pour rien au monde le regard de Bene sur la tragique histoire du docteur Faust. ».

Sauf ces attributs identitaires, sommes tout accidentelles, je ne savais pas grand-chose de Monsieur Dry — je ne connaissais même pas son prénom. Et alors que j’aurais pu en savoir plus, et parce que la mort avait fait de lui un objet public et parce que je fréquentais les deux avocats (je partageais alors la préférence politique du premier et l’amour des bêtes du deuxième — nous nourrissions les chats errants à tour de rôle), je me refusais à glaner la moindre information. L’ignominie de sa mort avait fait de lui une présence autrement concrète qu’ils ne l’avaient été jusqu’alors les images esthétisées par l’œil éduqué des reporters de guerre qui nous venaient du Vietnam : il était une victime brute, je me devais de lui trouver un sens.  

 

Empédocle explique la sensation des choses visibles, à la fois par les rayons et par les images. Le plus souvent, c’est par la seconde explication, car il admet les effluves. [6] Le lieu de l’attentat était sur mon chemin, et il me fut impraticable des jours durant. Je passais mes journées au bar et mes nuits au parc public. Quand j’ai pu reprendre mon chemin habituel, arrivé Piazza Fontana une pression monta dans ma poitrine, le souffle me manqua, tout sombra dans le noir et ma tête s’envola emportée par une force inconnue : hors les œuvres d’art rien auparavant n’avait suscité en moi cette sensation, et je ne pouvais dire d’où elle surgissait ni la gouverner. Désorienté et perplexe, j’entrai dans une gargote où l’on ne servait que bière et sandwichs francfort-choucroute.  

Une journaliste que je côtoyais aux soirées mondaines y mangeait. Je répondis au signe qu’elle me fit de la main sans lui prêter attention, car l’odeur dégagée par la nourriture en grande quantité m’a toujours écœuré. J’abhorre cette odeur autant que les marionnettes de salon ; et la journaliste était de ces figures qui fréquentent les salons mondains en incarnant un personnage : elle se plaisait à représenter la tragédie d’une féminité mal fichue parce que en perpétuel questionnement, exercice détestable sachant qu’elle vivait dans l’aisance et ne se questionnait guère que par poncifs.

Une gargote n’est pas le lieu où l’on peut jouer un rôle, et cette femme n’était là qu’en bonne femme mal fichue aux prises avec un sandwich qui dégoulinait moutarde partout, et c’était dommage parce qu’elle avait tout pour être une belle femme.

Le départ de Sara m’avait laissé seul avec des choix et des habitudes structurés afin d’esquiver les écueils et les trappes sentimentales. Nos enfantillages joyeux me manquaient autant que sa parole affranchie, et un instant, je pensais que par le passé la journaliste s’était montrée disponible, que j’aurais pu me perdre en elle un temps, que nous aurions pu… Mais l’image d’Elizabeth me hantait, à plusieurs jours de notre rencontre je me rappelais encore d’elle : une expérience que je n’avais jamais connu car même l’image de Sara s’estompait en moins d’une demi-heure.

Je ne savais pas encore que ma mémoire aurait arrêté de fonctionnait comme une machine folle ; que m’aurait accordé presque quatre décennies de répit.

 

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Restait à combler le sentiment de vide par manque d’identité. Mais rien à faire, je ne peux me reconnaître dans une communauté ni dans un groupe ethnique ou religieux, encore moins dans une Nation — ce concept consternant qui nous renvoie au dix-neuvième siècle — car l’autosatisfaction patriotarde m’empêche de me reconnaître partout où ses manifestations produisent la moindre vexation, et mon identité demeure indéfinie.

 

 

 

 



[1] Recueil d’écrits d’Ossip Mandelstam (Le poète parle de soi-même, La quatrième prose, Sur la poésie, Discours sur Dante, Voyage en Arménie) présenté par Angelo Maria Ripellino.

[2] Giuseppe Pinelli (Milan, 1928 - 15 décembre 1969), cheminot.

[3] Partito Socialista Italiano d’Unità Proletaria (Parti Socialiste Italien d’Unité Prolétarienne), dénomination du PS de 1942 à 1947, reprise par le courant de gauche du Parti socialiste qui, contraire à la politique de centre-gauche, sortit du parti en 1964. 

[4] Acteur, metteur en scène et écrivain (Campi Salentina, 1937- Rome, 2002), créateur d’un théâtre de la solitude, il mit en scène le sentiment de vide issu de l’incapacité de ses personnages à s’adapter au monde et à la société.

[5] La Tragique Histoire du docteur Faust, pièce en vers de Christopher Marlowe. Créée vers 1590, constitue la première mise en forme théâtrale du mythe de Faust. Carmelo Bene mit en scène la pièce en 1966 sous le titre Faust ou Marguerite — peut-être souvenir de Master i Margarita de Michail Bulgakov.

[6] Aetius, Opinions, IV, XIII, 4.

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